Apologie d un fou
„О ту brethern! I have told
„Most bitter truth, but without bitterness".
Coleridge.
La charité, dit saint Paul, souffre tout, croit tout, supporte tout: ainsi, souffrons, croyons, supportons tout, soyons charitables. Mais d'abord, la catastrophe qui vient de mutiler notre existence intellectuelle d'une manière si étrange, et de jeter au vent le labeur d'une vie tout entière, n'est en effet que le résultat du cri sinistre poussé dans une certaine région de la société à l'apparition de notre article, de cette page poignante, si vous voulez, mais qui certainement méritait tout autre chose que les clameurs dont elle fut saluée.
Le gouvernement, après tout, n'a fait que son devoir; on peut même dire que les rigueurs exercées contre nous en ce moment n'ont rien d'exorbitant, puisqu'il est certain qu'elles sont loin d'avoir dépassé l'attente d'un public nombreux. Que voulez-vous que fasse le gouvernement le mieux intentionné, si ce n'est de se conformer à ce qu'il croit être, de bonne foi, le voeu sérieux du pays? Qwàwi aux clameurs publiques, c'est tout autre chose. Il y a diverses manières d'aimer sa patrie: le Samoyède, par exemple, qui aime les neiges natales qui l'ont rendu myope, la yourte enfumée où il reste blotti la moitié de ses jours, la graisse rance de ses rennes qui l'environne d'une atmosphère nauséabonde, n'aime pas assurément son pays de la même manière que le citoyen anglais, fier des institutions et de la haute civilisation de son île glorieuse; et sans doute il serait fâcheux pour nous que nous fussions
(чісоге il chérir les lieux qui nous ont vus naître à hi façon des Samoyèdes. C'est une fort belle chose que l'amour de la patrie, mais il existe quelque chose de mieux, l'amour de la vérité. L'amour de la patrie fait les héros, l'amour de la A'érité fait les sages, les bienfaiteurs de l'humanité. C'est l amour de la patrie qui divise les peuples, qui nourrit les haines nationales, qui parfois couvre la terre de deuil; c'est Гатоиг de la \^érité qui répand les lumières, qui crée les jouissances de l'esprit, qui rapproche les hommes de la Divinité. Ce n'est point par le chemin de la patrie, c'est par celui de la vérité que l'on monte au ciel. Il est vrai que nous autres Russes, nous nous sommes de tout temps médiocrement préoccupés de ce qui est vrai ou faux. Il ne faut donc guère en vouloir au pays, s'il s'est vivement ému d'une apostrophe tant soit peu virulente adressée à ses infirmités. Aussi n'ai-je pas de rancune, je vous assure, contre ce cher public qui me fit si longtemps patte de velours: c'est de sang-froid, sans irritation aucune, que je cherche à me rendre compte de mon étrange situation. Ne faut-il pas, je vous le demande, que je tâche de découvrir, si je le puis, où en est vis-à-vis de ses semblables, vis-à-vis de ses concitoyens, vis-à-vis de son Dieu, l'homme frappé de démence par un arrêt de la justice suprême du pays?
Je n'ai jamais brigué les ovations populaires, ni recherché les faveurs de la foule; jjai toujours pensé que le genre humain ne devait marcher qu'à la suite de ses chefs naturels, les oints du Seigneur; qu'il ne saurait avancer dans les voies de son progrès véritable que guidé par ceux-là qui, d'une manière ou d'une autre, ont reçu du ciel même mission et puissance pour le conduire; que la raison générale n'était point la raison absolue, ainsi que l'a cru un grand écrivain de nos jours; que les instincts des majorités étaient infiniment plus passionnés, plus étroits, plus égoïstes, que ceux de l'homme isolé; que ce que l'on appelle le bon sens du peuple n'était point du tout le bon sens; que la vérité ne jaillissait point de la cohue; qu'elle ne saurait être figurée par un chiffre; enfin, que l'intelligence humaine ne se manifestait jamais dans toute sa puissance, dans toute sa splendeur, que dans l'esprit solitaire, centre et soleil de sa sphère. Conment se fait-il donc que je me sois trouvé un beau jour en face d'un public en colère,
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d'un public dont je n'ai jamais ambitionné les suffrages, dont les caresses ne m'ont jamais réjoui, dont les boutades ne m'ont jamais ému? Comment se fait-il qu'une pensée qui n'était pas adressée à mon siècle, que, sans vouloir avoir affaire aux hommes de nos jours, j'avais léguée dans le plus profond de mes convictions aux générations à venir, aux générations mieux informées, et avec ce caractère de publicité intime qui lui était déjà acquis depuis longtemps, comment se fait-il que cette pensée ait brisé ses entraves, qu'elle se soit échappée de son cloître, qu'elle se soit précipitée dans la rue, bondissant au milieu de la foule stupéfaite? C'est là ce que je ne saurais dire. Mais voici ce que je puis aff'irmer avec une parfaite assurance.
