ACTE TROISIÈME
SHILIS.
Là-bas, — là-bas, sur le rivage où l'on m'a trouvée toute petite... 11 me semble par moments que quelqu'un m'y attend! — Et vous ne savez pas?... je me cache quelquefois pour pleurer !
GEORGES
Il faut dire cela à Tamiral !
Oh! non, non!... surtout ne lui en parlez jamais!
Pourquoi cela?
Jamais, entendez-vous? C'est un secret! songez donc! Lui qui veut avant tout rendre la maison joyeuse pour moi, s'il savait que je m'y ennuie! car je m'ennuie! Le monde me déplaît à présent; autrefois, à Paris, c'était bien différent; oui, tout est bien changé autour de moi! Martin lui-même n'a plus sa bonne humeur... Plus de taquineries, plus de bons rires... Si, pourtant, quelquefois... quand vous êtes là... mais ce n'est plus la même chose... Ce n'est plus, comment dirai-je? ce n'est plus de l'insouciance... C'est peut-être là ce qu'on appelle vieillir... (Riant.) Nous vieillissons!
GEORGES
Vous regrettez Paris ?
SMILIS, vivement.
Non!... j'aime mieux ici, et pourtant j'étais plus joyeuse là-bas!
GEORGES, souriant.
Allons, vous êtes capricieuse !
Oh! non... il ne faudrait pas croire cela ! Je vais vous
expliquer... je rais tâcher, du moins: —Je vous ai dit par exemple que je rêve souvent à mon pays, que je n*y pensais pas ainsi autrefois, et que c*est un chagrin tout nouveau pour moi de me dire : « Je ne le verrai peut-être jamais ! » Oui, mais, du moins, en le regrettant, je le vois dans mon coeur où vos récits l'ont fait vivre... et cela, malgré le regret, c'est un bonheur que je ne connaissais pas, — un bonheur... triste.
GEORGES
Enfin, vous aimez votre tristesse?
Tiens!... peut- être 1 Je n'avais jamais pensé à cela... Comme vous pénétrez bien jusqu'au fond de Tàme! Oui, voilà peut-être ce qui fait que j'aime tant & être seule. On est mieux seule pour penser. Ohl près de vous, c'est différent, vous comprenez tout si bien! Et puis, vous êtes si bon! Vous pensez toujours atout ce qui peut me faire plaisir, aux Uvres, & la musique, & la promenade, et je me dis quelquefois : c Si monsieur Georges nous quittait ! s il recevait l'ordre de partir! » Et voyez- vous, c'est une idée que je ne peux pas .supporter.
GEORGES, froidement.
Il n'est pas question de mon départ... Voulez- vous que nous fassions un peu de musique ensemble ?
Non, monsieur Georges.
GEORGES
Essayez !
Je crois que je ne pourrais plus chanter.
GEORGES
Alors, voulez-vous que je vous lise une page de ce livre?