CAUSES DE L'ANTAGONISME DES SLAVES ET DES TEUTONS
Les Allemands ont une force d'expansion qui tend à les faire déborder au-delà de leurs frontières. Du côté de la France ils trouvent une population laborieuse, compacte, organisée et qui dispose d'un capital supérieur à celui qu'ils apportent; aussi ne peuvent-ils faire de progrès à l'ouest que par la conquête. Sur leurs frontières orientales au contraire, les Allemands ont sur les Slaves la supériorité que donne une civilisation plus avancée. Ils chassent devant eux des populations qui ne reculent que la rage dans l'âme. De là, chez les Slaves une haine mortelle qui fait de l'Allemand l'ennemi héréditaire.
A ces causes d'antagonisme déjà très anciennes s'ajoute une rivalité politique de date récente.
Jusqu'à l'écrasement de l'Autriche à Sadowa,
la Prusse, bien qu'elle fût considérée comme grande puissance, n'était en fait qu'une puissance de second ordre. Jusqu'en 1866 elle n'avait que vingtquatre millions d'habitants en face d'Empires de trente-six, de quatre-vingt-six millions de population. N'étant pas assez forte pour avoir une politique indépendante, elle ne pouvait s'engager dans aucune entreprise sans s'assurer des dispositions favorables de la Russie. Ses succès militaires contre l'Autriche et contre la France l'affranchirent de cette tutelle et placèrent sous sa domination l'Allemagne tout entière. Aujourd'hui elle commande à quarante-cinq millions d'hommes. Subitement placée au premier rang des grandes puissances européennes, elle a renversé les rôles. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne peut plus rien faire, même dans le monde slave, sans sa permission. Cela peut paraître étrange, mais c'est la réalité. En 1878, les Russes n'ont pu entrer en Bulgarie que le jour où l'Empereur d'Allemagne promit au Tsar d'empêcher l'Autriche d'intervenir; et il n'est douteux pour personne que la Prusse n'a laissé les Russes s'engager dans cette guerre, qu'avec l'espoir de les voir s'affaiblir et Farrière-pensée de leur disputer leurs conquêtes au moment du traité de paix. Au congrès de Berlin, la Bulgarie a été taillée dans les territoires occupés par les Russes avec une jalouse
parcimonie, et, séparée de la Roumélie, elle n'a plus été qu'une principauté boiteuse, tandis que la Prusse poussait au contraire l'Autriche dans la péninsule des Balkans pour y faire échec à l'influence russe. La Russie, affaiblie par la guerre de Bulgarie et terrorisée par le nihilisme, voyait peu de temps après l'Allemagne former une étroite alliance avec l'Autriche. Elle se trouvait dès lors en face de plus de quatre-vingt millions d'hommes fournissant les plus puissantes armées de l'Europe.
L'ancien tuteur, le Russe, voit d'un œil jaloux le Prussien, de protégé qu'il était, devenu assez fort pour lui faire la loi et lui contester un jour ou l'autre la possession de ses propres domaines.
Puis il y a entre la Prusse et la Russie tout un bornage à refaire. Quand Frédéric II et Catherine II ont partagé la Pologne, il fallait faire vite pour ne pas réveiller l'Europe qui dormait. On invoqua des prétextes plus ou moins plausibles pour prendre telle ou telle province, sauf à faire plus tard des échanges qui ne seraient plus que des questions d'ordre intérieur. Un siècle n'a pas suffi aux Prussiens qui avaient pris des pays complètement slaves pour s'assimiler ces éléments. Aussi bien chez les Russes que chez les Prussiens la question est pendante. Le principe des nationalités qu'ils invoquent partout où il est d'accord avexx
leurs intérêts, cesse d'exister pour eux dès qu'il s'agit d'arrondir leurs domaines. Les deux empires ont, de vieille date, la même doctrine quant aux agrandissements : prendre toujours si c'est avantageux à l'Etat.
Si les deux gouvernements ont le même système d'accaparement, les races ont deux tendances bien distinctes. Les Allemands représentent la civilisation occidentale; le bien-être des masses est le but final. Les Russes au contraire en sont encore aux théories arriérées de l'Orient. Le peuple obéit servilement au souverain qui est la personnification de Dieu ; les idées de progrès introduites par Pierre le Grand sont considérées par bien des Russes comme incompatibles avec le génie national ; ils y voient même la cause de tous les maux qui affligent le pays. Le retour aux traditions asiatiques est à leurs yeux l'unique moyen de salut pour la race slave.
