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iSO SIXTE-QOINT.
la tête, et Fontana effrayé de celte menace aurait, par mesure de précaution, fait placer des chevaux sellés à toutes les portes de Rome. En même temps, le bargel aurait fait dresser devant les tribunes des spectateurs des potences entourées d'un nombre proportionné de bourreaux. C'est une des nombreuses fables inventées longtemps après la mort de Sixte-Quint, et acceptées comme des faits véritables, sur l'autorité de Gregorio Leti.
Avec l'intervention de neuf cents ouvriers et d'un grand nombre de chevaux, les travaux avançaient rapidement au milieu d'un profond silence, interrompu seulement par le cri de commandement de Domenico Fontana, et par le bruit rauque des câbles et des poulies, lorsqu'une voix stridente se fît entendre : « Mouillez les cordes ! » cria-t-elle. En effet, le feu avait pris dans les cordages. On parvint aisément à l'éteindre, et la femme, car c'en était une, qui en contravention de l'édit avait sauvé l'obélisque, eut l'honneur de baiser le pied du Saint-Père. Elle était Génoise, s'appelait Bresca et possédait un jardin sur la rivière. Elle obtint pour elle et pour ses descendants le privilège de fournir les branches de palmiers dont on se sert à la procession de Saint-Pierre les dimanches des Rameaux. Sa famille en a joui jusqu'à ce jour \
Le terrain d'où on enlevait l'obélisque étant à une plus grande hauteur que le centre de la place de Saint- Pierre, une digue avait été construite entre les deux * points, et le 13 juin l'aiguille y fut transportée et déposée horizontalement. A causes des fortes chaleurs, l'éreclion fut ajourné à l'automne. Ce fut le 40 septembre
* Celte anecdote, racontée diveraement, est historique.
qu'au milieu d'un grand concours de monde et avec un succès complet, l'obélisque put être dressé et placé sur son piédestal. M, de Pisany, pour reprendre ses fonctions après l'interruption involontaire que le lecteur connaît, et le duc de Luxembourg pour prêter l'obédience au nom du roi, devaient faire leur entrée solennelle. Quelques jours auparavant Sixte-Quint, en tenant chapelle à Sainte-Marie-du-Peuple, avait aperçu le marquis qui y assistait incognito. L'idée lui vint alors de rendre les ambassadeurs témoins ce jourlà du triomphe de l'énergie de ses volontés, delà hardiesse et de l'habileté de l'architecte de son choix*. Il fit pendant la messe appeler Mgr Allaleone, son maître des cérémonies, pour l'en prévenir, et il fut convenu que, contrairement à l'usage, les deux ambassadeurs entreraient, non par la porte du Peuple, mais par la porte Angelica^ qui mène directement à Saint-Pierre. Ainsi, écrit M. dePisany à Henri III', nous nous rencontrâmes au lèvement de l'aiguille où l'on travaillait, a si bien que par la multitude du peuple qui avait voulu voir mettre debout cette grande et admirable machine, et de celui qui avait voulu accompagner notre entrée, je crois qu'il n'y avait personne qui ne sortît ce jour-là. » On avait commencé l'opération avant le jour, et les derniers rayons du soleil couchant vinrent dorer l'obélisque de Néron élevé à l'endroit où nous le voyons. Le canon du fort Saint-Ange et les applaudissements frénétiques des spectateurs saluèrent ce
* Pisany à Henri HI, 8 septembre 1586. BibL irap. Paris, Coll. Harlay. !288.
> Pisany à Henri HI, 17 sept. 1586. Ibid.
moment solennel. Le pape venant du Quirinal et se rendant au Vatican pour recevoir Luxembourg et Pisany, passait par les Banchi lorsque le feu de Tartillerie et les cris de joie des Romains l'avertirent de Theureux accomplissement de l'œuvre. Ce soir-là, tous les trompettes de Rome, accompagnés de tambours, donnèrent une sérénade devant la maison de T heureux architecte. Le Saint-Père le nomma citoyen noble de Rome et chevalier, lui fit présent d'une chaîne d'or, et de dix prébendes de la chevalerie Laurétane, rendant quatre cents écus et le gratifia de plus d'une pension de deux mille écus *, et de tout le matériel employé dans le travail. Ces libéralités étonnèrent ceux qui ne connaissaient pas le naturel de Sixte-Quint, fort réservé à l'endroit des dépenses, lorsqu'il se méfiait de ceux qui lui demandaient de l'argent, ou bien lorsqu'il s'agissait d'entreprises qu'il ne goûtait pas, mais large et libéral quand il faisait exécuter ses propres conceptions par des agents éprouvés et dignes de sa confiance*. Ilavait l'inslinct de l'importance de cette œuvre. Plein de joie, il en parla avec effusion àCritti, en lui disant que c'était pour les ambassadeurs de France un très-grand honneur d'avoir fait leur entrée au moment même où se dressait l'obélisque de Saint Pierre*.
