‹ Smilis: drame en quatre actes, en proseChapitre 7 sur 69 · ACTE PREMIER A · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER A

RICHARD

MARTIN

Oui, de mademoiselle Louise! Mais, voyez- vous, entre nous, nous rappelons Smilis; c*est une habitude; nous ne pourrions pas nous en défaire : on ne se défait pas coaime ça d'une habitude quand on veut... Et puis, moi, d'abord, je ne voudrais pas : ce nom me rappelle tout.

RICHARD

Quoi, tout?

MARTIN

C'est juste, vous ne savez rien.

RICHARD

Je sais depuis longtemps que mon ami Kerguen s'est fait le père d'adoption d'une orpheline, après la mort de sa femme. Il a trouvé cette enfant en Grèce, je crois, dans une île de l'Archipel, que venaient de ravager les Turcs. Sur les ruines d'une maison incendiée, il l'a trouvée pleurante, et l'a prise pour l'amener en France. Est-ce cela?

MARTIN

A peu près... D'abord, elle ne pleurait pas, voj'ezvous.

RICHARD

Détail essentiel, en effet!

J'étais là, près du commandant. . . Nous passions avec un détachement... Nous vîmes cette petite, assise sur des pierres brûlées. Elle attendait que ses parents vinssent la chercher. Ceux-là, ils étaient morts ou enlevés. Elle attendait, la pauvre,en regardant un lézard qui courait par là, ou une mouche qui passait. Etqi^and elle nous vit approcher, elle se mit à crier : <* Smilis! Smilis I » de tontes

ses forces ; mais elle restait immobile et nous regardait avec des yeux comme ça.

RICHARD

Tu crois la voir encore!

MARTIN

Elle avait une petite calotte d'or sur la tète, et, à peine habillée, — en chemise, quoi I — elle montrait sa petite poitrine, ses bras, ses jambes presque nus, et « Smiiis ! Smiiisl », voilà comme elle criait, et à tout ce qu'on lui disait ne répondait pas autre chose. Vous comprenez, elle ne savait que le grec !

RICHARD

Naturellement!... Elle commençait le grec.

MARTIN

Et quand nous approchâmes, — alors, elle eut peur! et c'est alors qu'elle pleura.

RICHARD

Ah! bon!...

MARTIN

Nous l'emportâmes. Le commandant la tenait dans ses bras. Nous étions tout le détachement qui suivait. Il avait laissé en France, peu de temps après son mariage, sa jeune femme tout près d'être mère, et il espérait trouver à son retour un petit frère ou une petite sœur pour l'enfant du bon Dieu.

RICHARD

Oui, oui, je me souviens.

MARTIN

Et il parlait à la petite, il lui disait : a Ne pleure pas ! ne pleure pas! Nous trouverons, en arrivant en France, un petit frère ou une petite sœur! »... Et de voir notre commandant si sévère, et même dur dans le service, parler de la sorte, ça nous remuait les entrailles. A bord, on mit l'enfant dans un hamac, quand elle eut assez pleuré...

Page 1