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L'ENSEIGNEMENT EN GALICIE

covie qu'à celle de Lemberg. On introduisit alors la langue polonaise dans l'université de Cracovie ; pour celle de Lemberg, dont une partie des étudiants sont Ruthènes, on procéda autrement. On créa d'abord trois chaires de droit en langue rutbène, puis en 1868, la langue polonaise fut introduite dans trois autres chaires de la même faculté. On décida, en 1871, qu'aucun professeur ne serait nommé s'il ne savait îe polonais ou le ruthène. Depuis ce temps les cours ont été faits dans la langue que le professeur préfère ; c'est le polonais qui est en usage pour toutes les, leçons, excepté pour le droit civil et le droit criminel, qui sont professés aussi en ruthène, et pour un cours de droit et celui de littérature allemande qui sont faits en allemand. Enfin cette année une décision ministérielle a prescrit l'emploi de la langue polonaise par tout professeur auquel l'usage d'une autre langue n'aurait pas été imposé par le décret de nomination1.

L'allemand a aussi cédé le pas en 1867 au polonais et au ruthène dans les gymnases et dans les écoles primaires. — Dans les gymnases et les écoles réaies les cours sont faits en polonais, sauf dans deux collèges ruthènes et dans les deux

* Voir l'annexe F.

gymnases allemands de Lemberg et de Brody. — Quant aux écoles primaires, chaque commune choisit la langue qui doit être employée par l'instituteur. En 1881, sur 2,860 écoles primaires 1,280 étaient de langue polonaise, 1,495 de langue ruthène, 122 de langue allemande, 134 de langues polonaise et ruthène, 10 de langues polonaise et allemande, 2 de langues ruthène et allemande. En comparant cette statistique à celle de Tannée précédente on voit qu'on a créé en 1881, 44 écoles polonaises tandis qu'on a fermé 23 écoles ruthènes et 5 écoles allemandes.

Il y a encore un grand progrès à réaliser dans l'enseignement primaire, car sur 6,321 communes, 2,413 sont encore privées d'écoles. Les Polonais qui ont en main l'administration de la province ont là un moyen facile de faire une active propagande.

La Galicie a de fait deux capitales. A l'est Lemberg, capitale administrative et commerciale, à l'ouest, Gracovie, capitale intellectuelle et exclusivement polonaise. Lemberg est le siège de la Diète et de trois archevêchés catholiques, celui des latins, celui des ruthènes grecs-unis et celui des arméniens-unis. L'université y attire l'élite de la jeunesse ruthène. La population, qui dépasse cent mille habitants, est polonaise, ruthène, juive et allemande, aussi la ville n'a-t-elle pas de caractère national distinct. Par sa position géographique, elle n'est ni autrichienne, ni polonaise, ni russe. Elle n'appartient ni au bassin de la Vistule, ni à ceux du Dniepr et du Dniestr. Elle est assise au milieu d'un plateau d'où descendent mille petits ruisseaux tributaires de ces trois fleuves. C'est une ville

ouverte à tous les vents, comme à toutes les influences. Les Polonais la revendiquent politiquement comme située dans le territoire ruthène dépendant de l'ancien royaume de Pologne et reli gieusement comme métropole grecque rattachée au Saint-Siège par l'Union. De leur côté, les Moscovites n'ont pas désespéré de l'annexer un jour à la grande patrie slave dont elle doit dépendre, d'après eux, comme ville ruthène et comme métropole du rite grec.

Gracovie, ancienne capitale de la Pologne, peuplée en majorité de Polonais, est restée le centre intellectuel et politique de la nation. C'est toujours l'ancienne ville des Jagellons, la cité de la noblesse et du clergé, où chaque monument est une page d'histoire et où chaque débris est le sujet de quelque légende populaire. Une aristocratie aussi puissante par sa fortune que par l'union de ses membres y conserve pieusement la tradition nationale et catholique. Ses trente-deux églises, ses quatorze monastères de religieuses, ses nombreux couvents d'hommes, et plus encore l'esprit qui règne dans la société et qui pénètre toutes les institutions civiles, lui ajustement valu le nom de Rome polonaise.

Le Czas (le Temps), qui date de 1848, s'attache à défendre les intérêts conservateurs et catholiques

et à maintenir dans la population le respect des anciennes traditions nationales. Cette feuille peut se comparer au Vaterlancl de Vienne, à la Germania de Berlin, ou à Y Univers. Cet organe est inspiré par les représentants les plus autorisés de la vieille noblesse polonaise ; les principaux rédacteurs sont : M. Stanislas de Kozmian et le comte Tarnowski. Son influence e^t considérable et il faut lui attribuer en grande partie l'unité de direction qu'on remarque dans l'Académie, dans l'Université et dans les institutions littéraires, scientifiques et artistiques de Cracovie1.