Les correspondances du temps, les rapports des diplomates, les comédies, cette source précieuse de l'his-
^ Giovanni Gritti au doge, 4 octobre 1586. Ârch. Ven. Disp. Rome.
* Le même au même, 6 juin 1587. Ibid. — « Si come in alcune cose non si puo negare che il papa non si guarda mollo dal spender cosi in alcune altre niuno par che tenga il danaro in manco stima di lui. •
' GioTanni Grilli au doge, 13 septembre 1586. Arch. Ven. Disp. Rome.
toire lorsqu'il s'agit non de constater des faits, mais d'apprécier le mouvementde l'opinion, les poésies sans nombre qui célébrèrent cet événement et jusqu'aux plans de la ville de Rome publiés à l'usage des étrangers, par les proportions exacférées qu'ils donnent à l'obélisque*, témoignent de l'intérêt sympathique que l'Europe prità l'heureux accomplissement d'une entreprise que les premières autorités de l'art et de la mécanique avaient déclarée impraticable. Les étrangers à peine débarqués couraient voir l'aiguille. Le pape voulut la consacrerau service de la religion catholique. Ce monument fut, en présence du. patriarche de Constantinople et d'une nombreuse assistance, purifié et exorcisé. Une croix de bronze doré, s'appuyant sur les armes des Peretti, fut ensuite hissée et plantée sur le sommet, au milieu des salves du fort Saint-Ange, et pendant que le clergé entonnait la strophe 0 criiXj ave^spes unka.
Celte solennité exprimait la pensée intime de Sixte- Quint. Après avoir frappé le monde par la puissance de sa volonté qui savait vaincre les obstacles physiques, il voulait édifier les fidèles groupés autour de ce monument qui avait été témoin des horreurs du cirque de Néron. D'année en année et de génération en génération, ils viendront demander sur cette place la bénédiction du vicaire du Christ.
Toujours en se servant de Fontana, le pape poussa
^ Yoy. le plan de Rome au département des Estampes de la Bibliothèque impériale de Paris, daté, par erreur, de 1582. Ce plan ne peut êlre antérieur à 1589 ou 1590, puisque les travaux de Sixte-Quint s'y trouvent indiqués*
154 SliTE-QUINT.
en même temps et avec une égale activité, les travaux destinés à pourvoir d'eau les quartiers montueux et à y faciliter la circulation. II avait acheté, au prix de vingt-cinq mille écus de Marzio Colonna frère du cardinal, une source abondante, située non loin de Palestrina, à 20 milles au sud-est de Rome. Ces eaux qui ont pris son nom devaient être amenées au moyen de l'aqueduc qui fonctionne encore. Il fallut son intervention personnelle pour conduire cette entreprise à bonne fin. Accompagné seulement de trois cardinaux, il se rendit sur les lieux, accepta à Zagarola l'hospitalité de Marzio Colonna, et revint à Rome après une absence de cinq jours*. A la suite de grandes difficultés, de grandes explosions de colère, à force de constance et d'énergie, cetle œuvre colossale, commencée peu de mois après son avènement, fut terminée dans l'espace de trois ans. UAcqua Felice fécondait désormais des régions naguère stériles et désertes. Des habitations pouvaient s'élever le long des avenues que Sixte-Quint traçait à perte de vue, à travers des vignes, des jardins, quelques rares constructions modernes, des monuments antiques , impitoyablement rasés quand ils se trouvaient sur son chemin. Une église même et des chapelles furent sacrifiées à la ligne droite. De toute part la mauvaise humeur du public éclata. Mgr Gerino s'en rend l'écho en écrivant au grand-duc : «Pour faire de nouvelles rues, on démolit des maisons, mên^^ des lieux vénérables de dévotion ; pour bâtir une bibliothèque au belvédère (du Vatican) on abîme toute la perspective du noble théâtre (la cour
' Giovunni Gritti au doge, Q juin 1587. Arch. \en' Disp, Rome.
