CHAPITRE PREMIER
LES PREMIÈRES OPÉRATIONS. — PLANS DIVERS. — JONCTION DES DEUX PRINCIPALES ARMÉES RUSSES. — LES FRANÇAIS SE RAPPROCHENT DE SMOLENSK.
Tout d'abord, les deux principales armées russes, qui avaient quitté isolément le camp de Drissa, du fait du prince Bagration qui supportait impatiemment d'obéir au commandant en chef Barclay de Tolly, moins ancien de grade que lui, furent obligées à bien des marches et bien des manœuvres avant de pouvoir se rejoindre. Il ne leur fut pas possible de se réunir à Minsk, où Davout prévint Bagration. Celui-ci, ensuite, empêché de franchir le Dnièpre à Mohilew, prit le parti de descendre ce fleuve qu'il passa à
Sornybykofï' et. de là, gagna Smolensk'. Un peu plus tard, dans une lettre adressée à Tamiral Tchitchagoff, lettre où il jugeait la manière dont les opérations avaient été conduites du côté des Russes, l'empereur Alexandre disait que la première armée (Barclay de Tollyj avait bien exécuté le plan convenu jusqu'aux bords de la Dvina; que les six corps dont elle était formée s'étaient concentrés au nez de l'ennemi, sans qu'il réussît jamais à les entamer, ni même à couper une seule patrouille de hussards. Quant à la deuxième, le prince Bagration qui la commandait, au lieu de se mettre en marche dès la nouvelle de la rupture, ainsi qu'il en avait reçu Tordre, avait lambiné et perdu deux ou trois jours, ce qui avait permis à l'ennemi de le prévenir de quelques heures à Minsk. Là. le prince avait
^ Souvenirs anecdotiques el militaires du colonel Biot publiés d'après le manuscrit de M. G. Froberger, son petitneveu, avec une introduction et des notes par .M. le comte Fleury. p. 14. In-8'. Paris, 1901.
commis une seconde faute; celle de n'avoir pas, pour passer la Bérézina à Minsk, forcé le pont de cette ville, où l'ennemi n'avait pu arriver qu'avec une avant-garde de six mille hommes, tandis que la deuxième armée en avait plus de soixante mille sous les armes. Au lieu d'agir ainsi, le prince Bagration avait préféré faire un circuit énorme en marchant par Nesviji et Slousk sur Bobruisk, ce qui, outre la perte de temps et le chemin inutile que cela avait fait faire, avait éloigné les deux armées au lieu de les rapprocher.
Cette faute, continuait l'empereur, en avait entraîné d'autres; la première armée, au lieu de rester sur la Dvina, comme il était convenu, avait dû s'en écarter et se rapprocher de la deuxième pour faciliter la jonction, mais au lieu de passer cette rivière à Bourdilolf ou à Béchénkovitchi, le ministre de la Guerre (Barclay de Tolly) avait fait rétrograder inutilement son armée jusqu'à Vitepsk, ensuite jusqu'à Porétchié,
pour de là marcher sur Smolensk, tandis qu'il était possible de s'y rendre beaucoup plus rapidement parSénno.En même temps, par suite de la première faute, la deuxième armée s'était trouvée arrêtée par l'ennemi au passage du Dnièpre à Mohilew. Le prince Bagration. n'ayant qu'une demi-intention d'attaquer Davout, avait livré un combat certes très glorieux pour les troupes russes, mais inutile, car il n'avait engagé que deux divisions de son armée au lieu de faire donner toutes ses forces sil voulait emporter à tout prix la position. Après ce combat, il avait passé le Dnièpre à Sarnybykoff, ce quil aurait très bien pu faire sans livrer le combat de Mohilew. A partir de ce moment, l'ennemi avait à son tour commis la faute énorme de laisser aux deux armées russes la possibilité de se réunir à Smolensk, ce qu'il aurait pu empêcher en marchand d'Orcha et de Mohilew sur cette ville*.
* Lettre citée dans les Souvenirs de l'amiral Tchitchagoff, pp. 121-123. In-16, Leipzig, 1862.
Même après Fissue heureuse de cette lutte, l'empereur Alexandre devait répéter ses critiques sur les fautes graves du prince Bagration qui avaient « permis à Tennemi de le prévenir à Minsk, Borisow et Mohilew et forcé la première armée à quitter les bords de la Dvina pour se porter sur Smolensk^ ».