Le dévouement à la personne de l'empereur d'Autriche est devenu le premier dogme du credo politique des Polonais de Galicie. La terrible répression qui a suivi le soulèvement de 1863 a produit son effet même en Autriche. Les Polonais de Galicie ont vu ce qu'il pourrait leur en coûter de se frayer à main armée le chemin de la liberté. Ils ont résolu d'attendre le triomphe de leur cause du développement normal de leurs institutions et de ne rien faire qui pût contrarier les dispositions favorables de François-Joseph à leur égard. Tel est le programme des Polonais de Cracovie.

1 Consulter 1'ahi.exe F qui indique le nombre des étudiants polonais dans les universités de Cracovie, Lemberg, Varsovie et Brcslau.

Il y a cependant quelques hommes auxquels la tendance ultra-conservatrice du Czas parait fâcheuse. Une fois déjà, il y a dix ans, un groupe de politiciens avait essayé de faire échec au Czas et de constituer à Cracovie un parti progressiste. Le Pays (Kraj) qui était subventionné par des juifs, fut leur organe; mais cette tentative avorta. Un journal radical ne saurait vivre à Cracovie. Dans ces derniers temps il s'est formé un nouveau groupe d'hommes de lettres qu'on pourrait appeler les conservateurs-libéraux. D'après eux, cette excessive réserve sur le terrain politique maintient la jeunesse polonaise de Cracovie dans un système d'abstention qui finit par détruire tout ressort en elle et pourrait à la longue altérer son patriotisme. Ils trouvent qu'en voulant réagir contre les exagérations du passé et calmer l'exaltation patriotique qui a conduit aux insurrections de 1831 et de 1863 on a dépassé la mesure. Ils disent que la croyance que l'Autriche sauvera la Pologne a fait de la nouvelle génération la plus humble servante de la cour de Vienne et que l'individualité polonaise semble s'effacer peu à peu. Ils croient enlin que le temps est venu de réagir contre cette apathie. Dans le domaine de l'instruction publique, de l'administration communale et provinciale, dans le régime des chemins de fer, bien des réformes sont

à opérer. La Galicie est dans un état économique déplorable qui doit appeler toute la sollicitude du pouvoir1.

C'est pour obtenir ces réformes que s'est fondé, au commencement de cette année, un nouveau journal, la Reforma, dont le docteur AdamA snyk, l'un des poètes les plus distingués de la Pologne, est le directeur.

Les Polonais de Galicie sont aujourd'hui une des colonnes de la maison des Habsbourg. Ce dévouement à la dynastie impériale tient à deux causes : au revirement de la politique du Gouvernement de Vienne et aux actes personnels de François- Joseph.

Le système bureaucratique allemand pratiqué pendant un siècle avait étiolé le sentiment national dans les masses, mais n'avait pas suffi pour germaniser les Polonais de Galicie, car les Allemands d'Autriche n'ont pas en cela la même habileté que les Prussiens. — Dans la Galicie occidentale, de la Vistule jusqu'aux bords du San, l'administration s'efforça de rendre odieuse l'aristocratie polonaise. Elle se servit des propriétaires pour toute la besogne ingrate, les rendit responsables du recouvrement des impôts et du service du recru-

1 L'annexe A donne l'État de la grande et de la petite propriété en Galicie.

tement. Le paysan polonais, qui a au plus haut degré le respect de l'autorité, finit par s'incliner devant le pouvoir impérial et ne put démêler les causes de l'attitude hostile des gentilshommes polonais vis-à-vis du souverain. En 1846, la ville libre de Cracovie lut annexée à l'Autriche, et, à la suite de l'insurrection de 1848, les Polonais furent plus que jamais traités en ennemis.

Les désastres de l'armée autrichienne en Lombardie et en Bohême amenèrent un changement dans la politique impériale. La Constitution de 1861 ouvrit pour l'Autriche une ère nouvelle, dont la Galicie profita comme les autres provinces de la monarchie. La germanisation des Polonais fut abandonnée. La bureaucratie allemande avait fait son temps. Elle n'avait réussi qu'à jeter la discorde et à semer des haines ; on commença l'épuration du personnel. Le système de persécution dont étaient chargés les employés tchèques fut abandonné ; on renonça à soulever les Ruthènes de la Galicie orientale contre l'aristocratie polonaise. On choisit des employés polonais ou du moins des agents sachant la langue polonaise et soucieux des intérêts économiques de la contrée. Le comte Goluchowski fut chargé d'appliquer ce nouveau système et la réconciliation de l'aristocratie polonaise avec le

pouvoir rétablit entre le noble et le paysan des rapports plus faciles.