de Bramante). On n'épargne pas même le portique sur les gradins de Saint-Pierre, avec la belle œuvre dite la Navicella attribuée à Giolto, Non-seulement les architectes et tous les gens intelligents, mais le sacré collège lui-même réclament ; mais ici on tourmente les hommes autant que les édifices. Il n'y a que le fort (Saint- Ange) qui triomphe, qui, en échange de pierres, se remplisse d'or*. » Malgré ces déchaînements en partie motivés, les grandes artères qui traversent une moitié de Rome, la moins habitée il est vrai et la plus montueuse, furent achevées ; des maisons, quelques palais comme celui des Mattei aux quatre fontaines (Albani, aujourd'hui Del Drago) surgirent comme par enchantement, et on put, en carrosse et par la voie la plus courte, c'est-à-dire en ligne droite, se rendre de la Trinité-des-Monts à Sainte-Marie-Majeure, et de là au palais de Saint-Marc, de la porte Saint-Laurent à la basilique que nous venons de nommer, et de la même porte aux Thermes de Dioclétien, du Latran auColisée, de la porte Salara à la Strada Pia. De grands travaux de terrassement facilitèrent l'accès de Sainte-Marie- Majeure. La longue avenue qui relie cette église avec Saint-Jean-de-Latran fut rehaussée. Nous avons vu et nous voyons de nos jours s'accomplir des travaux bien autrement gigantesques ; mais si l'impulsion vient des gouvernements, c'est le crédit , la spéculation, les capitaux, disponibles et cherchant un emploi, qui se chargent de l'exécution. Il n'en était pas ainsi des constructions de Sixte-Quint. C'est lui qui les avait conçues, qui les dirigeait, qui les payait, qui
* Gerini au grand-duc, 16 mai 1587. Arch.Flor., fil, 5612.
trouvait moyen de dépenser des sommes considérables, tout en faisant travailler à bon marché et en vendant aux particuliers les terrains jusque-là incultes faute d'eau, ou inaccessibles faute de rues et parce qu'ils étaient encombrés de ruines; de subvenir aux frais^ de remplir les coffres du fort Saint-Ange, comme on le lui reprochait, en échangeant des pierres contre de l'or.
L'Europe contemporaine, voyant ce qu'il avait fait pendant cinq ans, était frappée d'étonnement. Cela s'explique, quand on se rend compte du peu de développement des sciences mécaniques ; quand on se rappelle que la force motrice de la vapeur était inconnue ; que les moyens de transport dont nous disposons faisaient défaut ; qu'il n'y avait pas de chemins de fer, et fort peu de routes carrossables.
En cinq ans le pape achève la construction de sa chapelle à Sainte-Marie-Majeure ^ commencée lorsqu'il était cardinal, y fait transporter, tout entière, l'ancienne chapelle de la crèche, aplanir la colline et ériger l'obélisque qu'on y voit. JI conduit au sommet du Quirinal l'eau de la source Felice^ située à 20 milles de Rome. Il bâtit la façade méridionale de Saint-Jeande-Lalran, dite la loge de Sixte-Quint parce qu'il y donnait la bénédiction, fait élever l'obélisque qui se trouve en face delà loge, déblayer la place, construire le grand palais du Latran, et transporter dans le voisinage l'escalier saint. •
Après avoir rehaussé et nivelé la Via Pia^ de
* On est occupé actuellement à restaurer cette chapelle, aux frais (le Sa Sainteté Pie IX.
manière que l'on pûl apercevoir la porte de ce nom, de la place du Quirinal, il fait reconstruire le petit palais du cardinal d'Esté transformé par Grégoire XIII en habitation d'été des papes. Le corps principal formant angle du grand palais qu'on y voit est son œuvre. Il avait scandalisé les ambassadeurs de Venise en leur racontant qu'il y faisait remplacer par ses armes celles de son prédécesseur. Paul V, qui a agrandi Kédifice et transformé les deux portails, a agi de la même façon. Le dragon des Borghèse a succédé à Tours et à la poire des Peretti, Sixte-Quint a fait en outre retourner et ériger devant le palais, à l'endroit où ils se trouvent, les célèbres antiques qui donnent à cette colline le nom populaire de Mcmle-Cavallo.
