‹ Sixte-QuintChapitre 8 sur 66 · II · texte numérisé non relu

II

Parfois, le pape sentait le besoin de s'excuser. Il dit on jour à Alberto Badoer^ que l'abbaye des Trois-Fon- (aines, celle du cardinal deVerc^let beaucoup d'autres étaient vacantes^ mais qu'il n'avait pas voulu faire comme ses prédécesseurs. Les cardinaux le priaient de les conférer à Montalto, mais il en disposerait autrement. Il se plaignit de la liberté de langage qu'on avait à son ^ard, des sarcasmes dont on le poursuivait, et ordonna au gouverneur de faire saisir les coupables et de les remettre à l'Inquisition. .

Les deux petiles-fîlles de Donna Camilla, Flavia et Orsina (Ursule) étaient encore dos enfants, mais Sixte-Quint sentait qu'il n'avait pas de temps à perdre. 11 fallait les marier. Il avait d'abord songé à Ranuzio, prince héréditaire de Parme. Les résistances secrètes de Philippe II firent échouer la tentative de placer une Peretti sur un trône italien. Le roi craignait que cette union, en rapprochant le cardinal Alexandre Montalto et les créatures de Sixte-Quint de la cour de Parme, n'assurât l'élection du cardinal Farnèse*. Le pape eut la petitesse de s'en venger sur le duc Alexandre en ordonnant une révision des titres des fiefs situés autour d'Orviète et dont l'un, Gastiglione, appartenait à ce prince*.

Après de longues négociations dans lesquelles le Saint-Père intervint personnellement, le mariage fut

1 Alberto Badoer au doge, 10 juin 1589. Arch. Yeu. Dtsp. Rome, fiL 23.

* C'est ropinion de Fambassadeur de Venise à Madrid. Hieronirao Lippomano au doge. Madrid, 1*' décembre 1588. Ârcb.Yen. Disp. Espagne, ^/. 21.

' Alberto Badoer au doge, 10 juin 1589; cité précédemment.

arrêté entre Flavia Peretti et Don Virginie Orsino, duc de Bracciano, fils de Paolo Giordano, que nous avons ¥u assassiner l'oncle de la fiancée, et d'Isabelle, soBur du grand-duc de Toscane ; et entre Orsina Peretti et Don Marco-Antonio Golonna, grand connétable du royaume de Naples, neveu de l'illustre Marco-Antonio Colonna. Les deux sœurs eurent chacune une dot de cent mille écus, et vingt mille pour leurs épingles, placés en Monts à six pour cent, a afin, disait Sixte- Quint, qu'elles pussent acheter une paire de souliers sans demander permission au mari^ »

Leduc de Bracciano, alors absent de Rome, fut représenté au mariage par Mgr Usimbaldi, évêque d'Arezzo.

Le connétable n'avait que douze ans, sa fiancée n'en avait que dix. Le patriarche de Jérusalem donna la bénédiction nuptiale. Après la cérémonie, la petite mariée tira un papier de sa po che elle remit au cardinal Ascanio Colonna ; c'était la bulle par laquelle le pape lui conférait le prieuré de Venise et « le pourboire, » disait l'enfant, qu'elle lui donnait à l'occasion de ses noces*. Les cadeaux départ et d'autre étaient considérables. On admirait surtout un solitaire et un collier de perles envoyés par le grand-duc à la duchesse de Bracciano, devenue sa nièce. Lorsque, quelques mois plus tard, le mari arriva à Rome, le Saint-Père fit inviter legeune couple à un repas de famille qui

^ Gioyanni Nicolini au grand-duc Ferdinand, 28 féyrier 1589. Ârch. Fior., /î/. 3298.

' Alberto Badoer au doge, 25 mars 1589. Arch. Yen. Disp. Rome,/!/. 25. —Le mariage eut lieu le 20 mars 1589.

devait avoir lieu dans son appartement; mais de mauvaises nouvelles ayant été reçues le matin, de Pologne, de France et de Venise, il ne trouva pas convenable d'assister au festin. Ses convives dînèrent seuls et furent ensuite conduits dans sa garde-robe, où ils choisirentcoinme souvenirs quelques objets devaleurS II y eut aussi force madrigaux et épilhalames ; car on aimait toujours à faire des vers comme du temps de Pétrarque, du comte Boïardo et de l'Arioste ; seulement on les faisait moins bons. Il serait même difficile d'en produire de plus médiocres. Sixte-Quint fit les deux époux, les chefs de la principale branche des maisons Colonna et Orsini , princes-assistants au trône pontifical, en décidant que l'âge des titulaires réglerait désormais la préséance si longuement disputée entre ces deux illustres familles. Cette dignité, la plus haute que le pape ait à conférer à des laïques, leur est restée jusqu'à ce jour.

