‹ SmolenskChapitre 10 sur 15 · III · texte numérisé non relu

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C'était une erreur.

Caulaincourt et Denniée se mirent en marche, dépassèrent les colonnes du 3^ corps et poussèrent jusqu'à une demi-lieue de la ville oii les tirailleurs des deux partis échangeaient des coups de fusil.

A ce moment, le maréchal Ney dont l'impatience était extrême, qui semblait vouloir entrer au plus vite dans cette ville qu'il avait présentée comme abandonnée par l'ennemi, se porta en avant avec sa cavalerie légère. Tout à coup, sept à huit cents cosaques réguliers, habilement dissimulés jusqu'alors, se précipitent en avant, débordent et ramènent notre cavalerie, enveloppent le maréchal et le général Caulaincourt. Dans la mêlée le maréchal Ney reçoit à bout portant une balle qui déchire le col de son habit. Heureusement la brigade Domanget se rallia promptement, dégagea le maréchal et se mit à la poursuite des cosaques. La division Razout appuya ce mouvement, ce qui permit au maréchal de

se convaincre que Tennemi était dans la place.

L'Empereur put aussi s'en rendre compte.

Néanmoins Tordre demeura d'entrer de vive force dans Smolensk.

Ainsi Ney poussa en avant trois colonnes d'infanterie qui s'avancèrent l'arme au bras contre la citadelle. Elles furent reçues avec un sang- froid admirable. Deux fois les Français revinrent à la charge, pénétrant jusque sur les talus de la contrescarpe, deux fois, faute de soutien, ils furent repoussés par des réserves qui donnèrent à propos.

Le reste du jour, aucune action sérieuse ne fut engagée ; néanmoins l'artillerie des Russes fit éprouver des pertes considérables à certains régiments, notamment au 46^

Davout, lui, s'était mis en mouvement de fort bonne heure et avait trouvé les hauteurs environnant Smolensk occupées par des corps de cavalerie ennemie que sa division de cavalerie légère chargea vigoureusement et ramena

sous LES MURS DU SMOLF.NSK

(18 août 1812.)

BATAILLE DE SMOLENSK i2l

jusqu'aux murailles de la ville qui rarrètèrent. Alors, Tartillerie entra en action et son feu continua jusqu'au soir. Il en fut de même sur tous les fronts, mais nul ne pensa à battre en brèche les tours qui flanquent Tenceinte, tours qui n'ont que trois ou quatre pieds d'épaisseur.

Le 17 au matin, Napoléon avait à sa disposition la majorité de ses forces disponibles. il songea alors à tourner Smolensk qu'il n'avait pu surprendre. Il fit reconnaître le point où l'on pourrait jeter un pont afin de couper à l'ennemi la route de Moscou.

Junot et les Westphaliens devaient exécuter ce mouvement tournant, mais ils s'égarèrent et l'opération n'eut pas lieu, d'autant plus que la bataille avait recommencé ardente autour de Smolensk.

Marbot attribue au général Kblé d'avoir conseillé cette manœuvre à Napoléon. Nous préférons la version du baron Denniée qui attribue à Eblé cette boutade rapportée du

reste par d'autres : « 11 veut toujours prendre le bœuf par les cornes ! Comment n'envoiet-il pas les Polonais passer le fleuve à deux lieues au-dessus de la ville? » Ces mots étaient adressés au général Guilleminot qui, comme lui, avait servi sous Moreau et avait été longtemps tenu à Fécart par Napoléon.

Le 17 donc, la lutte avait recommencé devant Smolensk et, d'après la direction que suivaient, le 16 au soir, les colonnes de l'armée de Barclay de Tolly, Napoléon espérait qu'elle prendrait part à la lutte ou qu'elle s'y laisserait entraîner tout entière. On assure même, au moins Ségur le dit, qu'il ménagea aux Russes une place de bataille entre la ville et son armée. Us n'y vinrent pas, mais ils se laissèrent aller à défendre la ville avec acharnement.