Sur la place du Vatican, il dresse l'aiguille de Néron ; il bâtit la bibliothèque en détruisant, hélas! la magnifique cour de Bramante, relie les appartements avec l'église par un •escalier partant de la sacris- .tie de la chapelle Sixtine et débouchant dans celle dite Grégorienne ou du Saint-Sauveur*. Il fait relever la grande tour du Belvédère ; enfin commencer et terminer dans l'espace de vingt-deux mois cette merveille du monde, la coupole de Saint-Pierre. On y travaillait jour et nuit et même les jours de fêtes, excepté les dimanches*. Il ne manquait que le revêtement en plomb et la lanterne lorsqu'il mourut. Sa dernière œuvre fut Taile du palais du Vatican terminée par Clément VIII et qui depuis n'a pas cessé de servir d'habitation aux pontifes.
^ Le Saint-Père s'en sert encore pour se rendre à Saint-Pierre. * Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5562 ; manuscrit déjà cité.
Nous avons déjà énuméré les grandes rues par lui tracées. Des quartiers populeux se sont formés le long de quelques-unes de ces avenues. Dans d'autres le silence et la solitude continuent de régner. Grâce au débarcadère du chemin de fer, à Taffluence croissante des étrangers et à Télan qu'a pris l'esprit de spéculation, le quartier de prédilection de Sixte- Quint se couvre aujourd'hui de nouvelles et élégantes constructions. Si le pontife pouvait être témoin du mouvement qui règne dans celle partie de la ville, il regretterait sans doute de voir appliqué à sachèie vigne le droit d'expropriation qu'il avait exercé luimême si impitoyablement ; mais il se consolerait peutêtre par la pensée que Rome continue de mériter le nom de ville éternelle puisqu'elle ne se condamne pas à l'immobilité, puisqu'elle sait marcher avec le temps, et, lentement et prudemment, avancer avec le siècle. 11 arrive d'ailleurs à SixtÔ-Quint ce qu'il a pratique lui-même et sur ces mêmes lieux. Pour faciliter l'accès du débarcadère, on a démoli quelques-uns des portails de son jardin, tout comme il a jeté bas les magnifiques piliers et les voûles d'une partie des Thermes pour y construire son palais et aplanir la place devant l'église de Michel -Ange. Dans son livre rendant compte des constructions de Sixte Quint, publié sous les auspices du pape et distribué aux ambassadeurs^ Domenico Fontana a la naïveté de compter cas démolitions parmi les œuvres méritoires de son maître. « Le Saint-Père, dit-il, a fait gâter (quastare) les ruines
^ Nous TaTons cité précédemment. — Alberto Badoer au doge, 'i8 juillet 1590. A>ch. Yen. Disp. Rome.
antiques qui obstruaient les approches de Sainte- Marie-des- Anges. » Cet architecte cite aussi, certainement sans malice et sans vouloir faire allusion au métier que la sœur du pape avait, selon Pasquino, exercé dans sa jeunesse, qu'au milieu de la place, entourée des magasins de Donna Camilla, Sa Sainteté fit construire un lavoir public à l'usage des blanchisseuses et un autre près la fontaine Trevi qui n'avait pas encore sa baroque et trop vantée décoration, mais dont les eaux délicieuses possédaient déjà dans la croyance du peuple la vertu de ramener à Rome les étrangers qui en ont bu.
N'oubliant jamais son origine slave, Sixte-Uuint fit élever l'église et l'hospice encore existants de Saint- Gérôme des Esclavons. H avait l'intention de réunir à celte fondation le collège que cette nation possédait à Lorette et d'en fonder un autre à l'usage des Polonais. A cet effet, il désirait faire acquisition du palais voisin du cardinal Deza, devenu, comme on sait, celui desBorghèse*.
Les mendiants, qui naguère infestaient les rues de Rome, furent malgré eux réunis dans l'hospice bâti par le pape près du pont Sixte. C'est aujourd'hui rhospice des Cent-Prétres, qui sert d'hôpital à des ecclésiastiques malades.
Nous ne passerons pas sous silence la restauration des colonnes de Trâjan et d'Antonin, consacrées désormais au culle et couronnées des statues de bronze doré des apôtres Saint Pierre et Saint Paul.
Parmi les nombreuses réparations d'églises exécu-
' Àwisi, Arch. Flor. ; cité précédemmetit.
UO SIXTE-QDINT.
tées à ses frais, celle de Sainte-Sabine sur TAventin est la plus importante. Le collège des Marchigiani^ ses compatriotes à Bologne, Taqueduc qui alimente Civita-Vecchia, l'agrandissement des villes de Lorette et de Montalto sont également dus à Sixle-Quint.
