LES TCHÈQUES ET LES ALLEMANDS EN BOHÈME
Un étranger ne peut passer quarante-huit heures à Prague, sans entendre rapporter cette parole bien significative de François Palacky s'entretenant avec Jungmann et Safarik des destinées du peuple tchèque : « Si le plafond de cette pièce s'écroulait, la nation tchèque aurait cessé de vivre. » Cette réflexion n'a pas plus de cinquante ans de date et la Bohême a changé de face en ce court espace de temps. Depuis le désastre de la Montagne Blanche, en 1620, où les Tchèques avaient reçu le coup de grâce de la main des Allemands, on les avait vus quitter la voie des peuples slaves et entrer, à la
remorque de l'Autriche, dans le concert des nations germaniques. Au début de ce siècle, il semblait que la disparition de la race tchèque fût un fait accompli. Comment se fait-il que nous la retrouvions aujourd'hui émancipée, bientôt maîtresse de ses destinées et ayant déjà acquis une telle force qu'elle est, à l'heure actuelle, une des pièces les plus importantes de l'échiquier slavo - germanique ?
Les trois savants dont je viens de citer les noms, et que la nation tchèque a déjà placés au premier rang de ses grands hommes, concentraient en eux les dernières énergies de cette branche de la grande famille slave dont on suit le glorieux passé dans l'histoire du royaume de Bohême. Il y avait autour de Prague quatre à cinq millions de paysans oublieux de leurs traditions et de leurs origines et qui ne paraissaient même pas se douter qu'ils n'avaient rien de commun avec les Allemands . Ceux-ci les enveloppaient de tous côtés et s'imposaient à eux grâce à une puissante organisation sociale, à une instruction et à une civilisation supérieures. Les Tchèques avaient même négligé la vieille langue bohème ; l'idiome des Premysl et des Ottokar, qui reçut sa forme définitive au temps de Jean Huss, n'était plus parlé que chez les paysans et dans quelques rares familles bourgeoises attachées aux vieux
usages. On ignorait complètement , qu'avant la guerre de Trente ans, la Bohême avait déjà su se créer une littérature nationale.
Le pays avait tellement perdu son caractère propre que les étrangers traversant la Bohême, il y a trente ans, pouvaient dire, sans être démentis, qu'ils n'y avaient vu que des Allemands : — Administration et magistrature allemandes, aristocratie et bourgeoisie allemandes, université et théâtre allemands ; la langue allemande employée partout clans les affaires publiques aussi bien que dans les relations privées.
Les Tchèques n'avaient même pas le suprême secours que la plupart des races soumises à une domination étrangère trouvent pour se protéger; une religion distincte et un rite distinct. Les Allemands de Bohême étant en grande majorité catholiques romains comme les Tchèques, les uns et les autres se confondaient dans les mêmes églises et recevaient l'enseignement chrétien du haut d'une même chaire. Le prêtre s'adressait en allemand à ses paroissiens, cette langue étant, dans les villes surtout, comprise de tous les fidèles.
Palacky, Jungmann et Safarik disposaient alors de la seule ressource qui reste à un peuple pour reprendre sa liberté quand il ne peut plus courir les chances d'une insurrection : — le souvenir des
gloires passées, le culte des vieilles traditions, le labeur patient pour retrouver les origines de sa race et reconstituer l'idiome national. C'en fat assez pour rendre la conscience de leur individualité et de leur force à des hommes que la recherche du bien-être, les convoitises et l'envie n'avaient pas fait dégénérer.
Au temps où nous nous reportons, Palacky écrivait sa grande histoire de la Bohème, Safarik dessinait ses cartes ethnographiques et recherchait les monuments de l'antiquité slave, Jungmann préparait son volumineux lexique tchèque. Le premier montrait à ses compatriotes le rôle considérable de la nation tchèque en Europe : — les princes de la famille des Premysl occupant le trône pendant près de six siècles, d'abord comme ducs, puis comme rois de Bohême; au milieu du xin° siècle Premysi- Ottokar II, maître un moment d'un royaume qui s'étendait de la Baltique à l'Adriatique ; son successeur Wenceslas réunissant sous son sceptre le royaume de Bohème et celui de Pologne; au siècle suivant les rois de Bohême (princes de la maison de Luxembourg', Charles IV et Wenceslàs portant tour à tour la couronne des Césars germaniques ; — enfin, au xve siècle la tentative des réformes populaires, violente et passionnée, provoquée par Jean Huss, le concile de Bàle et l'étonnante histoire du
roi George de Podiebrad, qui fut le dernier reflet de la nationalité tchèque.
Palacky eut soin d'écrire ses ouvrages en langue tchèque pour ses concitoyens et en langue allemande pour toute l'Europe lettrée. M. Saint-René Taillandier, qui déjà en 1843 suivait attentivement le mouvement des nationalités slaves et magyares de l'empire d'Autriche et en marquait les étapes avec une admirable précision, eut le mérite, en 1855, de mettre en pleine lumière l'œuvre de Palacky et d'en montrer toute la portée : « Les » Tchèques de nos jours ont donné ce singulier » spectacle d'un peuple qui renaît à la lumière et » qui, choisissant un des siens parmi les plus » dignes, lui donne mission de retrouver son his- » toire. — Palacky accomplit deux œuvres à la » fois ; en racontant la Bohème du passé, il rend » témoignage à la Bohème nouvelle. »
Les cartes que Safarik dressa permirent de reconnaître les positions occupées en Europe par la grande famille slave, les cantonnements successifs de chaque groupe et de saisir le lien de fraternité unissant* tous ces peuples, qui soit par le nord soit par le sud s'avançaient jusqu'au centre de l'Europe.