A la lutte de deux gouvernements pour la prédominance politique, à l'antagonisme de deux races dont l'une est civilisée et l'autre à peine sortie de la barbarie, s'ajoute en Russie la rivalité de deux partis qui se disputent la direction des affaires. « Chez nous, nous ne sommes pas chez nous. » Skobelew a résumé dans cette parole les froissements de tous les jours et le mécontentement de la
société russe. Le peuple russe se sent dominé, dirigé, exploité par une franc-maçonnerie allemande, qui depuis Pierre le Grand occupe tous les hauts emplois dans l'administration et dans l'armée. A la cour surtout, ces influences essaient d'entraîner le Tsar dans une politique dont l'intérêt du parti est le seul mobile. Empêcher les Russes d'apprendre à se gouverner eux-mêmes est la condition de l'existence de ce parti. Le peuple est enveloppé par cette bureaucratie tatillonne, tracassière, vénale qui le tient dans un réseau d'intrigues et le pousse sans qu'il puisse savoir où il va, au gré du caprice des gens de cour. Il faut à un Russe presque du génie pour ravir aux Allemands un de ces postes dont ils ont le monopole. La faute en est à la haute société russe qui a favorisé pendant longtemps l'implantation du système bureaucratique allemand, et chargé des étrangers du soin de faire toutes les tentatives administratives dont elle était elle-même incapable. Le comte Koutouzow, dans sa réponse au général Skobelew, s'exprime nettement à ce sujet :
« Les classes supérieures russes elles-mêmes » devenaient tantôt les dupes, tantôt les complices, » mais toujours les collaborateurs de cet élément » allemand qui s'était donné pour but de dresser » la nation russe à sa guise, d'utiliser ses faiblesses
» et ses imperfections d'une part, ses capacités » et sa force de l'autre, pour le bien de leur patrie » allemande, de leur Vaterland. L'histoire du ] » progrès en Russie depuis Pierre le Grand, c'est j » l'histoire des efforts des éléments civilisateurs » russes pour se frayer un passage à travers les » phalanges de forces étrangères principalement » allemandes, qui une fois appelées par le sort à » jouer un rôle actif dans les destinées du peuple » russe s'efforçaient toujours de le dominer au lieu » de le servir.
» II est à désirer que l'émancipation de la » Russie de ses Allemands à elle s accomplisse » avant qiiun conflit avec les Allemands ètran- » g ers n'arrive. Il serait téméraire d'engager le ■» pays dans une guerre avec une nation qui » aurait peut- être dans ce même pays son avant- » garde à'inlrigants, de complices dans la lutte, » de conspirateurs et de traîtres favorisant Vcn- » nemi. »
C'est assez de raisons pour rendre deux peuples ennemis, mais il y a des causes plus intimes qui font pénétrer cette haine jusqu'aux masses populaires. Le paysan slave, partout où il voit l'Allemand s'établir, sent qu'il va perdre ses moyens d'existence. La terre, le commerce et l'industrie lui échappent et passent peu à peu aux mains des
Allemands. Le sort qui lui est réservé ne saurait donc être douteux. La petite tribu des Wendes qui agonise en Saxe, près de Bautzen, est un débris des populations slaves qui peuplaient jadis l'Allemagne du Nord. Les Allemands ont gagné la vallée de TOder, la rive gauche leur appartient déjà tout entière. On se bat maintenant sur la rive droite. Les Prussiens s'y trouvent aux prises avec les Polonais. Les capitalistes prussiens arrachent lambeau par lambeau aux gentilshommes polonais les domaines de leurs ancêtres; le paysan allemand, las de s'expatrier en Amérique, vient s'établir à côté du cultivateur polonais, et aidé de ses compatriotes et du gouvernement, il finit par le supplanter. C'est la famille slave appauvrie qui est forcée de partir pour le Nouveau-Monde. Depuis l'école primaire jusqu'à l'université tout l'enseignement est combiné pour germaniser les générations qui viennent. Le paysan polonais voit que le gouvernement prussien impuissant à le dénationaliser s'attaque à ses enfants, qu'au besoin on change leurs noms polonais en des noms allemands. Quant au bourgeois, s'il n'envoie pas son fils faire ses études à l'étranger, il est obligé de le laisser aux mains de professeurs, dont la gloire est d'inculquer à la jeunesse qui leur est confiée les théories allemandes. Et plus tard, il n'y a ni place dans l'administration.
ni avancement dans l'armée pour quiconque est polonais. Le commerce et l'industrie étant aux mains des Allemands, il faut passer la frontière et aller à Varsovie si l'on veut trouver des moyens d'existence.