Tous ces travaux furent conduits par Fonlana, sauf toutefois ceux de la coupole de Saint-Pierre, qui furent exécutés sur les dessins de Michel-Ange par l'un de SCS plus dévoués élèves, Giacomo délia Porta, alors déjà septuagénaire. A cause de son grand âge, Tarchilecte de Sixle-Uuiut lui fut adjoint, et quoique Giacomo figure dans l'histoire comme constructeur de la coupole, une grande partie du mérite revient à Domenico Fontana. Cet homme extraordinaire, si on peut l'être quand on manque de génie, réunissait, sauf le génie qui est pour l'artiste la qualité principale, toutes celles qu'il fallait pour plaire à son maître : la promptitude, le coup d'oeil, l'honnêteté, le courage. Pour les connaissances techniques, aucun de ses contemporains ne le valait. C'était un maçon et un ingénieur hors ligne ; c'était un artiste de second ordre. A peu d'exceptions près, ses compositions manquent de grâce et d'élégance, elles ne manquent pas de grandeur. Son style, comme nous avons dit, flotte entre le classicisme de Vignole et le goût baroque qui commençait déjà à avoir la vogue. Tel qu'il était, Fontana répondait aux besoins de la situation. Un homme de grnie se serait révolté contre les exigences impérieuses de Sixte-Quint, qui commandait au temps et aux lieux, aux hommes et aux choses; qui voulait aussi commander aux muses; qui ignorait que le feu
sacré ne s'allume pas quand on veut, qu'il brûle à son heure, qu'il s'éteint au contact du profane. Fontana ne courait pas ce risque. Il ne demandait rien à l'inspiralion. Ses dessins sont ceux d'un architecte-ingénieur consommé qui ne recule devant aucune tache, parce qu'il sait la réduire aux limites du possible , qui ménage ses moyens, regarde à l'essentiel, charge, simplifie , répète, selon la volonté du maître , les mêmes motifs, les mêmes décorations; qui pèche rarement contre les proportions, jamais contre les lois de la mécanique; qui n'approche pas, tant s'en faut, de l'idéal du beau, mais qui ne s'en écarte pas complètement. Sixte-Quint, en moins de cinq ans, aurait épuisé et ruiné un Bramante. Les œuvres de Fontana ne trahissent aucune fatigue. Elles n'ont pas mê;i:e le cachet de l'improvisation, car, ainsi qu'on l'a vu, elles étaient préparées de longue main, non sur le papier, mais dans l'esprit du pape et de son architecte. Elles ressemblent aux produits d'une fabrique. Seulement, cette fabrique, il faut en convenir, était singulièrement bien montée et parfaitement conduite. Celui qui savait la diriger, imprimer aux ouvriers l'activité, l'énergie et la constance dont il était doué lui-même, était, certes, un homme remarquable. S'il doit sa célébrité moins à la valeur artistique qu'au nombre et à l'étendue de ses travaux, à la rapidité fabuleuse de leur exécution, à Sixte-Quint, en un mot, qui l'employait, et auquel il ressemble sous plus d'un rapport, celuici, à son tour, lui doit une grande partie de son prestige.
« Je suis à Rome, écrit peu après la moii du pape
142 8Ixte*quint:
en y revenant après une absence de dix ans l'abbé des bénédictins de Mantoue^ le spirituel T. Don Ângelo Grillo^, je suis à Rome, et cependant je ne m'y reconnais pas, à (el point tout me parait nouveau, édifices, rues, places, fontaines, aqueducs, obélisques et tant d'autres merveilles, tout l'œuvre de Sixte-Quint.,. Si j'étais poète, je dirais qu'au son impérieux de la tronapette de ce pontife magnanime, les ossements réveillés de ce vaste corps mal ensevelis et dispersés sur la campagne latine se sont rendus à son appel ; que, grâce à la puissance de cet esprit fervent et exubérant, une nouvelle Rome est née de ses cendres. »
* UlUredi D. Ângelo Grilb. Venise, 1612.