Initiés par ces travaux aux luttes que leur race soutenait depuis son entrée en Bohême, les Tchè-
ques comprirent tout le péril que les Allemands faisaient courir à leur nationalité. Ils virent qu'après les désastres de la guerre de Trente ans, de trois millions d'habitants la population de la Bohême avait été réduite à sept cent mille âmes, que les montagnes n'avaient plus alors été pour elle un rempart suffisant et que les Allemands avaient pu, sans coup férir, franchir les crêtes des Géants et s'installer dans les riches vallées de la Bohême. Les envahisseurs guidés par leur instinct suivent un plan qu'on croirait tracé par un habile stratégiste: — Au nord, les Saxons remontent l'Elbe et pénètrent jusqu'au cœur du pays, encore un peu et ils seront à Prague ; au nord-est, les Allemands venant de Silésie gagnent les plateaux, descendent en Moravie, occupent Olmùtz ; ils seront bientôt rejoints par les Allemands d'Autriche qui viennent par le sud et ont déjà conquis Brùnn et Austerlitz. Peu s'en faut que le blocus ne soit complet. Les Tchèques de Bohême seront alors séparés de leurs frères de Moravie et de Silésie. Ces masses s'avancent lentement et imperceptiblement comme les dunes de sable poussées par le vent sur certaines villes du littoral.
Si l'investissement de la Bohême continue maintenant, c'est que les Tchèques le voudront bien, car ils se sont comptés et ils savent leur force. Il n'v a
que deux millions d'Allemands répartis sur un cercle immense, tandis qu'eux sont quatre millions trois cent mille massés au centre de la Bohême et en Moravie et de plus couverts sur leur droite et reliés au monde slave par plus de deux millions de Slovaques , qui sont fortement établis dans les montagnes des Carpates, au nord de la Hongrie.
Prague est sans contredit Tune des plus belles cités du monde. Pour juger de l'étendue et des merveilleuses perspectives de cette grande ville, il faut gravir le mamelon de Wyschrad ; il domine Prague comme Montmartre domine Paris. Le chanoine Stulc, l'un des amis et collaborateurs de Palacky, a établi sa résidence au sommet. Vue de là, Prague produit un effet magique. Vers la gauche, descendent en courbes gracieuses les derniers contreforts de la Montagne Blanche où succomba la nation tchèque au début de la guerre de Trente ans, plus loin un amas de vieux monuments, des tours, des dômes, des murs crénelés qui s'étagent et hérissent les flancs d'une haute colline qui barre l'ho rizon. C'est le Hradschin. De somptueux palais en couronnent les crêtes. Sur le sommet se développent leurs longues façades blanches formant comme un immense soubassement de marbre à la basilique de Saint-Witt dont la vieille flèche dentelée s'élance
à une hauteur infinie. La Molclau coule lentement le long de cette majestueuse acropole, coupée par un vieux pont monumental que la Rome antique eût pu lui envier pour décorer le Tibre. En plusieurs endroits la rivière s'élargit et enveloppe de ses eaux claires de longues îles boisées, véritables jardins de yille. Sur la droite cent flèches, tours, clochetons partent de tous les points de la basse ville et se silhouettent sur le ciel de la façon la plus bizarre et la plus gracieuse. De nouveaux quartiers sont en construction. D'immenses espaces sont déjà couverts de grands bâtiments neufs , hôpitaux , facultés, nombre d'établissements spacieux. Leur aspect sévère et leur ordonnance uniforme contrastent avec les monuments pittoresques de la vieille ville, qui est restée ce qu'elle était au xve siècle, du temps de la guerre des Hussites et sous le règne glorieux de George de Podiebrad.
En descendant de Wyschrad mon compagnon, un tchèque, qui avait pris à tâche de ne laisser échapper aucun détail, m'amena dans le cimetière de Wyschrad devant la tombe de Hanka. « Hanka, me dit-il, est un de nos poètes célèbres, il a surtout rendu un grand service au pays par la découverte qu'il fit d'un manuscrit de nos chants nationaux qui date du xve siècle, le Kralove Dvor (La cour du Roi). L'inscription tchèque que vous voyez sur
la pierre tombale rappelle ce souvenir : — Une nation vit tant que sa langue vit. »
Il me parla ensuite de Jungmann, l'homme qui a le plus contribué à faire revivre la langue tchèque. Voici ce qu'il me raconta :
Jungmann est le Littré des Tchèques. Il fut lt précurseur de Palacky et de Safarik et il les aida de ses conseils. En 1823, il accueillit Palacky à Prague et le présenta à la Société littéraire qu'il avait déjà su grouper autour de lui. — À la fin du siècle dernier, l'idiome tchèque avait presque complètement disparu, les Allemands avaient réussi à le faire oublier dans les villes. La noblesse de Bohême avait bien essayé de le faire revivre pour entraver les projets de germanisation de Joseph II, mais Dobrowsky, le philologue tchèque le plus éminent de cette époque, déclarait lui-même qu'il était trop tard pour ressusciter la nation, que le tchèque n'était plus qu'une langue morte, et il n'osait même pas publier ses ouvrages dans cette langue. S'il fouillait les origines de ce langage, ce n'était qu'en manière d'archéologue, curieux de rechercher les débris de l'édifice national qui s'était effondré deux siècles avant : Jungmann jugea autrement et jugea bien. — Une nation vit tant que sa langue vit.