François-Joseph a donné personnellement les témoignages les plus évidents de sa sympathie pour la cause polonaise. Par un décret, qu'il n'a pas jugé à propos de faire contresigner par ses ministres, il a rendu aux Polonais l'usage de leur langue dans les écoles, dans l'administration et dans les tribunaux. Le voyage qu'il fit en Galicie en septembre 1880 fut un nouveau gage de réconciliation.

Depuis un siècle, jamais les Polonais de l'Empire d'Autriche n'ont eu une position plus favorable que celle qu'ils occupent aujourd'hui.

Les Tchèques de Bohême et les Polonais de Galicie forment, parmi les Slaves de la monarchie austro-hongroise, les deux seuls groupes qui aient une signification politique.

Les Tchèques sont les plus nombreux, — cinq millions, et sont les patrons naturels de deux millions de Slovaques, qui n'ont pas en euxmêmes les éléments suffisants pour constituer un groupe distinct. Si les Slovaques venaient à. être entraînés dans le mouvement tchèque, il y aurait alors autour de Prague une agglomération de plus de sept millions de Slaves.

Les Polonais de Galicie ne sont que trois millions, mais ils forment une unité politique avec deux millions et demi de Ruthènes ou Petits Russiens de la Galicie orientale. Ces derniers furent

autrefois soumis à la domination polonaise, quand la Lithuanie se réunit au royaume de Pologne. En outre, la Vistule est un fleuve entièrement polonais; sur le territoire russe on compte près de huit millions de Polonais. Si un remaniement des frontières autrichiennes venait à augmenter de quelques millions de Slaves la population de la Galicie, le groupe polonais serait alors plus nombreux que le groupe tchèque et pourrait prendre seul la direction de la politique des Slaves du nord en Autriche. Il serait d'autant plus facile aux Polonais de jouer ce rôle, qu'ils ont déjà tous les éléments constitutifs d'une société organisée; haute aristocratie, petite noblesse (Szlachta), bourgeoisie, population agricole et industrielle, Université, Académie, Ecole des Beaux-Arts, Musées et Collections, Institutions de crédit et de prévoyance, presse politique et littéraire. Tous ces organes d'une civilisation avancée que les nations n'obtiennent qu'après bien des siècles, la Pologne les a conservés. Cracovie est pour longtemps en état de disputer à Prague le rôle de capitale des Slaves occidentaux, car les Allemands de Prague détiennent encore une partie notable des forces indispensables aux Tchèques et s'en servent même contre eux. A Cracovie, au contraire, tout est inspiré de la tradition polonaise

et toutes les forces nationales sont utilisées dans un même but.

Bien que les Allemands ne soient plus menaçants pour la Galicie, cependant le sentiment du danger commun que le parti allemand pourrait bien encore faire courir aux Slaves, a créé entre les Tchèques et les Polonais une solidarité qui leur fait suivre la même ligne politique dans le Parlement de Vienne. Le docteur Rieger et le comte Henri Clam Martinic, à la tête de cinquante-quatre députés tchèques, marchent d'accord avec M. Grocholski et le prince G. Czartoryski, chefs du groupe des cinquantesix députés polonais.

En y regardant d'un peu près, on voit que déjà avant l'heure du triomphe de la cause slave, il y a entre Tchèques et Polonais les germes d'une rivalité qui ne pourrait manquer de grandir le jour où les uns et les autres jouiraient d'une complète autonomie. Si le royaume triunitaire de Bohême, Moravie et Silésie, rêvé par les Tchèques, vient à se former, la politique des Slaves occidentaux gravitera autour de Prague et la direction en échappera pour toujours aux Polonais de Galicie. D'autre part, les Tchèques ne peuvent voir sans un certain sentiment d'envie la place importante prise déjà dans la monarchie par les Polonais. Il y a deux ministres polonais dans le cabinet autrichien, et un

seul ministre tchèque; le président de la chambre des députés (Reichsratti), le Dr François Smolka, est Polonais et vient de recevoir la dignité de conseiller intime. Pendant que les Tchèques sont encore à disputer leur Diète aux Allemands et n'ont obtenu que dans ces derniers temps un gouverneur sympathique à leur cause, les Polonais sont maîtres de la Diète de Galicie, le maréchal de la Diète, le Dr Zyblikiewicz, quoique Ruthène, est bien le défenseur le plus éminent des intérêts polonais ; enfin, le gouverneur de Galicie, le comte Alfred Potocki porte un des plus grands noms de Pologne.