Dans ce refoulement séculaire, les Allemands trouvèrent partout les Slaves sans cohésion et sans défense. Au commencement du siècle, les populations qui subissaient le joug des Turcs n'avaient pas encore osé relever la tête ; ni les Serbes, ni les Grecs, ni les Roumains n'avaient encore vu apparaître ces patriotes guerriers ou prêtres qui furent les précurseurs et les apôtres de leur délivrance. Mais il vint un jour où on commença à croire en Europe qu'un peuple, parce qu'il est petit, ne doit pas nécessairement être dépendant d'un autre, et que chaque race a droit de tenir sa place au soleil et de développer librement son génie. De tous côtés on vit des Slaves rappeler leurs gloires passées et réclamer leur ancienne place, afin de
pouvoir remplir la mission providentielle dont ils se croyaient investis. La Russie comprit tout le parti qu'elle pouvait tirer de ces dispositions. Seule assez puissante parmi les nations slaves pour appuyer ces revendications, elle étendit sa protection au sud, de la mer. Noire à l'Adriatique, sur les Bulgares, les Serbes, les Bosniaques, les Monténégrins, et au nord, des bords du Dniestr jusqu'aux frontières de la Bavière, sur les Ruthènes, les Slovaques et les Tchèques. En Prusse, en Autriche, en Hongrie, en Turquie, tout ce qui était slave tourna les yeux vers Moscou, et la Russie devint une menace pour toute puissance qui tenait des Slaves sous sa domination.
Les Slaves du nord et les Slaves du sud se trouvaient au début de ce siècle dans des situations bien différentes. Au sud, les Serbes et les Bulgares se réveillant après quatre cents ans d'effacement n'avaient perdu ni un pouce de leur sol, ni un mot de leur langue, ni une pratique de leur culte, ni un seul de leurs vieux usages ; plies sous le servage depuis les mémorables combats du champ des Merles et de Nicopolis, à la fin du xive siècle, on les vit, quand ils se redressèrent, reprendre la fière attitude et la haute stature de leurs aïeux. Les musulmans les avaient bien fait plier sous le faix, mais les avaient laissés eux-mêmes, car le Turc, s'il vit
de la sueur de ses esclaves, ne s'infuse pas leur sang.
Au nord, au contraire, quand les Wendes, les Tchèques, les Polonais, voulurent se compter dans le cours de ce siècle, des millions d'hommes manquaient à l'appel et de toutes les contrées du nord de l'Europe autrefois slaves on leur répondait en allemand : « Nous ne sommes plus vos frères. » Les Allemands avaient opéré autrement que les Turcs. Quand ils envahissaient la Chrétienté, les Turcs installaient leurs gouverneurs au lendemain de la bataille et formaient une aristocratie militaire; ils se superposaient mais ne dénationalisaient pas. L'Allemand, lui, est entré subrepticement dans les pays slaves ; pendant des siècles on l'a vu marcher à la remorque des conquérants. Que Gengiskan arrive d'Orient ou que Napoléon vienne d'Occident, chaque fois qu'une horde ou qu'une armée a saccagé les villes, brûlé les villages, dépeuplé les campagnes, c'est tout bénéfice pour les Teutons. De tous les points de la Germanie, leurs colonies avancent, reformant des villages et repeuplant les villes. C'est la terre qu'ils veulent; la suprématie politique n'est qu'un moj^en de l'accaparer plus rapidement. Quand la Pologne est démembrée, des Prussiens s'emparent des terres de l'Etat, et à défaut de titres militaires pour justifier ces dona-
tions, c'est entre les amis du ministre plus encore qu'entre les serviteurs du roi qu'on fait la répartition.
Les Slaves du nord se sont enfin retrouvés ; ils cherchent maintenant à se protéger contre le flot qui les envahit. Déjà en Bohême le progrès des Allemands a subi un temps d'arrêt. Le jour est proche où les Teutons seront obligés de rebrousser chemin. La chute du parti centraliste allemand au parlement de Vienne a permis aux Polonais de reprendre en Galicie la direction de leurs affaires, que les Allemands prétendaient devoir seuls administrer. Dans toute la partie orientale du royaume de Prusse, sur le haut Oder, sur les bords de la Warthe, sur la basse Vistule, une lutte sourde est partout engagée.