A Prague et dans les autres villes, les bourgeois
étaient allemands et on parlait allemand dans les écoles primaires, mais dans les campagnes le ) curé du village avait son école paroissiale où l'en- ' fant apprenait à lire et à écrire dans la seule langue qu'il sût, celle que lui avait parlée sa mère en le berçant, la langue tchèque. Dans la bouche des paysans ce langage était peu à peu devenu un patois incorrect. Mais il suffisait d'un philologue doublé d'un patriote pour reprendre un à un ces débris, les classer, leur rendre leur forme primitive et offrir à ses compatriotes le plus beau présent qu'il soit donné à un peuple de recevoir. Ce fut l'œuvre de Jungmann. Il a recherché l'étymologie de chaque mot usité, a extrait des vieux auteurs ceux qui étaient tombés dans l'oubli, et a même créé de nouvelles formes pour exprimer les idées et les objets qui, depuis deux siècles, avaient fait leur apparition dans le monde. Au lieu d'emprunter, comme on l'a fait pour la plupart des langues étrangères, ces mots au grec et au latin, il les tira des racines de la langue tchèque ellemême. Une fois remis en possession de leur langue originelle, les Tchèques s'enthousiasmèrent pour leur idiome, et admirèrent la richesse de ses formes. Ce que les étrangers trouvaient dur dans leur bouche, eux le trouvaient sonore. Parler correctement devint un devoir patriotique ; bientôt
le langage vulgaire s'épura, les expressions classiques redevinrent en honneur. Dans cet effort, le peuple retrouva bientôt la forme vivante et palpable du génie national. '
Le dictionnaire de Jungmann, les antiquités slaves de Safarik, et l'histoire de Bohème de Palacky, voilà la triple pierre angulaire sur laquelle va se dresser le monument national dont les Tchèques attendent le couronnement.
Ceux que le relèvement des Tchèques a rendus envieux, ne manquent pas de dire que les Tchèques de Bohême n'ont pas su se refaire seuls, qu'il a fallu des étrangers pour réveiller chez eux le sentiment national : François Palacky n'est pas de Bohème, mais du petit village de Hodeslavice en Moravie, Paul Safarik est slovaque ainsi que Kollar, le poète mystique du panslavisme et bon nombre des écrivains tchèques On ajoute que, si on y regarde
de près, on trouve parmi les Tchèques les plus chauvins bien des gens d'origine polonaise ou allemande. Ces discussions sont oiseuses, il importe peu que le peuple tchèque ait trouvé ses apôtres dans son propre sein ou qu'il les ait reçus d'une contrée voisine; le fait est qu'il a écouté la voix de ceux qui lui ont rappelé ses droits et ses devoirs, qu'il s'est levé, a marché et a été sauvé.
La tradition historique reconstituée par Palacky,
avait montré aux habitants de la Bohême le rôle qu'ils avaient joué dans le monde slave; leur filiation tracée méthodiquement par Safarik leur avait indiqué leur proche degré de parenté avec les Slaves du Nord et les Slaves du Sud ; l'œuvre colossale de Jungmann donna à ces découvertes une pleine consécration. Les Tchèques de Bohème et de Moravie avaient bien conscience de leur parenté avec les Slovaques de Hongrie leurs voisins, car ils se comprenaient entre eux d'une façon très intelligible dans leurs idiomes respectifs. Ils saisissaient aussi assez facilement la langue polonaise. Bien que les Tchèques n'eussent pas de relations directes avec les Slaves du Sud, cependant comme le Gouvernement autrichien choisissait volontiers ses employés parmi les Tchèques, comme les industriels de tout l'empire recherchaient les ouvriers de Bohême, ils s'étaient trouvés en contact fréquent avec les populations slaves du Sud de la monarchie. L'idiome des Slovènes de Carniole et de Carinthie et celui des Croates et des Slavons des bords de la Drave et de la Save, ne leur étaient pas étrangers, ils pouvaient même lire ces langues qui sont écrites comme le tchèque, en caractères latins. Le grand lexique de Jungmann donna à ces impressions encore vagues la force d'une certitude. L'affinité étroite qui existe entre
toutes ces langues était établie. Bien qu'elles fussent écrites en caractères cyrilliques et moins intelligibles pour les Tchèques, il ressortait aussi des travaux de Jungmann que la langue ruthène, la langue russe, celle des Serbes et même celle des Bulgares avaient une parenté certaine avec le tcîièque. L'origine commune de tous ces peuples établie par Safarik à l'aide de la tradition était ainsi attestée d'une manière irréfragable.
Ces notions sont aujourd'hui tellement vulgarisées qu'on a peine à croire que cela ait pu être, il y a cinquante ans, une révélation pour la grande majorité des Tchèques.