Il y a trois cents ans que la Russie aspire à se confondre avec l'occident de l'Europe; qu'elle tire de là toutes ses idées les plus sérieuses, tous ses enseignements les plus féconds, toutes ses jouissances les plus vives. Depuis un siècle et plus elle fait mieux que cela. Le plus grand de nos rois, celui qui, dit-on, commença pour nous une ère nouvelle, à qui, dit-on. nous devons notre grandeur, notre gloire, et tous les biens que nous possédons aujourd'hui, abjura, il y a de cela cent cinquante ans, la vieille Russie à la face du monde entier. П balaya de son souffle puissant toutes nos institutions; il creusa un abîme entre notre passé et notre présent, et il y jeta pêlemêle toutes nos traditions. Lui-même il alla dans les pays de l'Occident se faire le plus petit, et il en revint parmi nous le plus grand; il se prosterna devant l'Occident, et il se releva notre maître et notre législateur. Il introduisit dans notre idiome les idiomes de l'Occident; sa nouvelle capitale, il l'appela d'un nom de l'Occident; son titre héréditaire, il le rejeta, et prit un titre de l'Occident; enfin il renonça presque à son propre nom, et plus d'une fois signa ses arrêts souverains d'un nom de l'Occident. Depuis ce temps-là, les regards constamment tournés vers les pays de l'Occident, nous ne fîmes plus, pour ainsi dire, qu'aspirer les émanations qui nous arrivaient de là et nous en nourrir. Nos princes, il faut le dire, qiri presque toujours nous conduisirent par la main, qui presque toujours remorquèrent le pays, sans que le pays y fût pour rien, eux-mêmes nous imposèrent les mœurs, le langage, l'habit de l'Occident. Nous apprîmes à épeler les noms des choses
dans les livres de l'Occident. Notre propre histoire, c'est l'un des pays de l'Occident qui nous l'enseigna; nous traduisîmes la littérature de l'Occident tout entière, nous l'apprîmes par cœur, nous nous parâmes de ses guenilles; et enfin nous fûmes heureux de ressembler à l'Occident, et glorieux lorsqu'i voulut bien nous compter parmi les siens.
