LES POLONAIS EN SILÉSIE PRUSSIENNE
La Silésie est généralement considérée comme un pays allemand, et cependant les Polonais y sont très nombreux, presque tous massés dans la partie haute de la vallée de l'Oder. Les Prussiens ont un intérêt majeur à gagner du terrain en Silésie, car cette province s'avance en coin entre la Russie et l'Autriche et isole les Polonais des Tchèques. Tout progrès des Allemands en Silésie renforce la barrière qui sépare déjà presque complètement la Bohême du monde slave.
Toute la basse Silésie (région de Sagan, Glogau,
Liegnitz. . .) est complètement allemande. Ce n'est
que sur quelques points isolés qu'on rencontre des Tchèques et des Wendes. — Dans la partie intermédiaire de la vallée de l'Oder (région de Breslau), la germanisation commencée à la fin du xiic siècle est complètement achevée, sauf dans trois districts de la partie orientale, où l'on trouve des Polonais protestants. Dans la haute Silésie au contraire (région d'Oppeln), les Polonais sont en grande majorité. Ici ils sont tous catholiques, tandis que les Allemands sont presque tous proestants.
Les statisticiens de Berlin sont, maintenant moins que jamais, disposés à donner aux Polonais le moyen de se compter. Aussi les évaluations faites par les gens du pays sont-elles très approximatives ; on peut estimer de 1,050,000 à 1,100,000 le nombre des Polonais de la Silésie, soit plus du quart de la population de cette province, qui était de 4,077,925 en 1880.
A l'extrémité orientale de la Silésie, juste au point où se touchent les territoires des trois empires, se trouvent un bassin houiller, qui est l'un des plus riches du monde, et des gisements considérables de zinc, de fer et de plomb argentifère. Il s'est formé là un district industriel comparable à celui de Manchester. Sur plusieurs lieues on n'aperçoit au loin que des hauts-fourneaux, des usines et des ma-
nufactures réunies par un étroit réseau de chemins de fer. Depuis quinze ans les villes y ont pris un rapide développement. Déjà, en 1875, on comptait plus de 26,000 habitants à Koenigshùtte, près de 20,000 à Beuthen, 14,000 à Gleiwitz. Dans le même groupe on trouve plus de dix-sept autres villes ayant de cinq mille à douze mille habitants. Breslau, la capitale de la Silésie, a participé à cette prospérité et est devenue une ville manufacturière de premier ordre. Elle avait, en 1880, 272,912 habitants, c'est la ville d'Allemagne la plus peuplée après Berlin et Hambourg.
Si les houillères, les industries et les immenses forêts de la Silésie font de cette province l'une des possessions les plus précieuses de la Prusse cette région est, au contraire, peu favorisée sous le rapport de l'agriculture. Le sol, assez fertile dans les deux régences de Breslau et de Liegnitz, est très aride dans la partie supérieure (Oppeln), surtout sur la rive droite de l'Oder, et comme la population y est très dense, les famines se reproduisent périodiquement. La Silésie supérieure est, de toute la Prusse, la contrée où la situation du paysan est la plus précaire. Il ressort des tableaux dressés par M. Miaskowski, professeur à Breslau, que la terre est tellement morcelée que la plupart des paysans ont de trop petites cultures pour faire vivre leurs
familles. C'est la conséquence des lois sur les successions ; les partages sont une nécessité et aucune restriction n'y est apportée. En outre les paysans, qui depuis 1821 sont affranchis de toute dépendance des seigneurs, ont emprunté en engageant leurs terres et rien ne les protège contre les exigences des usuriers.
La principale culture est celle de la betterave, aussi la Silésie est-elle, pour la production du sucre, la première province de Prusse, après celle de Saxe. La production de l'alcool y est aussi très forte, mais cependant inférieure à celle de Posnanie. La Silésie ne peut exporter ses produits en Autriche, car elle y trouve pour l'agriculture et l'industrie une trop forte concurrence. Elle ne peut exporter en Russie, la frontière étant fermée par des droits prohibitifs. Il faut pourtant que les habitants de la Silésie vendent au dehors leur houille, leurs fers et leurs eaux-de-vie. A défaut de l'Autriche et de la Russie, la Turquie reste la seule cliente, aussi les Prussiens ont-ils un grand intérêt à entretenir avec les Turcs des relations étroites et à s'assurer chez eux des débouchés pour leur commerce.
La question agraire qui a été résolue heureusement au commencement du siècle en Posnanie, grâce au concours de la noblesse polonaise, est encore en suspens dans la Silésie supérieure où les
grands propriétaires ne se sont pas montrés aussi conciliants. Il y a même une partie notable des petites propriétés, qui sont restées englobées dans de grands domaines. Une loi de 1881 a prescrit certaines mesures pour améliorer le sort des paysans et faciliter la séparation des terres. En général, on peut dire de la population de la haute Silésie que tout ce qui est pauvre est polonais et que tout ce qui est riche est allemand. Le fond de la population est resté polonais aussi bien dans les districts industriels que dans les campagnes , tandis que la haute aristocratie est formée de familles allemandes. On voit qu'il y a une certaine analogie entre la Silésie supérieure et la Bohême où nous avons trouvé une démocratie tchèque en présence d'une aristocratie allemande, maîtresse des grands domaines.