Grâce à trois savants, un peuple tout entier venait de retrouver son état civil. La situation faite aux Allemands en Bohême, c'est eux Tchèques, qui devaient l'occuper. Ils étaient en face d'usurpateurs. Cette université allemande, ces églises allemandes, ces palais allemands, avaient été bâtis par des Tchèques et pour des Tchèques. Un cartouche, un écusson était-il remis à nu, une peinture restaurée, un vieux parchemin tiré de la poussière, tout protestait en leur faveur. Dans tous les vestiges du passé, ils retrouvaient la marque du génie national dont, malgré la culture allemande, ils avaient gardé en eux l'instinct secret. Le moment était favorable pour briser les liens du servage moral dans lequel
ils étaient tenus. Un grand courant pour l'émancipation des peuples traversait l'Europe ; les races qui revendiquaient leur propre indépendance s'érigeaient en juges du grand tribunal de la liberté. Quiconque se présentait avec des titres avait droit d'être entendu. Aussi bien les Tchèques n'étaientils pas un débris d'une ancienne race, comme les Magyars, qui, isolés au centre de l'Europe, sont seuls contre tous, et n'ont pour eux que leur vaillance et la foi dans leurs destinées. Eux avaient des frères et des alliés naturels. S'ils occupaient le poste le plus avancé des Slaves en Europe, ils n'en étaient pas complètement détachés ; deux millions de Slovaques et treize millions de Polonais formaient avec eux un groupe important de Slaves, tous catholiques ; et derrière ces masses se dressait le colosse russe, toujours prêt à appuyer leurs revendications. L'avenir semblait ouvert aux peuples Slaves ; l'heure fatale avait sonné pour la Turquie. A chaque secousse, un des peuples que les musulmans tenaient sous leur joug était rendu à la liberté. Après les Grecs et les Roumains, allait venir le tour des Slaves du Sud, Serbes et Bulgares Tôt ou tard, la monarchie austro-hongroise finirait par adopter la forme fédérative. Ce jour-là, les Slaves du Nord retrouveraient leur autonomie.
Pour mesurer la portée de l'œuvre entreprise par Palacky et continuée avec une persévérance opiniâtre par son gendre le Dr Ricger, il faut se rappeler ce qui a été dit plus haut de la situation de la Bohême pendant la première moitié de ce siècle. L'instruction publique à tous les degrés était donnée en allemand et par des Allemands. Prague ne possédait qu'un seul théâtre et on n'y jouait que des pièces écrites en allemand. Tous les livres, tous les journaux étaient en langue allemande. Au point de vue politique et social l'influence allemande était également dominante. La haute aristocratie et les grands propriétaires étaient tous d'origine allemande. Lors de la révolution de 1618, la noblesse de Bohême s'était déclarée contre l'Empereur ; elle fut décimée, en 1620, à la bataille de la Montagne Blanche. On fit alors don aux généraux autrichiens de vastes domaines. De nombreuses familles vinrent d'Autriche en Bohême, y donnèrent le ton à la haute société tchèque, l'absorbant à ce point, qu'il y a vingt ans, la curie des grands propriétaires ne contenait que trnîg familles tchèques, les Palacky, les Daobek et les Claudy. L'élément tchèque n'étant plus représenté en Bohême que par un petit nombre de bourgeois et par la population rurale, les Allemands eurent libre carrière. Us accaparèrent toutes les branches de
LA LUTTE EN BOHÈME Ôt
commerce et d'industrie, furent maîtres des villes et des chambres de commerce. Ils purent ainsi s'assurer la majorité aux élections. Dans les essais constitutionnels faits après la bataille de Solférino, on eut soin de former les circonscriptions électorales de manière à conserver l'influence au parti allemand. « En Bohême, les villes Slaves avaient un député pour 12,020 électeurs, tandis que les villes allemandes en avaient un pour 10,315. Dans les circonscriptions rurales, les Slaves avaient un député par 53,200 habitants, tandis que les circonscriptions allemandes en avaient un pour 40,800 électeurs. La ville allemande de Reichenberg avec 19,000 habitants avait trois députés, tandis que la ville slave de Prague, avec 150,000 habitants, n'en avait que dix. — Le bourg allemand de Parchen, avec 500 habitants, avait un député ; la ville slave de Kladno, avec 8,000 habitants, n'en avait pas un seul. — Ce système électoral était un véritable mensonge, il subsiste encore aujourd'hui, et tant qu'il sera en vigueur, l'Autriche ne peut être considérée comme un état sincèrement représentatif1. »
Il fallait que Paiacky, qui ne se plaisait qu'au milieu de ses livres et ne descendait qu'à contrecœur dans l'arène politique, eût une singulière