L'ÂlGUILLE. 143
Malgré les frais énormes de ses constructions, malgré Je million d'écus d'or déposé à la fin de chaque année dans les coffres de TÉtat, Sixte-Quint était assez riche pour être trop généreux envers les siens. En principe ennemi du népotisme, moins prodigue sous ce rapport que ne l'avaient été la plupart des papes de son siècle, que ne le seront ceux du siècle suivant, il subissait l'influence de l'esprit du temps, qui permettait que chaque pontificat introduisit dans la noblesse romaine une nouvelle famille princière. Comme on a vu, il avait fait cardinal son petit-neveu Alexandre à l'âge de ti*eize ans, et le frère de celui-ci, Michel, n'en avait que huit lorsqu'il fut nommé général de Sainte-Église. Les dotations étaient à l'avenant. Donna Camilla amassait des richesses considérables, faisait d'excellentes affaires en achetant des terrains, en couvrant une partie de l'Esquilin de magasins^ qu'elle
* • Au même Heu où sont les Thermes, la signora Camilla fit bâtir un palais et trente magasins d'un côté, qui sont déjà bâtis, et autant de Tautrc côté, ce qui lui apportera un grand reyenu. • Manuscrit de la Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5562, cité en plusieurs endroits.
louait à grand prix. Elle ne dédaignail pas non plus les cadeaux que le roi Philippe, la république de Venise, le grand-duc de Toscane et d'autres personnages lui faisaient de temps à autre. Elle ne reculait pas même devant d'importantes spéculations. Ainsi elle comptait acheter du prince de Bisignano les gabelles sur les soies de Calabre, qui rapportaient quatre-vingt mille écus; mais le pape s'y opposa*. Il la combla d'ailleurs de différentes manières, lui fit donation de plusieurs immeubles, entre autres de sa vigne aux Thermes, et monta sa maison. Celle-ci se composait d'une dame d'honneur, de deux gentilshommes, d'un majordome, d'un aumônier et d'un secrclaire, d'un cuisinier, de deux valets de chambre, de deux pages, de deux estafiers, et de quelques laquais qui portaient la livrée aux couleurs poire mûre et feuille verte que le pape avait inventée lorsqu'il était cardinal. Il lui donna en outre deux carrosses, chacun attelé de deux mulets, et une pension de mille écus par mois. C'était une petile cour convenablement composée qui n'avait rien d'exagéré. On raconte* que Sixte-Quint avait saisi cette occasion pour exhorter sa sœur à ne point oublier son humble origine et à ne jamais donner de scandale par un excès de luxe ou par sa prétention à se mêler des affaires d'Etat. Donna Camilla se conforma aux conseils de sou frère, du moins tant qu'il vécut. Après sa mort, il est vrai, elle fit un peu parler par la splendeur de son établissement et Te nombre de ses carrosses' ,
* Alberto Badoer au doge, 18 août 1590. Arch. Yen. Disp. Borne.
* Codice Ottobonico, cité par le prince Massimo, dans sa Villa Maisimo'j Borne 1836.
' En 1594, Donna Camilla el ses deux petits- fils en avaient dix. U
r AIGUILLE. i45
mais en général elle vivait avec une grande simplicité, recevait quelquefois des cardinaux à dîner, donnait à ses petits-fils en carnaval l'amusement d'une représentation théâtrale, et acceptait une ou deux fois à Palo l'hospitalité princière du cardinal Farnèse. Comme tous les originaires des Marches, elle avait conservé une vive affection pour sa province, et en la visitant, la seule fois qu'elle l'ait revue, elle y laissa de nombreuses marques de muniûcence. Sa tenue était parfaite, tout le monde appréciait son tact et la facilité avec laquelle elle avait adopté les manières et le ton du grand monde. Quoique complètement étrangère aux affaires, elle voyait son frère tous les jours. Quand il s'agissait de petites grâces ou de bénéfices secondaires, elle pouvait être de quelque utilité. Nous ne craignons pas d'être injuste envers sa mémoire en admettant que c'était pour elle un moyen de battre monnaie. 'On a vu ailleurs combien alors les idées étaient larges en pareille matière. Les ambassadeurs de Venise, de Toscane et la petite diplomatie lui faisaient une cour assidue. M. de Pisany et le comte d'Olivarès, quoique moins empresse^, entretenaient, aussi, avec elle et sa famille d'excellentes relations que les orages politiques ne troublèrent jamais ^
La sœur et les petits-neveux étaient donc pourvus. A en croire la rumeur publique, ils l'étaient même trop.
nombre des voitures particulières qui circulaient alors à Rome était de 883 Voy. Villa Massimo, par le prince Massimo.
* Les registres de la paroisse de Santa-Maria in via La /a constatent que, le 17 février 1590, une fille du comte d'Olivarès a été tenue sur les -fonts du baptême par Donna Flavia Orsina Peretti, petite-nièce de Sixte- Quint. C'était Tépoque des grandes luttes entre cet ambassadeur et le pape.