‹ SmolenskChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le 13 août, prévoyant queTartillerie aurait un rôle important à jouer devant Smolensk, le général de Lariboisière, commandant en chef de Tartillerie, partit pour reconnaître cette place. Il examina ses défenses et demeura convaincu que Tartillerie de campagne serait impuissante à y ouvrir une brèche.

La ville, qui s'étend sur la rive gauche du Dnièpre, n'était cependant pas régulièrement fortifiée ; sa seule protection était l'immense muraille qu'avait jadis élevée Boris Godounoff. Cette muraille, bâtie avec d'épaisses et

grosses briques rouges, a 4.000 toises d'étendue ; elle est haute suivant les endroits de 25 à 50 pieds et son épaisseur atteint généralement 15 pieds. Une terrasse intérieure la rend élastique, ce qui atténue le choc des projectiles.

En bien des endroits, ces murailles étaient dégradées.

Elles étaient flanquées de tours rondes ou carrées que l'on aurait pu battre en brèche avec des pièces de 12. Une grande tour carrée protégeait la route de Saint-Pétersbourg par Porétchié ou Duchousczina. Une seconde porte de la ville était couverte par une demi-lune en terre précédée d'une sorte d'esplanade palissadée et terminée par deux grands magasins. Cette porte donnait passage aux routes de Krasnoë, de Mohilew, de Roslavf et d'Elna.

Un fossé, laissant une berme entre lui et l'enceinte, entourait la muraille sauf dans la partie voisine du Dnièpre.

A l'ouest de la ville s'élevait une citadelle pengatonale dont les bastions n'étaient pas revêtus ; elle n'était point en bon état. En avant de cette citadelle s'élevaient trois retranchements que l'on avait réparés à la hâte. La citadelle dominait la route de Krasnoë.

Autour de la ville se creusaient de grands et profonds ravins et s'étendaient des faubourgs : l'un le long de la route de Krasnoë, l'autre entre les routes de Mohilew et de Roslavf, un autre en avant d'un bastion élevé en un endroit où la muraille était en mauvais état. La ville basse s'étendait au delà du pont sur la rive droite du Dnièpre.

Trois ponts dont un en bois sur la route de Saint-Pétersbourg et deux autres de pontons et de bateaux faisaient communiquer l'armée avec la ville'.

Le 14, une partie importante de l'armée française s'était portée sur la rive droite du Dnièpre qu'elle avait franchi à Rasasna et

1 Voir les no» VII et VIII de l'appendice.

à Khomino : elle avait ensuite marché sur Krasnoë.

L'intention de Napoléon était d'enlever la ville pendant que la gauche des Russes était dégarnie ; puis, une fois maître de la clef des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, d'assaillir leur droite en queue et à revers, la coupant ainsi de Moscou et des abondantes ressources du Midi.

C'était une belle manœuvre, et si le 16 août Napoléon avait disposé du gros de ses forces, elle avait de grandes chances de réussir.

Bagration avait laissé une division à Krasnoë, celle de Néwérowskoï qui était forte de 7 à 8.000 hommes. Le 15 août, un régiment de cette division voulut défendre la ville contre le maréchal Ney, mais il fut promptement enfoncé. Au delà de la ville les deux colonnes formant le gros de la division russe se mirent en retraite, couvertes par leur cavalerie. Gênée par le terrain, la cavalerie de Murât attaqua sans ensemble et

les deux colonnes purent continuer leur retraite en se formant en une seule masse sur laquelle les charges successives des régiments français de Murât et de Ney n'avaient que peu d'effet. Quand les Russes se trouvèrent acculés à la palissade d'un camp, Murât crut les tenir et lança contre eux la cavalerie wurtembergeoise qu'appuyait son artillerie, mais ils la repoussèrent, franchirent l'obstacle, se reformèrent et poursui virent leur marche. Après qu'ils eurent passé un défilé où Grouchy aurait pu les arrêter s'il avait été en force, ils gagnèrent des bois où ils furent en sûreté. Pendant cette retraite de 12 myriamètres parmi des masses de cavalerie \ les Russes avaient perdu 8 canons, mais ils avaient ramené une partie de leurs blessés-. D'après Bogdanovitch, leurs

* Voir le n° IX de l'appendice.

'^ Chef de bataillon d'état-major Koch, Examen de l'histoire de Napoléon et de la grande armée par M. de Ségur et de la critique qu'en a faite le général Gourgaud, pp. 12-15, Paris, mai 1826.

pertes s'élevaient à 1.500 hommes. Ils avaient le droit d'être fiers de leur conduite qui avait fait dire à Murât : « Jamais on ne vitautantde courage de la part de l'ennemi. »

Si cette héroïque division avait été anéantie , Ney et Murât n'auraient pas rencontré grande résistance à Smolensk*, car il ne se trouvait pas d'autre force russe entre les Français et cette ville.

Mais le secours allait venir d ailleurs.

En effet, le général Raéffsky qui formait l'arrière-garde de l'armée de Bagration reçut l'ordre de rétrograder sur Smolensk, de marcher de cette ville sur Krasnoë, de prendre position entre ces deux points et de recueillir Néwérowskoï dans sa retraite.