La noblesse polonaise a disparu peu à peu en Silésie. Quelques gentilshommes sont devenus Allemands dans les siècles passés, d'autres ont émigré, beaucoup de familles se sont éteintes, le reste s'est appauvri, de sorte que, depuis cinquante ans, ce qu'il en reste n'a plus aucune signification et qu'on trouve même parmi les artisans les derniers rejetons des vieilles souches. i
La haute aristocratie qui est établie actuellement dans la Silésie supérieure a des origines allemandes,
polonaises, moraves l. Toutes ces familles
sont dévouées à la cause allemande, toutefois eiles n'exercent pas en général de pression sur les paysans polonais qui habitent leurs domaines, et font tout ce qui dépend d'elles pour maintenir avec eux de bons rapports. Dans les assemblées qui ont eu lieu en Silésie à l'occasion du Culturkampf, celles de ces familles qui sont catholiques ont même fait cause commune avec les paysans polonais.
La nationalité polonaise en Silésie n'a guère trouvé plus de protection dans le clergé que dans la noblesse. Les prêtres sortis de l'Université de Breslau, où l'éducation est allemande en tous points, n'ont souvent même qu'une connaissance insuffisante de la langue polonaise. Aussi pendant longtemps furent-ils les meilleurs auxiliaires de la germanisation. Ce n'est que très tard qu'ils ont constaté que' le Polonais qui adoptait la langue allemande courait grand risque de devenir protestant.
Cette population polonaise livrée à elle-même devait fatalement dans un temps donné se fusionner dans la masse allemande. Elle n'offrait pas les
1 Familles catholiques : Duc de Ratibor (Hohenlohe), prince Lichnowsky, comtes Renard, Schaffgotsch, Matuschke, Praschma, Saurma, Ballestrem, Henkel von Donnersmark dont une ligne est protestante.
Familles protestantes : Duc d'Ujest, prince de Hohenlohe, prince de Pless, duc de Wurtemberg
mêmes éléments de résistance que les Polonais du grand duché de Posen et n'était même pas rattachée à la cause polonaise par les souvenirs historiques. Séparée de la Pologne dès le xn° siècle, la Silésie fut divisée en plusieurs duchés que réunit la couronne de Bohême au milieu du xrve siècle. Conquise sur l'Autriche par Frédéric II, elle a fait définitivement partie de la Prusse depuis 1763. — Ceci explique pourquoi les Polonais de Silésie n'ont pas dans les élections la même attitude que ceux du grand-duché de Posen, qui ne furent séparés de la Pologne que lors du second partage et retrouvèrent même un instant leur indépendance quand Napoléon les annexa au grand-duché de Varsovie. Tandis que les représentants de la Posnanie peuvent se poser dans le Parlement en députés de la protestation, ceux de la Silésie n'auraient pas la même base pour asseoir leurs revendications. Si un député polonais était élu en Silésie, il pourrait bien voter avec les députés polonais de Posnanie et de Prusse occidentale, mais il ne pourrait signer le même programme et faire partie du même groupe. Ce n'est guère qu'à dater de 1848 que les Polonais de la Silésie supérieure ont eu conscience de leur nationalité distincte; mais ce sentiment n'était pas bien vivace, car, il y a dix ans, on nommait encore dans ces districts des députés allemands protestants.
La persécution religieuse entreprise, en 1872, par M. de Bismarck a provoqué une assez forte réaction. Il y a eu à ce sujet quelques assemblées de catholiques, notamment à Breslau et à Leschnitz. Les discours qui ont été prononcés dans ces circonstances ont produit leur effet, et le peuple a commencé à comprendre qu'un jour il pourrait bien être en mesure de jouer un rôle politique. Toutes les circonscriptions électorales nomment maintenant des catholiques allemands. Les Polonais en agissant ainsi ont fait preuve d'esprit politique. Les catholiques allemands et polonais sont au moins pour moitié dans la population delà Silésie. Au lieu de nommer dans trois ou quatre circonscriptions des députés polonais, ce qui les eût mis en opposition directe avec le parti catholique allemand, les Polonais ont fait allia nce avec lui pour la défense des intérêts religieux et ont pu ainsi faire passer des catholiques allemands dans tous les collèges électoraux de la Silésie supérieure, ce qui a donné un appoint au centre ultramontain dont M. Windthorst est le chef. Le Culturkampfa été ainsi contre son but. Ce système qui devait écraser le parti catholique a surexcité dans certaines régions le sentiment national et a poussé au Reichstag cent vingt députés catholiques, tandis qu'avant les lois de Mai on n'en comptait que soixante-dix.
Tant que le Culturkampf n'aura pas complètement disparu, les Polonais de la Silésie supérieure auront la même conduite à tenir : maintenir une alliance étroite avec les Allemands catholiques, n'exiger de leurs mandataires que la défense des libertés religieuses, réclamer l'instruction en langue polonaise clans les écoles primaires et ne nommer que dés candidats sachant la langue polonaise, pour qu'ils puissent directement rendre compte à leurs électeurs du mandat qu'ils en ont reçu.
En même temps que le gouvernement faisait la guerre à l'Eglise, il s'attaquait à la langue polonaise, qui était en usage dans les écoles jusqu'en 1870. La presse catholique allemande fut la première à condamner ces tentatives de germanisation et même les Polonais protestants des trois districts de la région de Breslàu comprirent que le Culturkampf était aussi bien une querelle de race qu'une querelle religieuse. Leur intérêt est désormais de soutenir comme leurs frères de la Silésie supérieure des candidats allemands catholiques, car les Allemands protestants sont les plus dangereux adversaires de leur nationalité.