Cette lujtte sociale est bien l'un des spectacles les plus étonnants dans l'histoire des nations. On avait vu dans le passé les peuples s'avancer par masses de l'Asie vers l'Europe, renversant sur leur passage les moindres vestiges de civilisation. Arrivés au terme de leur course, ayant perdu leur force d'impulsion, ces hordes barbares revenaient sur leurs pas, ou bien, se fixant en pays conquis, s'affinaient au contact des peuples civilisés. Ici c'est la marche contraire. Les Teutons s'avancent de l'occident vers l'orient, refoulant devant eux tout ce
qui, faute d'une civilisation assez avancée, ne peut résister à leur envahissement. Ayant en main le capital, appuyés par l'autorité publique, ils parviennent à s'emparer du sol ; les paysans slaves doivent leur faire place ou se résigner à devenir manœuvres comme au temps où ils étaient serfs. Le Slave est maintenant las de reculer, et il ne se laissera plus opprimer sans mot dire. Il observe la marche de l'Allemand, il épie ses manœuvres, il apprend à formuler 'ses griefs. En un mot, il se tient résolument sur la défensive.
Le problème ne se pose pas de la même manière en Bohême, en Galicie, en Silésie, dans le Grand- Duché de Posen et dans le royaume de Pologne. Les gouvernements n'ont pas partout les mêmes complaisances pour les Allemands, la tactique de l'assiégeant varie en chaque endroit suivant les moyens de défense de l'assiégé. Elle consiste tantôt à faire un blocus et à serrer peu à peu la ligne d'investissement (c'est le cas pour les Wendes en Saxe et pour les Tchèques en Bohême), tantôt à jeter ça et là des colonies agricoles, en ayant soin de les rendre assez compactes pour que les Slaves, dont la force d'assimilation est très grande, n'aillent pas les absorber. Ces colonies se développent, s'accroissent de nouveaux immigrants, se soudent les unes aux autres, et insensiblement le pays devient
allemand. C'est la manière d'opérer des Allemands dans le grand-duché de Posen. Il est aisé de constater qu'en Prusse ce sont les colonies agricoles qui réussissent le mieux maintenant, tandis qu'en Russie ce sont les colonies industrielles. Il n'est pas moins évident que les essais, tendant à dénationaliser les Slaves par voie administrative et surtout en interdisant l'usage de la langue maternelle dans les écoles et en persécutant les prêtres, ont amené des -résultats contraires à ceux que l'on poursuit. Le procédé le plus sûr est encore de favoriser l'établissement de colonies agricoles.
Les chapitres qui suivent montrent la situation des Slaves dans les régions où ils sont en contact immédiat avec les Allemands et les éléments de résistance qu'ils ont à leur service.
Prague et Cracovie sont les deux pôles des Slaves du nord en Autriche, les Tchèques et les Polonais. Le lecteur devra passer d'abord par la Bohême et la Galicie.
En Bohème on verra, fait sans précédent dans l'histoire, les Tchèques, dont il n'était plus question depuis des siècles, se relever tout à coup à la voix de trois vieux savants, qui étaient pourtant incapables déjouer un rôle politique ; et, sans insurrections, sans crise, par la seule force de la perse vé-
rance au service du bon droit, tenir tête aux Allemands et reformer une nation, — triomphe dont l'honneur revient tout entier à la démocratie et aux trois hommes qui ont su se faire écouter d'elle.
La Galicie nous montrera un reflet de la Pologne des beaux jours : Une aristocratie puissante exerçant sur toute la province une influence incontestée et qui s'étend même aux autres contrées polonaises. A Gracovie, tout respire le culte du passé historique, des grands hommes, de la gloire, tout ce^ qui forme le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Nulle part on ne sent mieux ce qu'a voulu exprimer M. Renan par ces mots : Une nation est une âme, un principe spirituel*. Ici c'est la noblesse qui est la fidèle gardienne de ce; principe.