Elle fut belle, il faut en convenir, cette création de Pierres le Grand, cette pensée puissante qui se saisit de nous et nous lança dans la route que nous devions parcourir avec tant d'éclat; elle fut profonde cette parole qui nous dit: Voyez-\^us là-bas cette civilisation, fruit de tant de travaux, ces sciences, ces arts qui coûtèrent tant de sueurs à tant de générations! tout cela est à vous à condition que vous vous dépouillerez de vos superstitions, que vous répudierez vos préjugés, que л^ous ne serez point jaloux de votre passé barbare, que vous ne vous vanterez pas de vos siècles d'ignorance, que vous ne serez ambitieux que de vous approprier les travaux de tous les peuples, les richesses acquises par l'esprit humain à toutes les latitudes du globe. Et ce n'était point pour sa nation seule que travaillait le grand homme. Ces hommes de la Providence sont toujours envoyés pour l'humanité tout entière. Un peuple les réclame d'abord, puis ils s'absorbent dans le genre humain^ comme ces grands fleuves qui fertilisent d'abord de \'astes contrées, puis vont porter le tribut de leurs eaux dans l'Océan. Le spectacle qu'il offrit à l'univers, lorsque, quittant la majesté royale et son pays, il alla se cacher dans les derniers rangs des peuples civilisés, que fut-ce autre chose, sinon un nouvel effort du génie de l'homme pour sortir de l'enceinte étroite de la patrie, pour s'établir dans la grande sphère de l'humanité? Telle fut la leçon que nous devions recueillir: nous en avons profité en effet, et jusqu'à ce jour nous avons marché dans la voie que le grand empereur nous aA^ait tracée. Notre immense développement n'est que l'accomplissement de ce superbe programme. Jamais peuple ne fut moins infatué de luimême que le peuple russe, tel qu'il a été fait par Pierre le Orand, et jamais non plus peuple n'obtint de succès plus glorieux dans la carrière du progrès. La haute intelligence de cet homme extraordinaire devina parfaitement quel devait être notre point de départ sur la route de la civilisation et du mouvement intellectuel du monde. Il \it que, la donnée histo-
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rique nous manquant à peu près complètement, nous ne saurions asseoir notre avenir sur cette base impuissante; il comprit fort bien que, placés en face de la vieille civilisation de TEurope, dernière expression de toutes les ciлàlisations antérieures, nous n'a\âons que faire de nous étouffer dans notre histoire, de nous traîner, comme les peuples de l'Occident, à travers le chaos des préjugés nationaux, par les sentiers étroits des idées locales, sur l'ornière rouillée de la tradition indigène; qu'il nous fallait enlever, par un élan spontané de nos puissances internes, par un effort énergique de la conscience nationale, les destinées qui nous étaient réservées. Il nous délivra donc de tous ces antécédents qui encombrent les sociétés historiques et entravent leur marche; il ouvrit notre intelligence à tout ce qui existe parmi les hommes de grandes et belles idées; il nous livra l'Occident tout entier, tel que les siècles l'avaient fait, et il nous donna toute son histoire pour histoire, tout son avenir pour avenir.
Croyez-vous que, s'il eût trouvé au milieu de sa nation une histoire riche et féconde, des traditions vivantes, des institutions profondément enracinées, il n'eût pas hésité à la jeter dans un moule nouveau? Croyez-vous qu'en présence d'une nationalité fortement dessinée, fortement prononcée, son instinct d'esprit fondateur ne l'eût pas porté, au contraire, à demander à cette nationalité même les instruments nécessaires à la régénération de son pays? Et le pays, de son côté, eût-il souffert dans ce cas qu'on lui ravît son passé, qu'on lui imposât en quelque sorte celui de l'Europe? Mais il n'en fut pas ainsi. Pierre le Grand ne trouva chez lui que du papier blanc, et de sa forte main il y traça ces mots, Europe et Occident: dès lors nous fûmes de l'Europe et de l'Occident. Il ne faut pas s'y tromper: quels que fussent le génie de cet homme et l'énorme énergie de sa volonté, son oeuvre n'était possible qu'au sein d'une nation dont les antécédents ne lui commandaient pas impérieusement la marche qu'elle avait à suivre, dont les traditions n'avaient pas le рошюіг de lui créer un avenir, dont les souvenirs pouvaient être impunément effacés par un législateur audacieux. Si nous fûmes si dociles à la voix du prince qui nous comdait à une vie nouvelle, c'est qu'apparemment nous n'avions rien dans notre existence antérieure qui pût légitimer la résistance. Le trait le plus profond
de notre physionomie historique, c'est l'absence de spontanéité dans notre développement social. Regardez bien, et vous verrez que chaque fait important dans notre histoire est un fait imposé; chaque idée nouvelle, presque toujours une idée importée. Mais il n'y a rien dans ce point de vue dont le sentiment national doive se formaliser; s'il est vrai, il faut l'accepter, voilà tout. Il y a de grandes nations, tout comme il a y de grands personnages historiques, qui ne sauraient s'expliquer par les lois normales de notre raison, mais que la logique suprême de la Providence décrète en son mystère: ainsi en est-il de nous; mais encore une fois l'honneur national n'a rien à démêler dans tout cela. L'histoire d'un peuple n'est point seulement une suite de faits qui se succèdent, c'est encore une série d'idées qui s'enchaînent. Il faut que le fait se traduise par une idée; il faut qu'une pensée, un principe, circulent à travers les événements et tendent à se réaliser. Alors le fait n'est point perdu, il a sillonné les intelligences, il est resté gravé dans les coeurs, et nulle force au monde ne saurait l'en expulser. Cette histoire-là ce n'est point l'historien qui la fait, c'est la force des choses. L'historien vient un jour, la trouve toute faite, et la raconte; mais qu'il vienne ou non, elle n'en existe pas moins, et chaque membre de la famille historique, quelque obscur qu'il soit, quelque infime qu'il soit, la porte dans le fond de son être. Voilà précisément l'histoire que nous n'avons pas. Il faut apprendre à nous en passer, et non lapider les gens qui se sont aperçus de cela les premiers.