Au cours de la retraite des Russes, sans doute après le combat de Mohilew, un émigré français au service de la Russie, le comte de Saint-Priest^ conseilla à Tempereur Alexandre, pour dégager l'armée deBagration, un plan au moins aventureux qui consistait à faire prendre l'offensive par la première armée (Barclay de Tolly), dans la direction de Pololzk et de Vitebsk. C'eût été renoncer à la guerre d'usure et combler les vœux de Napoléon.
1 Lettre de l'empereur Alexandre à Barclay de Tollj, Saint-Pétersbourg, 24 novembre ; citée dans la Correspondance inédite de l'empereur Alexandre et de Bernadotte pendant l'année 1812, publiée par X..., préface, p. xxi. Paris, Librairie militaire Chapelot. 1909.
'^ Voir le n" I de l'appendice.
La guerre d'usure, bien des généraux et des donneurs de conseils, comme il y en avait alors quantité en Europe, la recommandaient à la Russie. Dès le mois de juillet, Bernadotte la conseillait à l'empereur Alexandre'.
D'autre part, le lieutenant général Paulucci proposait aussi un plan de campagne. 11 émettait d'abord l'avis que si la marche du prince Bagration sur Smolensk était adm
' « La guerre durait depuis un mois et l'Europe n'avait pas encore retenti d'un de ces coups de tonnerre auxquels l'empereur des batailles l'avait accoutumé. A ce point de vue la Russie avait obtenu le grand avantage d'avoir évité les batailles générales.
« L'habitude qu'a l'Empereur de manier de grandes armées doit lui donner de la confiance, écrivait Bernadotte; mais si Votre Majesté veut bien ménager ses moyens, si elle ne se trouve pas forcée d'accepter une bataille générale et qu'elle puisse réduire la guerre à des marches et à des combats partiels, l'empereur Napoléon commettra des fautes. «
« Cette idée semble aussi avoir été l'opinion générale de tous les militaires. On la retrouve dans un rapport envoyé au comte Zichy, ambassadeur de Vienne en Russie à la veille de la bataille de Smolensk. » Correspondance inédite de l'empereur Alexandre et de Bernadotte pendant Vannée 1812, publiée par .\..., préface, p. x.xii. Paris, librairie militaire Ghapelot, 1909.
rable, celle de Barclay de ToUy vers le même point était au contraire une faute. Cette faute avait permis à la gauche de lennemi de se porter rapidement, dans la direction de Porétchié. Il pensait que les Français renforceraient cette gauche afin d'écraser la droite de la première armée (Barclay de Tolly). Cette victoire mettrait Napoléon à même d'empêcher l'armée russe de se replier sur Tver ou sur Moscou; ou bien, si la rencontre n'était point décisive, il pourrait changer son plan d'opération et se porter sur Saint-Pétersbourg par Véliki-Louki et PorkofT, en attirant à lui par Jacobstadt ou Dunaborg, toutes ses troupes disponibles. Enfin, dans le but d'amener des succès susceptibles de balancer ces possibilités, il proposait de diriger l'armée du général Tormassoff sur Pinsk, avec mission d'en expulser l'ennemi, de se porter par Mozyr, dont le chemin était couvert par les troupes du général Hértel, sur Moguilef et Mstislav, afin
de menacer les derrières et le flanc droit de Tennemi, tout en s'efforçant de prendre contact avec l'armée de Bagration\
On sait que plus tard, au cours de la marche rétrograde des Français, les Russes tentèrent, à la Bérézina, de couper la retraite aux restes de la grande armée, mais elle força néanmoins le passage de la rivière.
Voici quelques renseignements de source russe sur la jonction des armées de Barclay de Tolly et du prince Bagration.
Le 1"' août, la première armée s'approcha de Smolensk alors occupée, d'après Boutourline, par un petit corps composé de 14 bataillons et 8 escadrons, et Barclay de Tolly y prit son quartier général.
La réunion des deux armées eut lieu le 3 août.
La première fois que le prince Bagration, accompagné de son état-major et de plusieurs généraux, vint faire visite au général en chef,
^ Voir le n° Il de lappendice.
celui-ci, sur le conseil du général-major de Lôwenstern, aux mémoires duquel nous empruntons ces détails, alla au-devant du prince jusqu'à l'antichambre, le chapeau à la main et l'épée au côté et lui dit qu'il se préparait à sortir pour lui rendre visite. Cette démarche sur laquelle le prince Bagration ne comptait pas, fit grand effet sur lui et sur sa suite qui jalousait le général en chef, moins ancien de grade que le prince.
L'entrevue ne dura guère qu'un quart d'heure.