1 Histoire de l'Autriche-Honarie. 1879. Louis Léger.
énergie pour essayer le renversement de cet état de choses. Le réveil du sentiment national ne date que de la fondation du musée de Prague créé en 1818 par les comtes Kolowrat et Sternberg; on y rassembla tous les documents d'archéologie et d'histoire qui pouvaient aider à reconstituer l'histoire de la Bohême. On découvrit vers cette époque quelques poésies du moyen-âge qui sont de la plus haute importance pour l'étude de la langue tchèque, le Jugement de Liboucha et le manuscrit de Kralove Dvor *. La Revue du Musée fut la première manifestation de la renaissance littéraire et l'occasion d'un rapprochement entre tout ce que la nation tchèque possédait alors d'esprits cultivés. Palacky puis Safarik eurent la direction de la revue, plus tard le Dr Rieger en assura le succès. La société pour la publication des livres scientifiques [Malice Czeska), fondée dans le même temps, permit d'éditer des œuvres considérables, notamment celles de Jungmann et de Safarik. La régénération du peuple tchèque était l'unique préoccupation. Tout savant ou tout homme de lettres était reçu chez le comte Sternberg où se réunissait l'élite de la société tchèque. Chacun briguait les suffrages de cette
1 Chants héroïques et chansons populaires des Slaves de Bohême. Louis Léger.
brillante réunion, qui réservait ses encouragements à ceux qui concouraient le plus activement à l'œuvre nationale.
Comme aux jours où Virgile annonçait au monde un nouvel ordre de choses, chaque nation opprimée apprenait par les chants de ses poètes qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour elle. Dans la vaste plaine hongroise, c'étaient Vorosmar'ty, Petofi et Jean Arany, sur les Lords de la Vistiile Mickiewiez, Slowacki et Zaleski, au cœur de la Bohême c'était Kollar, l'auteur de la Fille de gloire, Celakovski, Hanka, Vocel, tous suppliant leurs compatriotes de ne pas s'oublier eux-mêmes et de savoir vivre assez longtemps pour attendre l'heure de la liberté.
En 1842 la renaissance littéraire en Bohême était déjà un fait accompli. Le comte de Thun en indiqua la portée dans un travail resté célèbre : De l'état actuel de la littérature en Bohême et de son importance. Après avoir montré le rôle de tous les précurseurs, du grammairien Dobrowski, de l'historiographe Pelzel, du linguiste Faustin Prochazka, il présente au monde le cortège des poètes, des historiens et des savants dont nous venons d'observer la marche. Les Hongrois, qui menaient sous les auspices du comte Stéphan Széchenyi la même campagne, comprirent où voulaient en venir les
Si SLAVES ET TEUTONS
Tchèques, et il s'engagea entre le comte de Thu pour la Bohême et M. F. Pulszky pour la Hongrie une polémique courtoise mais véhémente ; le premier réclamait pour les Slaves de Bohême et de Hongrie le droit à une vie individuelle, le second évoquait le spectre russe qui lui paraissait dissimulé derrière l'agitation des Slaves du nord.
Nous sommes à la veille des événements de 1848. La nation tchèque rendue à la vie va pouvoir s'affirmer. Quelle va être son attitude et son programme? Palacky en est cà la fois la tête et l'âme. C'est lui qui va occuper toute la scène politique. Il sera seul à parler au nom de son peuple. Dans plusieurs notices consacrées à ce grand historien, M. Louis Léger amis en relief l'élévation de son caractère et la sûreté de ses vues politiques. Palacky n'attend le salut de la Bohême, ni de l'insurrection, ni de rabaissement de l'Autriche, mais du développement moral de la race tchèque et de son droit historique. De 1824 à 1848 les travaux historiques l'avaient absorbé complètement; de 1848 à 1876, époque de sa mort, il dut bien malgré lui faire à la politique une la: ;;e part. Rien n'était plus contraire à ses goûts que les luttes oratoires et les intrigues de la vie parlementaire. Les revendications des Tchèques reposaient uniquement sur le droit historique. C'est l'unique base d'argumentation que
prend Palacky. Il se révèle tout entier dans les déclarations qu'il fit en 1848.
Il est remarquable de voir pendant un demi-siècle François Palacky à Prague et François Deak à Budapest, défendre avec les mêmes armes le premier la cause tchèque, le second la cause hongroise. De chaque mémorandum de Palacky on pourrait rapprocher un des fragments des grands plaidoyers politiques de Deak : mêmes théories, mêmes bases de revendications, même loyauté dans les moyens, même ténacité dans l'action, je ne dirai pas même succès, car le dualisme a assuré à la Hongrie, dans la monarchie, un rôle égal à celui de l'Autriche, tandis que la Bohême n'est encore qu'une province de l'Empire.
L'acte politique le plus saillant de Palacky est sa grande déclaration de 1848. Un comité allemand s'était réuni à Francfort pour chercher le régime qui devait le mieux convenir à l'Allemagne. La Bohême ayant été englobée depuis 1815 dans la confédération germanique, on était convaincu en Allemagne que les Tchèques devaient faire cause commune avec les lemands. Palacky saisit cette circonstance pour détruire à jamais leur illusion : « Je ne suis pus Allemand, je suis Tchèque », répondit-il au nom de ses compatriotes, au président du comité qui lavait invité à se rendre à
Francfort. Ce document doit être cité en entier.