Nos Slavons fanatiques pourront bien dans leurs fouilles diverses exhumer de temps à autre des objets de curiosité pour nos musées, pour nos bibliothèques; mais il est permis de douter, je crois, qu'ils parviennent jamais à tirer de notre sol historique de quoi combler le vide de nos âmes, de quoi condenser le vague de nos esprits. Voyez l'Europe au moyen âge: point d'événement qui n'y soit en quelque sorte d'une nécessité absolue, qui n'ait laissé de traces profondes au coeur de l'humanité. Et pourquoi cela? C'est que là, derrière chaque événement vous trouvez une idée, c'est que l'histoire du moyen âge, c'est l'histoire de la pensée des temps modernes, qui cherche à s'incarner dans l'art, dans la science, dans la vie de l'homme, dans la société. Aussi, que de sillons cette histoire n'a-t-elle point creusés dans les intelligences, comme elle a
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labouré le terrain sur lequel s'agite l'esprit de l'homme! Je sais bien que toutes les histoires n'ont pas la marche rigoureuse, la marche logique de celle de cette époque prodigieuse, au sein de laquelle s'élabora la société chrétienne sous l'empire d'un principe suprême; mais il n'en est pas moins vrai que c'est là le véritable caractère du développement historique, soit d'un peuple, soit d'une famille de peuples, et que les nations dépourvues d'un passé ainsi fait doivent se résigner à chercher ailleurs qu'en leur histoire, qu'en leur mémoire, les éléments de leur progrès ultérieur. 11 en est de la vie des peuples à peu près comme de celle des individus. Tous les hommes ont vécu, mais il n'y a que l'homme de génie, ou l'homme placé dans certaines conditions particulières, qui aient une véritable histoire. Qu'un peuple, par exemple, par un concours de circonstances qu'il n'a point créées, par l'effet d'une position géographique qu'il n'a point choisie, se répande sur une immense étendue de pays sans avoir la conscience de ce qu'il fait, et qu'un beau jour il se trouve être un peuple puissant, ce sera assurément un phénomène étonnant, et l'on pourra l'admirer tant que l'on voudra: mais que voulez- vous que l'histoire en dise? Au fond ce n'est là qu'un fait purement matériel, un fait pour ainsi dire géographique, dans d'énormes proportions sans doute, mais rien que cela. L'histoire le recueillera, le consignera dans ses fastes, puis se refermera sur lui, et tout sera dit. La véritable histoire de ce peuple ne commencera que du jour où il se sera saisi de l'idée qui lui était confiée, qu'il est appelé à réaliser, et lorsqu'il se mettra à la poursuivre avec cet instinct persévérant, quoique caché, qui conduit les peuples à leurs destinées. Voilà le moment que j'évoque en faveur de mon pays de toutes les puissances de mon coeur, voWk la tâche que je voudrais vous voir entreprendre, à vous, mes chers amis et concitoyens, qui vivez dans un siècle de haute instruction, et qui venez si bien de m'ap prendre combien vous êtes vivement enflammés du saint amour de la patrie.