RaéfTsky eut soin de demander si, rencontrant des forces supérieures, il devait se retirer et aller se défendre dans Smolensk, qu'il exposerait à une ruine totale, ou s'il

^ Colonel Biot, op. cit.. p. 23. — Général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée en 1812. iOe édition, p. 248. Paris, 1834.

devait repasser le fleuve et en défendre le passage à Tennemi, Dans le premier cas, il croyait avoir plus de chance d'arrêter les Français, mais il risquerait de faire détruire la ville et son corps d'armée ; dans le second cas, il livrait une ville qui pouvait coûter beaucoup de monde à l'ennemi avant d'être prise.

Il ne reçut pas de réponse à son message.

Arrivé près de Smolensk à la pointe du jour, il envoya un aide de camp aux nouvelles. Celui-ci revint bientôt annoncer que Néwérowskoï avait été exterminé avec sa division.

Raéffsky n'ajouta pas foi à cette nouvelle et traversa Smolensk pour se porter sur la route de Krasnoë. Vers deux heures de l'aprèsmidi, Néwérowskoï se présenta, désespéré de son échec qui, vu la supériorité numérique de l'ennemi, était une glorieuse action de guerre et Raéffsky recueillit les restes de sa division.

Vers cinq heures du soir, il constata que des forces importantes de cavalerie se déployaient pour passer la nuit. Le gros de l'infanterie était à quelques verstes en arrière.

Le général sentait tout le danger de sa position. Les armées russes n'étaient pas à même de le secourir avant la nuit prochaine. Il pouvait certes se défendre pendant quelque temps dans la ville, mais il n'était pas sûr de pouvoir conserver le pont du fleuve, son unique retraite, s'il était attaqué. Il n'avait que 28 bataillons et ne pouvait opposer à l'ennemi, dit-il, que 13.000 hommes (d'autres relations portent ses forces à 20.000 hommes), en comptant la division Néwérowskoï qui avait été très éprouvée la veille. Néanmoins, il se détermina à lutter jusqu'à la mort plutôt que de permettre à l'ennemi de couper leurs armées de la route de Moscou et des provinces méridionales dont elles tiraienttantdesecours.

Pendant la nuit, il établit la majeure partie de son artillerie dans les anciennes batteries

en terre adossées extérieurement aux murailles ; le reste fut disposé de manière que Tennemi ne pouvait placer la sienne que très difficilement, car il lui fallait franchir des ravins profonds et escarpés à demi-portée des canons russes. La masse principale de l'infanterie fut placée devant le faubourg dont le général Paskiévitch commandait la droite. On ne pouvait garnir que le centre et le flanc droit du demi-cercle à garder, deux bataillons furent établis entre les faubourgs, deux autres dans la ville même. Quelques centaines de convalescents furent armés et placés sur les murailles.

Deux régiments de cavalerie ; les dragons de la Nouvelle-Russie et les lanciers de Lithuanie survinrent ; ce renfort, qui n'était pas d'une bien grande utilité pour le combat, fut destiné avec les cosaques à battre l'estrade et à couvrir la gauche de la ligne.

Ordre avait été donné de repousser l'attaque des Français et de s'abstenir de les pour-

suivre, car on se serait affaibli en élargissant le champ de bataille.

Enfin, le général Raéffsky envoya deux courriers aux généraux en chef pour leur annoncer qu'il avait l'assurance d'avoir devant lui toute l'armée française : et il fit savoir au prince Bagration que le salut des deux armées russes dépendait de sa résistance'.

Le 16, apparutaux Français, fatigués certes, mais prêts à un nouveau sacrifice, la vue de la majestueuse enceinte de Smolensk.

L'ennemi s'y est-il arrêté pour s'opposer de toutes ses forces à la marche en avant de l'adversaire? On ne le pense pas, on croit que Ion entrera sans coup férir dans la forteresse certainement évacuée. L'Empereur lui-même, d'ordinaire si attentif à ce qui se passe à l'avant-garde, partage cette conviction. D'après Marbot^ il aurait ajouté foi à des rapports de Murât et de Ney qui, arrivés

* Voir Ien° X de l'appendice.

- Voir le n° XI de lappendice.

les premiers devant Smolensk, crurent, on ne sait trop pourquoi, que l'ennemi s'était retiré et envoyèrent à l'Empereur des rapports en ce sens.

A trois heures du matin, il fit appeler le général Auguste Caulaincourt et l'intendant général Denniée et ordonna au premier d'établir son quartier général dans la ville, et à Denniée de se hâter de se rendre aux États. Au moment où ils s'éloignaient, le major général Berthier ajouta : « Dépêchez-vous, le maréchal Ney est déjà en ville. »

1 Dans les Mémoires du baron Fain. publiés par ses arrière-petits-fils, par P. Fain, Paris, 1909, on trouve ces indications :

« Journal des séjours de l'Empereur.

« Dimanche 16 août. — Coucher au bivouac devant Smolensk, à droite de la route. Première position.

« Lundi 17 août. — Coucher au bivouac devant Smolensk, plus près de la route, deuxième position. Combats de Polotsk et de Smolensk.

« Mardi 18 août. — L'Empereur couche à Smolensk. Deuxième combat do Pol^lsk

« Du 19 au 23 août. — Séjour à Smolensk. Le 19, combat de Valoutina.

« Le 24 août (lundi). — Départ de Smolensk à minuit. »

Le baron Denniée donne aussi des renseignements circonstanciés sur l'itinéraire de l'empereur Napoléon pendant cette période de la campagne de 1812.

Page 1