« Le but déclaré de votre réunion est de substituer la fédération des peuples à l'ancienne fédération des princes, d'amener la nation allemande à la véritable unité, de renforcer le sentiment national allemand, d'assurer au-dedans et au-dehorsla grandeur de l'Allemagne. J'honore ces efforts et les sentiments qui les inspirent, mais par cela même je ne puis m'y associer. Je ne suis pas Allemand, ou du moins je n'ai pas la conscience de l'être et certainement vous ne m'avez pas appelé auprès de vous pour remplir le rôle d'un comparse sans opinion et sans volonté. Je devrais ou nier mes sentiments et jouer la comédie, ou vous faire une opposition déclarée. J'ai trop de franchise pour le premier rôle, trop peu d'impudence pour le second. Je ne puis me résoudre à troubler par des paroles discordantes l'entente et la concorde que je désire voir régner non seulement chez nous, mais encore chez nos voisins.
« Je suis Tchèque, d'origine slave, et le peu que je vaux est tout entier au service de ma nation ; cette nation est sans doute petite, mais elle constitue depuis ses origines une individualité historique; ses princes sont entrés dans le concert des princes allemands, mais le peuple lui-même ne s'est jamais considéré comme allemand D'autre part, vous
voulez affaiblir à jamais, rendre même impossible l'existence de l'Autriche comme Etat indépendant ; or, le maintien, l'intégrité, le développement de l'Autriche sont d'une haute importance, non seulement pour mon peuple, mais pour l'Europe entière, pour l'humanité et la civilisation elle-même. »
Quand la Révolution de 1848 éclata en Autriche, Prague était déjà le centre d'action de tous les Slaves de la monarchie. Les délégués tchèques, moraves, slovaques, polonais, ruthènes, croates, serbes se réunirent en congrès à Prague pour établir entre eux une étroite solidarité et adopter un programme. L'émeute du 12 juin 1848 à Prague, et la résolution prise tout à coup par la cour de Vienne de revenir au système centraliste, mirent à néant tout espoir de compromis. Les nouveaux essais constitutionnels de 1860 n'aboutirent encore qu'à la loi fondamentale de 1861, qui établit une étroite centralisation. Les Tchèques ne trouvèrent pas d'autre moyen de protester que de quitter le parlement de Vienne. Ils siégeaient encore à la Diète de Prague, mais le parti allemand y était prépondérant et l'élément tchèque ne pouvait se renforcer que par une réforme électorale. M. Palacky et M. Rieger firent de vains efforts pour l'obtenir et se décidèrent, en juin 1863, à quitter la Diète de Prague. Les députés tchèques suivirent leur exemple.
S8 SLATES ET TEUTONS
L'élément tchèque n'était plus ainsi représenté ni au Parlement, ni à la Diète. Dès cette époque, Palacky voyait, avec une grande inquiétude, s'annoncer le dualisme austro-hongrois, système de gouvernement que le comte de Beust parvint à organiser quelques années plus tard. C'était le triomphe des Magyars, mais en même temps la négation de l'autonomie des autres races de l'Autriche. Aucune place n'était faite dans ce système aux Slaves qui formaient pourtant la moitié de la monarchie. Palacky protestait par avance contre le dualisme et préconisait le fédéralisme autrichien, seul système capable d'assurer à chaque peuple une égale indépendance. Il demandait que chaque province de l'Empire pût s'administrer séparément, suivant ses lois et ses usages ; le seul lien eût consisté dans une administration commune comprenant les affaires étrangères, la guerre, les finances et le commerce.
Le dualisme avait triomphé en 1867 et les Tchèques étaient livrés à un profond découragement. Ils demandèrent en vain qu'on réglât les rapports de la Bohême et de la monarchie sur la base du droit historique. Ils n'arrivèrent qu'à provoquer une dissolution de la Diète où la majorité était tchèque.
Les nouvelles élections donnèrent une majorité allemande. Les députés tchèques se décidèrent de nou-
veau à ne plus siéger, ni au parlement ni à la diète et à continuer leur système d'abstention. C'est à cette heure critique que Palacky reçut de la Société d'histoire naturelle de Moscou, l'invitation de visiter l'exposition ethnographique qui s'ouvrait dans cette ville. Il trouva à Moscou des représentants des divers peuples slaves et l'accueil qu'il reçut fit croire un instant h l'Europe que les Tchèques acceptaient définitivement le haut patronage du Tsar. On a longtemps reproché aux chefs du parti tchèque d'avoir, dans les circonstances difficiles que traversait l'Autriche, noué avec les Russes des relations qui pouvaient être un danger pour la sécurité de la monarchie. Palacky protesta plus tard contre les intentions qu'on lui avait prêtées. D'ailleurs il avait pu juger par lui-même que les Russes n'entendent patronner les Slaves que pour les rattacher à la grande patrie russe et que le premier sacrifice qu'elle leur demandera est l'abandon de leur littérature nationale, l'adoption de la langue russe et leur conversion à l'Eglise schismatique russe. Chercher l'autonomie avec les Russes, c'est donc préparer une absorption ; or Palacky a déclaré hautement qu'il s'en tenait toujours à l'Autriche fédérative, qui seule était capable de garantir l'autonomie des peuples slaves.
En 1868, les députés tchèques formulèrent lepro*
gramme officiel de leur parti : ils réclamaient pour la Bohême une situation égale à celle qui avait été faite à la Hongrie.
Pendant ces alternatives d'espérances et de déceptions les chefs du parti tchèque ne négligeaient aucune occasion de stimuler dans les masses le sentiment national. L'association fut un de leurs plus puissants moyens d'action. On vit se créer la Société de gymnastique (le Faucon), l'Association des études techniques, le club tchèque, le théâtre tchèque, des sociétés orphéoniques.... Ces institutions, dues à l'initiative privée, n'ont d'autres ressources que les dons volontaires.