De leur côté les Polonais n'ont pas encore oublié ce qu'ils ont eu à souffrir des employés tchèques au temps du despotisme allemand. Comme les Tchèques comprennent facilement la langue polonaise, les Allemands les choisissaient alors pour remplir tous les petits postes d'employés en Galicie. Les Polonais ont conservé un triste souvenir de cette administration espionne et tracassière : au surplus, il y a entre le Polonais et le Tchèque une différence de caractère bien marquée. Le premier est ardent et généreux, presque toujours il obéit au premier mouvement ; le second est réfléchi, prévoyant et, au dire des Allemands, sait tirer part de tout.

Citons un fait récent qui est significatif.

La Bohême et la Galicie sont séparées par la Silésie autrichienne : le district de Troppau situé à l'ouest était autrefois polonais, peu à peu il est devenu allemand et tchèque, tandis que le district de Teschen, qui confine à là Galicie, est encore en grande partie peuplé de Polonais ; ceux-ci se défendent difficilement contre les Allemands; ils ont dû créer un journal pour soutenir les droits de leur nationalité, Y Etoile de Teschen. (Gwiazda Cieszijnsha. )

Dans ces deux districts, l'allemand est encore la langue officielle. Au commencement de cette année, les Polonais demandèrent qu'on reconnût comme langues officielles celles qui étaient parlées dans chaque district par les populations, l'allemand et le tchèque pour Troppau, l'allemand et le polonais pour Teschen. M. Prazak, ministre tchèque du cabinet autrichien, déclara qu'il fallait laiffW cette question au gré des autorités locales. Cette fin de non recevoir n'a trompé personne en Galicie; les Polonais ont compris que les Tchèques, ayant l'espoir d'absorber un jour toute la Silésie pour constituer le royaume triunitaire, préféraient laisser subsister la langue allemande comme langue officielle, parce qu'ils pourraient la remplacer du jour au lendemain par le tchèque, tandis que si

la langue polonaise était introduite maintenant, il serait très difficile de la supprimer un jour. Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède qu'il y a d'ores et déjà une animosité flagrante entre Tchèques et Polonais.

On se rappelle que pendant longtemps les Tchèques ont refusé de se rendre au Reichsrath et qu'ils ont repris en 1879 une politique active. Quelles ont été les raisons de ce changement de tactique? D'une part, les Tchèques ont fini par comprendre qu'ils ne pouvaient compter sur l'appui des Russes qu'à la condition d'abdiquer toute? politique nationale et de se dévouer corps et âme à la cause russe ; d'autre part les progrès des Polonais dans le Parlement de Vienne leur ont fait craindre qu'une plus longue abstention n'autorisât à croire qu'ils renonçaient à représenter la politique slave en Autriche et qu'ils laissaient ce soin aux Polonais. Il fallait enfin opter pour le slavisme avec la Russie ou avec l'Autriche. Ils ont prudemment choisi ce dernier parti; c'était d'ailleurs le programme de Palacky.

On ne peut suivre l'histoire des peuples slaves dans le cours de ce siècle, sans remarquer que les rapports littéraires, soigneusement entretenus par les hommes les plus éminents de chaque pays, ont établi entre tous les groupes de la grande

famille slave une étroite solidarité. Sous prétexte de belles lettres, ils ont pu, malgré le régime despotique qui les opprimait, travailler à leur émancipation politique, et il est incontestable que les Tchèques et les Polonais doivent à plusieurs de leurs littérateurs et de leurs publicistes une grande partie des libertés qu'ils ont obtenues.

Quelques esprits élevés ont compris que maintenant encore, on peut maintenir par les mêmes moyens une entente cordiale entre ces deux peuples. Nombre de Tchèques s'appliquent à doter leur pays de traductions des œuvres les plus remarquables de la littérature polonaise, poëmes, romans, drames et comédies. De leur côté les Polonais ont traduit dans leur langue quelques poèmes lyriques tchèques et depuis quelques années ils signalent dans leurs revues toutes les productions tchèques dignes d'attention. On trouve ces études littéraires dans diverses revues mensuelles, la Biblioteka Warszawska et l'Atheneum de Varsovie, le Przeglad Polski de Gracovie, le Przeglad Lwowski de Lemberg... Enfin les Tchèques et les Polonais ne négligent aucune occasion de se retrouver dans les congrès scientifiques à Prague, à Cracovie ou à Lemberg.

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