L'avenir des Peretti, parvenus si soudainement au faite de la grandeur, se concentrait tout entier dans la personne de Michel. C'était à lui à faire souche, à son grand-oncle à lui donner les moyens de porter avec splendeur son nom, naguère obscur mais désormais inscrit dans l'histoire ; à en continuer Téclat par un grand mariage. Des générations futures perpétueront ainsi l'illustration de Sixte-Quint. Tout ce que sa conscience, trop peu scrupuleuse^à notre sens en ces matières, permettait de faire, le pape le fit. Michel Peretti, général de Sainte-Église, gouverneur du

i Alberto Badoer au doge, i8 noYembre 1589.Ârch.yen. Disp. Rome, fiL 25.

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Bourg, capitaine de la garde pontificale, par suite de Tachât* de terres situées dans les États du duc de Mantoue, marquis d'Incisa etcomte de Calusio, fut fait héritier universel de Donna Camilla*. Cette dame employa ses économies et la fortune particulière laissée par son frère à acheter des Orsini le marquisat de Mentana ; des Piccolomini, les villes de Venafro et Piscina et le comté de Colmo, situés dans le royaume de Napies. Tous ces fiefs et domaines devinrent propriété de Michel % auquel Philippe U conféra le titre de prince de Venafro.

A l'âge de treize ans, il épousa Donna Margarita Cavasio délia Somaglia, fille unique du comte Alphonse de Milan*, et d'une Cabrera y Bovadilla, comtesse de Ghinchon. C'était l'une des plus riches héritières de l'Europe. Philippe II s'empressa de faciliter ce mariage en autorisant Michel, contrairement aux lois du pays, à jouir des revenus de la dot sans prendre résidence dans le duché de Milan *. Certes si la Providence se complaisait à seconder les desseins du pape, les Peretti étaient destinés à briller désormais de siècle en siècle à côté des fiers dynastes romains , dont les uns revendiquent la descendance des Césars ou des

^ Sixte-QuiDt les acheta en 1589 au prix de 187,500 écus, et, en prévision de la mort de Michel, en fit donner Tinvestiture conjointement aux deux frères.

* Yoy. les actes notariés de Pichinelli du '22 avril 1589, et la donation inter vivos du 20 septembre 1590, dans les protocoles du notaire Tarquini Cavallucci cités par Ratti, délia famig lia Sforza,

* Par un nouveau testament de Donna Camilla, de 1596.

* La jeune comtesse délia Somaglia apportait -à son mari vingt- cinq mille ducats en or. Avvisi. Arch. Fior. 4027. — Les revenus nets du comte son père étaient évalués à vingt mille écus.

* Tomaso Contarini au doge. Madrid, 24 janvier 1589 (1590).

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héros de la République» dont d'autres, plus modestes, se contentent d'être neveux de pontifes.

Dans sa sollicitude pour l'avenir de sa famille, Sixte^Quint n'en oublia pas le passé. Il n'avait pas oublié le fils de sa sœur si vivement pleuré, l'infortuné Francesco, l'époux de la plus infortunée Accorambona. A peine la chapelle Sixtine de Sainte-Marie-Majeure, destinée à servir de caveau aux Peretti , fut-elle terminée, que le pape y fit transporter le corps de Francesco, qui avait été enterré dans l'église de Sainte-Marie-des-Anges. Cette lugubre solennité eut lieu avec un grand appareil. Dix-huit cardinaux, les créatures de Sixte-Quint, en capes violettes, leur costume de deuil, entourèrent le catafalque dressé sous les vastes voûtes des Thermes que Michel- Ange a transformés en temple. Le patriarche de Jérusalem donna l'absoute. Les chanoines delà basilique Libériane, la chapelle pontifi* cale, des moines de divers ordres, surtout de celui auquel avait appartenu le pape, tous portant des torches, précédèrent ou suivirent le char funèbre. Tout Rome est sur pied pour voir passer ce convoi immense, qui descend lentement la déclivité de l'Ësquilin, contourne les jardins delà villa Peretti, gravit la roide avenue de la basilique, dépose enfin, dans le mausolée somptueux de son oncle,-les restes mortels du jeune homme inconnu qui n'a attiré la curiosité publique que par sa mort tragique, qui la fixe une seconde fois par la pompe de ses funérailles, qui sera oublié à jamais au moment même où la tombe se fermera sur lui. Ce jour-là Sixte-Quint versa bien des larmes. De l'amertume, quelques remords peut-être, seraient venus se

mêler à son affliction, s'il avait pu pressentir que, dans un avenir peu éloigné, la mort aurait frappé le dernier membre de sa famille ; que les richesses dues à sa trop grande tendresse auraient disparu, que rien ne resterait des Peretti, sinon l'impérissable mémoire de son pontificat.

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