A partir de ce moment, Barclay prit le commandement des deux armées*. Du reste, pendant les jours qui suivirent, il ne l'exerça pas avec décision. Sa perspicacité était en défaut, il ne voyait pas clair sur l'échiquier, partant il multipliait les ordres et les contreordres, astreignant ses troupes à des marches et contremarches inutiles. Aussi le 3 août (vieux style) le grand-duc Constantin adres-
1 Voir le n'' III de l'appendice.
i02 L'ÉPOPÉE DE SMOLENSK EN 1812
sait-il à lempereur son frère une lettre où il peignait la situation sous un jour inquiétant. A son avis, l'indécision était à son comble. Trompé par de fausses nouvelles, le général en chef s'était laissé attirer sur sa droite, vers Porétchié, fausse manœuvre qui avait donné aux Français quatre jours d'avance. Il craignait de les voir entrer à Smolensk le lendemain 4 août (vieux style)'. Ainsi Barclay de ToUy avait cru que d'importantes forces étaient sur la gauche des Français alors qu'au contraire Xapoléon les ramenait sur sa droite, dans l'espoir de frapper un coup décisif. C'est alors que se produisit l'attaque de Ihetman Platow, qui était à la tête d'une avant-garde de 10.000 hommes, contre le corps de cavalerie du général
* Voir le n° IV de l'appendice. L'empereur Alexandre
blâma aussi le mouvement vers Porétchié:» l'ennemi
pendant que l'on marchait sur lui à Porétchié se concentra vers Krasnoé et fut sur le point de se trouver sous les murs de Smolensk avant que l'armée eût le temps de revenir du faux mouvement qu'elle avait fait du cùté de Porétchié. » Lettre citée dans les Mémoires de l'amiral Tchitchagoff, pp. 123-124. In-16, Leipzig, 1862.
Montbrun dont la division de cavalerie légère, commandée par le général Sébastiani, fut culbutée'.
On trouvera dans les Souvenirs du {'^^chasseurs du capitaine Aubry une relation détaillée de cet engagement, où la surprise éprouvée au début par les Français fut réparée par une charge superbe des lanciers prussiens^.
Dans Smolensk, la population, à l'annonce de l'approche de l'armée française, était inquiète et troublée, mais calme cependant ; elle quittait stoïquement ses foyers ou se préparait à le faire, résolue qu'elle était à ne pas se soumettre à l'ennemi, lui abandonnant le sol, mais emportant avec elle l'espoir de revoir la patrie. Les lettres de Théodore Glinka' font voir quel était alors
' « Les généraux Montbrun et Sébastiani se reprochèrent mutuellement ce revers dont on ne sut jamais le vrai coupable. » Colonel Biot, op. cit., pp. 20-21.
2 Voir le n" V de Tappendice.
^ Glinka est né dans la propriété de sa famille : Novo Spassk (district d'Elna, gouvernement de Smolensk). Alexandre lll a fait élever une statue à un autre Glinka
l'état d'esprit des habitants de Smolenskdont une courte visite de l'empereur Alexandre, qui réunissait alors et des recrues et des subsides, avait affermi les cœurs ' ; mus paT des idées empreintes, non de fanatisme, mais d'un patriotisme généreux, beaucoup, dans l'armée russe, estimaient qu'il importait de donner largement l'exemple du sacrifice, de disputer âprement la terre russe à Tenvahisseur, de ne la lui céder que couverte de cadavres, et d'abandonner à d'autres le soin de le vaincre, de le capturer ou de l'expulser.
Ces idées étaient en faveur parmi l'armée russe réunie aux environs de Smolensk.
Pour la défense de la ville, une partie seulement des forces moscovites fut engagée, ce qui impliquait une prochaine retraite; la défense des vieux remparts de la cité
(Michel), le célèbre compositeur, qui était également né dans le gouvernement de Smolensk, en 1830.
i Voir le n'^ VI de l'appendice.
vénérée fut cependant accomplie avec un acharnement épique, aussi comprend-on pleinement que les Russes en gardent pieusement le souvenir, et qu'après un siècle, ils honorent les glorieux soldats qui tombèrent là pour la Patrie. Ils furent des héros, ils ont donc droit aux hommages émus de nous autres Français, mais nous nous souvenons aussi d'autres héros : nos soldats. Ils nous apparaissent comme une avant-garde fantastique, précédant ceux plus nombreux qui succombèrent à la Moskowa ou pendant la terrible retraite. Mais ceux que nous vénérons comme une élite, ce sont les héroïques débris qui survécurent au désastre, reprirent stoïquement rang dans les nouvelles armées, luttèrent contre l'Europe entière, puis s'acharnèrent à défendre la Patrie française.
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SMÛI.KXSK
Les murailles et la tour Mkolsky.