Du côté des Français, Ney occupait la gauche ; Davout et le comte Lobau formaient le centre ; Poniatowski et Murât étaient à la droite ; la garde déployée en arrière du front

servait de réserve. Elle avait derrière elle Tarmée d'Italie que commandait le prince Eugène.

Dans Smolensk, le corps de Raéffsky qui avait largement fait son devoirla veille, avait été relevé par le général Doctoroff avec les 3^ 7^, 24® divisions d'infanterie ; le régiment de Smolensk ; le 6'' de chasseurs, de la 12* division, et une partie du ¥ corps de cavalerie.

Le matin, ces troupes eurent à subir un feu violent d'artillerie et des assauts répétés, mais elles restèrent maîtresses des faubourgs jusqu'à quatre heures de l'après-midi.

A cette heure, l'engagement devint plus acharné et, des hauteurs de la rive droite qui dominent celles de la rive gauche, on put voir que les Français gagnaient du terrain sur la gauche russe dans le faubourg de Ratschenka, et qu'ils menaçaient les ponts.

A ce moment, inquiet du général Doctoroff, Barclay de Tolly chargea le prince de Wur-

temberg de se rendre compte de la situation de vlm. Gelai-ci se fit suivre de quatre régiments, et la brigade Rossi reçut l'ordre de prendre à gauche après le passage du pont et de s'emparer coûte que coûte du faubourg de Ratschenka.

Le faubourg fut repris après un violent combat où se signalèrent les régiments de Volhynie et de Tobolsk ; mais, plus tard, ces troupes Tévacuèrent, par ordre, etse placèrent sur le chemin couvert pour défendre la partie orientale de la ville avec le 6' bataillon de chasseurs et le régiment des chasseurs de la garde.

Le prince de Wurtemberg, lui, se rendit auprès de Doctoroff en passant à travers les masses de blessés qui refluaient dans la ville, et il le rejoignit à la porte de Malachofî au moment où, à la suite d'un combat furieux dans les faubourgs, ses troupes, vivement pressées par les Français, cherchaient, dans le plus grand désordre, un refuge dans Smolensk.

Ce fut le moment le plus critique de la journée.

Le prince de Wurtemberg appela à lui la i* division qui perdit beaucoup de monde par le boulet pendant qu'elle avançait dans la rue.

Dans ces conjonctures, le général Konownizin se chargea de faire évacuer la porte par ce qui s'y trouvait encore des troupes de Doctoroff. Le prince de Wurtemberg se mit à la tête du 4*" chasseurs dans le but de déloger l'ennemi embusqué dans les maisons vis-àvis de la porte. A peine sur le pont, les chasseurs furent accueillis par un feu d'une extrême violence, mais le major Beidekken, entraînant les plus braves tourna à droite et garnit le chemin couvert. Le reste du 4" chasseurs ne tarda pas à le suivre. Il eut à soutenir une très vive fusillade avec les Français qui occupaient les maisons situées en face de la porte de MalachofT. Un bataillon du 34^ régiment fut laissé en soutien du

4* chasseurs, mais l'attaque des Français ne tarda pas à cesser.

Pendant ce temps, la brigade de Puchnizki avait eu une affaire très chaude du côté de la citadelle, et la brigade Potemkine avait de nouveau expulsé Tennemi du faubourg de Krasnoë.

La retraite s'effectua pendant les premières heures de la nuit. Le corps de Doctoroff et la 3' division se placèrent à l'issue du faubourg de Saint-Pétersbourg ; les chasseurs de la 3^ division dans le faubourg même. Le 30^ chasseurs, de la \1^ division, eut mission de brûler le pont.

Le matin, de très bonne heure, les Français entrèrent dans Smolensk. Les chasseurs du 30^ avaient tardé à exécuter l'ordre qui leur avait été donné ; il en résulta que les voltigeurs français réussirent à gagner l'autre rive, que le 30® chasseurs fut ramené et que les Français s'emparèrent du faubourg. Le général Konownizin qui se trouvait heureu-

sèment près de la brigade de chasseurs du prince Chechaffoskoï, fondit sur eux et les rejeta au delà du pont.