En Silésie, dans le Grand-Duché de Posen et dans la Prusse royale, c'est-à-dire dans toute la partie orientale du royaume de Prusse, la situation des Polonais se présente sous des aspects très divers. La conservation de la race polonaise en Silésie, où elle est privée de tout élément de résistance, l'attitude énergique des Polonais du: Grand-Duché qui ne peuvent opposer que la force,
1 Qu'est-ce qu'une nation? E. Renan. 11 mars 1882.
d'inertie à la propagande prussienne, le réveil subit du sentiment national dans la Prusse royale sont des faits qui méritent l'attention, surtout de la part d'un peuple dont deux provinces sont depuis douze ans entre les mains de ces mêmes Prussiens qu'on voit opérer sur leurs frontières orientales d'une manière si méthodique et si fatale à la race slave. — Là, comme, en France pour le gouvernement, le prêtre est l'ennemi qu'il faut écraser. La guerre à outrance soutenue depuis dix ans par M. de Bismarck contre les prêtres prouve jusqu'à l'évidence que le rôle du clergé n'est pas près de finir dans les sociétés modernes. Le catholicisme romain est le dernier rempart de la nationalité polonaise. La réaction qui a été provoquée par la persécution religieuse ne permet plus de douter de la vitalité des Polonais.
L'action des Allemands sur le territoire russe s'exerce principalement dans deux régions. Dans la partie occidentale du royaume de Pologne et dans les trois provinces baltiques, la Courlande, la Livonie et l'Esthonie.
L'influence allemande dans les provinces baltiques date de plusieurs siècles. Les Allemands forment la classe riche, la masse du peuple est composée de Lettes. Ces provinces jouissent d'un régime exceptionnel qui assure à ces popula-
tions une véritable autonomie. Dans ces conditions rien n'attire ces Allemands vers la Prusse ; ils ont avantage à rester sujets russes, à moins que le gouvernement ne continue à éveiller des idées nationales chez les Lettes pour contrebalancer l'influence allemande. C'est une faute grave, car il froisse les intérêts légitimes d'Allemands, sujets russes, et il ne sera peut-être pas maître un jour d'empêcher l'explosion de sentiments hostiles aux Allemands qu'il stimule aujourd'hui dans la masse populaire. Or les Prussiens ne peuvent manquer de faire valoir quelque jour leurs prétentions sur ces territoires, comme ils le font pour tout pays où les Allemands jouent un rôle quelconque, et le gouvernement russe risque, par sa manière d'agir, de leur donner plus d'un prétexte à intervention.
En ce qui touche le territoire russe, cette étude se borne à l'examen de la situation actuelle du royaume de Pologne. C'est dans cette partie de la Russie que l'on constate les progrès les plus rapides des Allemands. Leur rôle dans l'industrie est déjà considérable. Il se produit dans cette région un fait tout particulier. Le Polonais a affaire à deux ennemis. — L'un le garrotte, c'est le Russe, l'autre en profite pour le dévaliser, c'est l'Allemand. La race polonaise a-t-elle le moyen de
se dégager et de se défendre? Il y a deux forces dans le ro}Taume de Pologne : la petite noblesse des campagnes (szlachta) et le tiers-état des villes notamment de Varsovie. Les destinées de la race dépendent de la conduite que sauront tenir les bourgeois et les gentilshommes.
En cas de guerre entre l'Allemagne et la Russie, on sera infailliblement amené à une nouvelle délimitation de frontières dans la vallée de la Vistule. Quelle est la situation actuelle des populations de cette région ; est-ce vers l'Allemagne ou vers la Russie que les portent leurs intérêts politiques et économiques ? Ces questions font l'objet de toutes les conversations en Pologne. J'ai rassemblé ici les principaux éléments qui peuvent aider à les résoudre. On est assez disposé en France à croire que la Pologne démembrée, affaiblie par de continuelles insurrections, germanisée dans toute la partie occidentale, se russifiera peu à peu dans la partie orientale et que les éléments sociaux en sont déjà complètement désagrégés. On en conclut qu'effacée depuis un siècle de la carte de l'Europe, cette nation ne peut plus avoir désormais de signification politique. Partant de ces données, la masse des Français parait ne plus avoir pour les Polonais que l'admiration platonique due à leur courage et à leurs malheurs. Il est de l'intérêt
dos Allemands d'accréditer ces idées en Occident et de laisser croire qu'il n'y a plus aucune vitalité dans la race polonaise. Les Polonais eux-mêmes renoncent à intéresser l'Occident à leur sort, ils savent que la France ne peut rien pour eux et qu'ils seraient suspectés de partialité s'ils plaidaient leur propre cause. De là vient l'absence de renseignements précis sur l'état des populations qui occupent les frontières russo-allemandes.