A peine le théâtre était-il terminé, qu'il fut incendié ; on ouvrit une nouvelle souscription. Trois millions de francs furent apportés en quelques mois. Peu à peu il s'est formé en Bohême deux mondes distincts, deux sociétés rivales. Il n'y a pas un seul Allemand dans l'orphéon tchèque. Un Tchèque est exclu de tout centre allemand. Un professeur qui n'est pas originaire de Bohême et qui est nommé professeur dans un collège ou à l'Université, doit malgré lui prendre parti pour les Tchèques ou pour les Allemands. Garder la neutralité ne serait pas possible.
Il s'opérait en même temps une transformation sociale qui devait servir la cause tchèque. On a vu
plus haut que l'ancienne noblesse avait disparu et avait été remplacée par une aristocratie allemande1. A la longue, celle-ci adopta la Bohême pour nouvelle patrie et plusieurs de ses membres furent même les auxiliaires dePalacky. Nous avons rappelé les services rendus par le comte Sternberg et le comte de Thun.Palacky avait senti que le pays aurait un jour besoin du concours de la noblesse, il s'adressa à la jeune génération et on vit plusieurs gentilshommes suivre assidûment ses conférences. Aujourd'hui, le comte Clam-Martinic, les princes Aloys et Alfred Lichtenstein, le prince Charles Schwarzenberg sont les chefs du parti. Plusieurs des membres de l'aristocratie qui résidaient à Vienne ont repris possession de leurs hôtels à Prague, et il est de bon ton dans la haute société de s'intéresser aux moindres manifestations de la vie nationale. — Dans la classe moyenne, la tradition s'est conservée intacte. Le paysan tchèque
1 Les plus grands propriétaires fonciers de la Bohême sont : le prince Liechtenstein, qui vote à la Chamhre des seigneurs avec les centralistes allemands ; il réside à Vienne ; — le prince Jean Adolf de Schwarzenberg, qui possède des domaines immenses aux environs de Budweiss ; — le prince Charles de Schwarzenberg, qui est, avec le comte Henri Clam Martinic, à la tête du parti fédéraliste ; — le prince de Fùrstenberg, dont les domaines sont a Pûrglitz ; — le comte Kaunic. Ils ont tous fixé leur résidence à Prague. — Le comte Coloredo Mansfeld, — le prince Adolf Auersperg et le prince Charles Auersperg, anciens présidents du conseil des ministres, etc
travaille, économise, et s'enrichit assez vite. Plusieurs possèdent même des terres importantes et paient les 250 florins d'impôt exigés pour faire partie de la curie des grands propriétaires. Seulement leurs terres n'étant pas de celles dites indivlslJjles et portées comme telles sur le registre (Landia/fel) ils ne sont pas admis à voter avec ce collège pour les élections politiques. C'est là une réforme qui augmenterait sensiblement l'influence des Tchèques dans les élections. Le bourgeois lui aussi est économe, et ses relations sont strictement limitées au cercle intime de la famille ; il n'existe aucun lien entre la bourgeoisie et la noblesse. Celleci porte haut et est très exclusive. Aussi n'y a-t-il de relations entre ces deux classes, que celles exigées par la communauté d'intérêts politiques. Longtemps la bourgeoisie tchèque n'eut aucune signification politique ; aujourd'hui elle a pris une certaine force. J'ai cité les trois familles tchèques qui étaient seules, il y a vingt ans, dans la curie des grands propriétaires; aujourd'hui on en compte une soixantaine. Cette formation d'une haute bourgeoisie s'est faite insensiblement. Tel a acheté une grande terre, tel autre a occupé de hauts emplois dans la cité, celui-ci a été fait chevalier, celui-là a reçu pour son dévouement à la chose publique les insignes de la couronne de fer et a droit de porter le titre de
Baron Il s'est ainsi formé une sorte de gentry,
qui est de pure race tchèque et qui aspire à jouer le rôle de classe dirigeante, aux lieu et place des Allemands. Les Allemands se sentent assiégés de toutes parts. Ils ont perdu leurs positions au parlement de Vienne, mais ils peuvent encore se dé^ fendre dans la Diète. C'est là que les Tchèques les attaquent maintenant. On voit que cette lulte qui a l'apparence d'une lutte politique est en même temps une lutte sociale.
Palacky est mort en 1876, mais il laissait en son gendre le Dr Rieger un successeur capable de continuer à lui seul une œuvre à laquelle il collaborait depuis plus de trente ans. LeDr Rieger est le plus grand orateur que la Bohême ait eu jusqu'à ce jour. Pendant dix- sept ans, il a su non sans peine imposer à son parti une abstention systématique. Il a prouvé par là qu'il suivait un plan bien défini et a montré dans toutes les circonstances une énergie que les peuples aiment voir chez celui qu'ils ont choisi pour chef. Quant le comte de Taaffe prit en Autriche la direction des affaires et commença l'essai loyal du système autonomiste, les Tchèques n'avaient plus de motifs pour se tenir à l'écart. Ils rentrèrent au parlement de Vienne en octobre 1879. Depuis, ils gagnent peu à peu du terrain. En 1880, un décret a établi en Bohême l'égalité de la langue
tchèque et de la langue allemande ; le parlement de Vienne a autorisé dernièrement la création d'une université tchèque à Prague, c'est maintenant une réforme électorale que réclament les Tchèques par la voix de M. Zeithamer, un de leurs représentants au Reichsrath.