Les chasseurs de la 3^ et de la 17^ division prirent alors position le long de la rive gauche du Dnièpre et échangèrent presque toute la journée des coups de fusil avec les Français. Les chasseurs de la 4" division se tinrent en réserve sur les hauteurs du faubourg de Saint-Pétersbourg, et le reste de la 4* division rejoignit la 17^ à l'extrême droite de Tarmée.

C'était une victoire pour les Français puisque les Russes abandonnaient le champ de bataille, mais une victoire stérile, car la ville était déserte. Les flammes l'avaient dévorée toute la nuit ; effet des obus qu'y avaient lancés les Français, effet aussi de la canonnade sauvage que Farrière-garde de Korff avait entretenue pendant presque toute la nuit.

Les magasins avaient-ils été incendiés de

parti pris? On ne saurait le dire. En tout cas, ils brûlaient \

Jomini et Ségur rapportent un épisode émouvant de Tentrée de Napoléon l^"" à Smolensk. On lui amena un pope, le seul qui fût demeuré dans la ville, et ce pope lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges : des incendies dus peut-être aux Russes et qui étaient attribués aux Français pour que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur cause de celle de la noblesse.

L'Empereur Técouta et lui dit enfin :

« Mais votre église a-t-elle été brûlée? — Non, Sire, Dieu sera plus puissant que vous; il la protégera, car je l'ai ouverte à tous les malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile, — Vous avez raison ; oui. Dieu veillera sur les victimes innocentes de la guerre ; il vous récompensera de votre cou-

i Voir lesn^'X, XI, XII, XIII, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII et XIX de l'appendice.

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rage. Allez, bon prêtre, retournez à votre place. Si tous les popes eussent imité votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la mission de paix qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonné les temples que leur présence rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos saints asiles ; car nous sommes tous chrétiens et votre Bog est notre Dieu ! »

Mais, alors que le patriotisme commandait à tous de se retirer, que c'était un devoir pour le pope de prêcher d'abandonner le sol à l'ennemi, dès lors, pouvait-il attendre l'envahisseur, se séparer de ses frères durement éprouvés? Ne devait-il pas donner lui-même l'exemple aux autres, fuir avec la population, partager ses souffrances et ses peines?

Quoi qu'il en soit, Napoléon renvoya ce pope à son temple accompagné d'une escorte : il lui fit remettre des secours. Son retour en compagnie de soldats français produisit une

scène d'affolement, des femmes et des enfants se pressèrent autour de Tautel, mais le pope, élevant la voix, leur cria :

« Rassurez-vous ! j'ai vu Napoléon et je lui ai parlé. Oh ! comme on vous avait trompés, mes enfants ! L'Empereur de France n'est point tel qu'on vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et adorent le même Dieu que vous. La guerre qu'il apporte n'est point religieuse ; c'est un démêlé politique avec notre empereur. Ses soldats ne combattent que nos soldats. Ils n'égorgent pas, comme on vous l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfants. Rassurez-vous donc, et remercions Dieu d'être délivrés du pénible devoir de les haïr comme des païens, des impies et des incendiaires ! » En fait, était-il exact qu'il n'y eût qu'un simple démêlé entre les deux empereurs, que les soldats français se bornassent à combattre les soldats russes? 11 y avait plus. Cette guerre que Napoléon avait commencée

sans en prévoir les conséquences avait plus de portée qu'une guerre ordinaire. A'apoléon conduisait une sorte de croisade dite européenne contre la Russie et il n'aurait pas été fâché de trouver des partisans parmi les Moscovites. Les Russes avaient relevé le défi, cette guerre était pour eux une guerre nationale, une guerre de vie ou de mort ; et dans cette lutte, la population avait un rôle à jouer ; faire le vide, créer un désert autour de l'envahisseur quoi qu'il pût lui en coûter. Ce rôle, les Russes l'ont rempli, non pas tant à l'instigation du gouvernement que par patriotisme et par haine de Tétranger, de l'étranger qui occupait une partie de leur territoire.

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