Le monde fut de tout temps partagé en deux parts, l'Orient et l'Occident. Ce n'est point là seulement une division géographique, c'est encore un ordre de choses résultant de la nature même de l'être intelligent, ce sont deux principes qui répondent aux deux forces dynamiques de la nature, deux idées qui embrassent toute l'économie du genre humain. C'est en se
concentrant, en se recueillant, en se renfermant en hû-mêm(!, que l'esprit humain se couvstruisit en Orient; c'est en s'épanflant au dehors, en rayonnant dans tous les sens, en luttant contre tous les obstacles, qu'il se développe en Occident. La société se constitua naturellement sur ces données primitives. '-^En Orient, la pensée retirée en elle-même, réfugiée dans le repos, cachée dans le désert, laissa le pouvoir social maître de tous les biens de la terre; en Occident, l'idée se projetant partout, embrassant tous les besoins de l'homme, aspirant à tous les bonheurs, fonda le pouvoir sur le principe du droit; néanmoins dans l'une et l'autre de ces sphères, la vie fut forte et féconde; dans l'une et l'autre, les hautes inspirations, les pensées profondes, les créations sublimes, ne faillirent point à l'intelligence humaine. L'Orient vint le premier et versa sur la terre des flots de lumière du sein de sa méditation solitaire; puis vint l'Occident, qui, avec son immense activité, sa vive parole, son analyse toute - puissante, s'empara de ses travaux, acheva ce que l'Orient avait commencé, et l'enveloppa enfin dans sa vaste étreinte. Mais en Orient, les intelligences dociles, agenouillées devant l'autorité des temps, s'épuisèrent dans l'exercice de leur soumission absolue à un principe vénéré, et s'endormirent un jour emprisonnées dans leur synthèse immobile, sans se douter des destinées nouvelles qui se préparaient pour elles; tandis qu'en Occident elles marchèrent fières et libres, ne s'inclinant que devant l'autorité de la raison et du Ciel, ne s'arrêtant que devant l'inconnu, et l'oeil toujours fixé sur l'avenir sans bornes. Et elles y marchent encore, vous le savez, et vous savez aussi que, depuis Pierre le Grand, nous avons cru marcher avec elles.
Mais voici venir une école nouvelle. On ne veut plus de l'Occident, on veut démolir l'oeuvre de Pierre le Grand, on veut reprendre le chemin du désert. Oublieux de ce que l'Occident a fait pour nous, ingrats envers le grand homme qui nous civilisa, envers l'Europe qui nous instruisit, on renie et l'Europe et le grand homme; et déjà dans son ardeur hâtive, ce partiotisme de fraîche date nous proclame enfants chéris de l'Orient. Quel besoin, dit- on, aлâons-nous d'aller chercher des lumières parmi les peuples de l'Occident? N'avions-nous pas au milieu de nous tous les germes d'un ordre social infiniment préférable а celui de l'Europe? Que ne laissait-on faire
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le temps? Abandonnés à nous-mêmes, à notre raison lucide, au principe fécond caché dans les entrailles de notre puissante nature, et surtout à notre religion sainte, nous eussions bientôt dépassé tous ces peuples livrés à l'erreur et au mensonge. Et qu'avions-nous donc à envier à l'Occident? Ses luttes religieuses, son pape, sa chevalerie, son inquisition? Belles choses en vérité! Est-ce donc l'Occident qui est la patrie de la science et de toutes les choses profondes? C'est l'Orient, on le sait. Retirons-nous donc dans cet Orient que nous touchons partout, d'où nous avons naguère tiré nos croyances, nos lois, nos vertus, tout ce qui nous a rendus le peuple le plus puissant de la terre. Le vieil Orient s'en va: eh bien, ne sommesnous pas ses héritiers naturels? C'est parmi nous que vont désormais se perpétuer ces admirables traditions, que vont se réaliser toutes ces grandes et mystérieuses vérités, dont le dépôt lui fut confié dès l'origine des choses. Vous comprenez maintenant d'où est venu l'orage qui s'est abattu l'autre jour sur moi, et vous voyez qu'il s'opère au milieu de nous, dans la pensée nationale, une véritable révolution, une réaction passionnée contre les lumières, contre les idées de l'Occident, contre ces lumières, contre ces idées, qui nous firent ce que nous sommes, dont cette réaction même, ce mouvement, qui nous poussent aujourd'hui contre elles, sont le fruit. Mais cette fois l'impulsion ne vient pas d'en haut. Jamais, au contraire, dans les régions suprêmes de la société, la mémoire de notre royal réformateur ne fut, dit-on, plus vénérée qu'elle ne l'est aujourd'hui. L'initiative appartient donc tout entière au pays. Où nous mènera ce premier fait de la raison émancipée de la nation? Dieu le sait! Mais on ne saurait, si l'on aime sérieusement son pays, ne pas être douloureusement affecté de cette apostasie de nos esprits les plus avancés envers les choses qui firent notre gloire, notre grandeur; et il est, je crois, d'un bon citoyen de chercher à apprécier de son mieux ce phénomène singulier.