En somme le programme des Tchèques consiste aujourd'hui comme au temps de Paladky, à demander l'autonomie de la Bohême. Ils reconnaissent que pour maintenir l'unité de l'Etat autrichien il faut laisser au parlement de Vienne la direction des affaires étrangères, de la guerre, du commerce et des finances ; mais ils demandent que la diète de Prague soit souveraine pour tout le reste, c'està-dire, pour l'instruction publique, la justice et l'administration locale. Enfin, pour consacrer les droits historiques du pays, ils exigent que François- Joseph se fasse couronner roi de Bohême à Prague. Il n'y a parmi ses prédécesseurs que Joseph II qui ait refusé de se conformer à cette tradition. François-Joseph a du, il y a quinze ans, cédant aux instances des Magyars, se faire couronner roi de Hongrie à Budapest ; les Tchèques demandent que l'Empereur leur donne la même satisfaction.
Le fait capital de cette année est la victoire des Tchèques au parlement autrichien. Ils ont obtenu une université tchèque qui va être prochainement établie à Prague. En mai 1881, la chambre des Seigneurs avait rejeté, malgré le ministère, le projet déjà voté par le Reichsrath. On se rappelle les désordres qui eurent lieu en juin, les troubles à Prague, les rixes entre étudiants tchèques et étudiants allemands, ces derniers criant à la persécution, puis le remplacement du gouverneur M. de Weber par le maréchal de Krause qui était plus sympathique aux Tchèques, enfin l'appel fait en juillet par les étudiants allemands de Prague à leurs camarades aliéna et de Berlin, les engageant à venir les renforcer à l'université de Prague pour se défendre contre les étudiants tchèques. . .
La question de l'université tchèque est revenue cette année au parlement de Vienne, et malgré la résistance opiniâtre du parti allemand, les Tchèques ont cette fois obtenu gain de cause : longtemps encore ce sera le sujet des discussions entre Allemands et Tchèques.
Voici les principaux arguments des Allemands :
Les Tchèques n'ont pas de littérature nationale, ni de corps enseignant organisé. La classe dirigeante en Bohême est, depuis plus de deux siècles, composée d'Allemands. Tous les progrès réalisés dans le pays sont dus aux efforts des Allemands de Bohème. C'est de l'Allemagne que les Tchèques ont reçu jusqu'ici toute culture intellectuelle ; toute production littéraire ou scientifique formant la base du haut enseignement ne peut être empruntée qu'aux philosophes, écrivains ou savants allemands. Jusqu'en 1848, Palacky lui-même écrivait en allemand son histoire de Bohême. Tous les ouvrages qui permettent de suivre les progrès de l'esprit humain viennent d'Allemagne et sont écrits en langue allemande. Les Tchèques se glorifient à juste titre d'avoir produit des hommes de la valeur de Jungmann, Safarik et Palacky, de compter des poètes nationaux, des hommes politiques de grande valeur, mais une université tchèque n'aura pas
encore assez d'éléments pour un enseignement complet reflétant le génie propre de la race tchèque.
Les griefs des Tchèques n'ont pas de hase sérieuse. Les plus distingués parmi eux ont accès dans le corps des professeurs de l'université allemande ; ils sont libres de faire leurs cours dans la tendance qui leur plaît, notamment les cours d'histoire et de littérature tchèques. Leur pensée secrète est de faire échec à l'influence allemande et de créer deux enseignements rivaux pour séparer la jeunesse en deux camps. Quand ils auront leur université, ils n'auront plus d'autre souci que de détruire l'université allemande. Qu'arrivera-t-il alors? Les étudiants allemands seront obligés ou bien de fréquenter l'université tchèque de Prague, ou bien d'aller à Tienne ou en Allemagne pour y recevoir la haute culture intellectuelle la plus conforme à leur esprit. Puisque les Tchèques l'ont emporté au parlement autrichien et que les intérêts des Allemands de Bohême ont été sacrifiés, les professeurs allemands préfèrent deux universités distinctes à une université mixte allemande et tchèque. Si on avait admis une université mixte, les professeurs allemands n'auraient pas tardé à être expulsés. Le passé est là pour montrer que quand les Tchèques pénètrent quelque part, tôt ou tard les Aile-
mands sont obligés de leur céder la place. Rien n'est plus insinuant et plus exclusif qu'un Tchèque. L'expérience prouvera que la nouvelle université ne peut donner qu'un enseignement médiocre ; on y fera certainement plus de politique anti-allemande que de science véritable. Cette institution réserve à la Bohême des luttes intestines et un jour peut venir où la génération nouvelle, se sentant sacrifiée à une haine de race, tournera ses regards non plus vers l'Autriche mais vers l'Allemagne.
Que répondent les Tchèques ?
Nous ne voulons pas la guerre, mais notre droit. Quel est, en 1882, l'état de l'université allemande de Prague ?