‹ Smilis: drame en quatre actes, en proseChapitre 8 sur 69 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

RICHARD

Elle s'endormit?

MARTIN

Elle s'endormit... Et à son retour en France, le commandant ne fit qu'un saut du bateau chez lui. Je le suivais, avec Tenfant sur mes bras... Ah 1 le pauvre homme! il arriva que sa femme était morte, et que son propre enfant, une fille, presque en même temps, était morte. Voilà.

RICHARD

Il y a dans la vie des heures terribles.

MARTIN

L'heure terrible, ça fut le soir de ce jour-là, lorsque je mis la petite dans le berceau préparé pour l'autre, et qu'elle répéta les premiers mots de français qu'elle eût appris : « Bonne nuit, mon père! » Je le regardai ; je vis que son cœur éclatait; les larmes lui sortirent des yeux, — et il s'appuya sur mon épaule!

RICHARD

Mon pauvre KerguenI

MARTIN

Alors, il se mit à aimer sa petite Smilis, qui eut d'amour une double ration, — sans parler delà mienne, —et ça a duré toujours comme ça. Elle nous a suivis partout, dans tous nos voyages. Elle n'a jamais couché dans un lit, toujours dans un hamac. Ici même, aujourd'hui, elle en a un si joli, en soie, tout bleu et blanc, un vrai berceau de fille d'amiral!... Voyez-vous, tant qu'elle couche là, elle nous semble encore toute petite, et ça nous fait plaisir. En s'endormant, elle peut se donner du roulis comme à bord d'un bateau, et ça lui plaît . . Et pour moi, je n'ai jamais pu entendre réciter les litanies de la bonne Vierge Marie, sans penser que c'est elle, Smilis, notre petite étoile de la mer.

RICHARD

Ainsi, elle a dix-sept ans ?

MARTIN

Je le pense, nous le croyons. Selon toute apparence, elle a dix-sept ans. C'est dommage.

RICHARD

Pourquoi dommage ? Ça te vieillit, mon pauvre Martin?

MARTIN

Oh ! moi, monsieur, ça me serait égal ; je porte gaillardement ma soixantaine, et je suis comme Tamiral, solide à la barre. Savez-vous qu'il navigue vers les cinquantedeux, lui ? Comptez plutôt. J'étais au service, qu'il avait onze ans ; nous étions à Brest. Son père, qui nous commandait, — car il a chassé de race, l'homme 1 —l'avait amené à bord ; il jouait avec les matelots; on vous l'avait habillé, par amusement, en matelot, oui, avec la veste, le tricot rayé, la cravate lâche, le chapeau luisant, même le petit couteau suspendu par l'anneau à la ceinture... Et ça me faisait suerl ça me mettait en cçlère!

RICHARD

En colère, Martin? Pourquoi?

MARTIN

Ça me semblait une moquerie pour les vrais matelots, qui ne sont pas toujours heureux!... Et puis, je n'avais pas le cœur à rire : j'avais le mal du pays ; je pensais à mon village, un fameux petit port, plein de bateaux, les jours de mistral...

RICHARD

Comment s'appelle-t-il, ton village?

MARTIN

LaGiotat,là-bas,en Provence... Mais, que disais-je?... Ah! oui, qu'il venait jouer, le gamin, avec les matelots; ça leur plaisait, mais moi, n'ayant pas le cœur à la gaitè, un I eau jour, je vous l'envoyai crânement au diable! Eh bien!

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