Nous sommes situés à l'orient de l'Europe, cela est positif, mais nous n'avons jamais fait partie de l'Orient pour cela. L'Orient possède une histoire qui n'a rien de commun avec ^ celle de notre pays. 11 contient, comme nous venons de le voir, une idée féconde qui amena en son temps un développement immense de l'intelligence qui avait accompli sa mis-
sion avec une prodigieuse puissance, mais qui n'est plus destinée à se produire de nouveau sur la scène du monde. Cette idée a établi le principe spirituel au sommet de la société; elle a soumis tous les pouvoirs à une loi suprême, inviolable, à la loi des temps; elle a conçu profondément les hiérarchies morales; et, bien qu'elle ait comprimé la vie dans une enceinte trop bornée, elle l'avait pourtant soustraite à toute action extérieure et empreinte d'une merveilleuse profondeur. Chez nous, rien de tel. Le principe spirituel, toujours soumis au principe temporel, ne s'est jamais assis au faîte de la société; la loi des temps, la tradition, n'a jamais régné chez nous exclusivement; la vie n'a jamais été constituée chez nous d'une manière invariable; enfin, de hiérarchies morales, nous n'en avons jamais eu de traces. Nous sommes tout simplement un pays du Nord, et par nos idées tout autant que par nos climats, fort loin de la vallée parfumée de Cachemire et des rives sacrées du Gange. Quelques unes de nos provinces avoisinent les empires de l'Orient, il est vrai, mais nos centres ne sont point là, notre vie n'est point là et n'y seront jamais, à moins que Taxe du globe ne se déplace par je ne sais quelle révolution astrale, ou qu'un cataclysme nouveau ne jette encore une fois les organisations du Midi dans les glaces du pôle.
La vérité est que nous n'avons jamais encore considéré notre histoire du point de vue philosophique. Nul des grands événements de notre existence nationale n'a été bien caractérisé, nulle de nos grandes époques n'a été appréciée de bonne foi; de là toutes ces imaginations bizarres, toutes ces utopies du passé, tous ces rêves d'un avenir impossible qui tourmentent aujourd'hui nos esprits patriotiques. Des savants allemands découvrirent nos annalistes, il y a de cela cinquante ans; Karamzin raconta ensuite en style sonore les faits et gestes de nos princes; de nos jours, des écrivains médiocres, de maladroits antiquaires, quelques poètes aл^ortés, ne possédant ni la science des Allemands ni la plume de l'illustre historien, s'imaginent peindre ou restaurer des temps et des moeurs dont personne parmi nous n'a conservé ni la mémoire ni l'amour: tel est le sommaire de nos ігал^аих sur l'histoire nationale. Il faut convenir que l'on ne saurait guère tirer de tout cela le pressentiment sérieux des destinées qui nous attendent. Or, c'est de cela précisément qu'il s'agit mainte-
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nant; ce sont précisément ces résultats qui font de nos jours tout l'intérêt des études historiques. Ce que réclame la pensée sérieuse des temps où nous vi\^ons, c'est une méditation sévère, une analyse sincère des moments où la vie s'est manifestée chez un peuple avec plus ou moins de profondeur, où son principe social s'est produit dans toute sa vérité, car là est l'avenir, là sont les éléments de son progrès possible. Si de telles époques sont rares dans votre histoire, si la vie chez vous ne fut point puissante et profonde, si la loi qui préside à vos destinées, loin d'être un principe radieux, nourri au grand jour des gloires nationales, n'est qu'une chose pâle et terne, se dérobant à la lumière du soleil dans les sphères souterraines de votre existence sociale, ne repoussez point la vérité, ne • vous imaginez point avoir vécu de la vie des nations historiques, alors qu'ensevelis dans votre sépulcre immense vous ne viviez que de la vie des fossiles. Mais si vous arrivez par hasard à travers ce néant à un moment où la nation s'est tout de bon sentie лаѵге, où son coeur s'est vraiment mis à palpiter, si vous entendez le flot populaire retentir et monter autour de vous, oh! alors arrêtez-vous, méditez, étudiez, vos peines ne seront point perdues: vous apprendrez ce que peut votre pays dans les grands jours, ce qu'il doit espérer dans l'avenir. Tel fut chez nous, par exemple, le moment qui termina le drame épouvantable de l'interrègne, où la nation, poussée à bout, honteuse d'elle-même, fit entendre enfin son sublime cri d'alarme, et, après avoir terrassé son ennemi par un effort spontané de toutes les puissances secrètes de son être, éleva sur le pavois la noble famille qui règne sur nous: moment unique et que Ton ne saurait se lasser d'admirer, surtout si l'on considère le vide des siècles précédents de notre histoire et la situation toute particulière où se trouvait le pays en ce jour mémorable. On voit que je suis fort loin d'exiger, comme on l'a prétendu, que l'on fasse main basse sur tous nos souvenirs.
J'ai dit seulement, et je le répète, qu'il est temps de jeter * un coup d'oeil lucide sur notre passé, et cela non pour en extraire de vieilles reliques tombées en pourriture, de vieilles idées que le temps a dévorées, de vieilles antipathies dont le bon sens de nos princes ainsi que celui du pays ont depuis longtemps fait justice, mais pour savoir à quoi nous en tenir
sur nos antécédents. C'est là ce que J'avais- tenté de faire dans un travail resté incomplet, et auquel l'article qui vient de soulever si étrangement les vanités nationales devait servir d'introduction. Sans doute il y avait de l'impatience dans l'expression, de l'excès dans la pensée; mais l'émotion qui domine le morceau tout entier n'est rien moins qu'hostile à la patrie: c'est un sentiment profond de nos infirmités, exprimé avec douleur, avec tristesse, et rien de plus.
Plus qu'aucun de vous, croyez-moi, je chéris mon pays, je suis ambitieux de sa gloire, je sais apprécier les éminentes qualités de ma nation; mais il est vrai aussi que le sentiment patriotique qui m'anime n'est point fait exactement de la même façon que celui dont les cris ont bouleversé mon existence tranquille, et ont de nouveau lancé sur l'océan des misères humaines ma barque échouée au pied de la croix. Je n'ai point appris à aimer mon pays les yeux fermés, le front courbé, la bouche close. Je trouve que l'on ne saurait être utile à son pays qu'à la condition d'y voir clair; je crois que le temps des aveugles amours est passé, qu'aujourd'hui avant tout l'on doit à sa patrie la vérité. J'aime mon pays ainsi que Pierre le Grand m'a appris à l'aimer. Je n'ai point, je l'avoue, ce patriotisme béat, ce patriotisme paresseux, qui s'arrange pour voir tout en beau, qui s'endort sur ses illusions, et dont malheureusement beaucoup de nos bons esprits sont affligés de nos jours. Je pense que si nous sommes venus après les autres, c'est pour faire mieux que les autres, c'est pour ne pas tomber dans leurs fautes, dans leurs erreurs, dans leurs superstitions. Ce serait, à mon avis, étrangement méconnaître le rôle qui nous est échu, que de nous réduire à répéter maladroitement toute la longue série de folies commises par les nations moins favorisées que nous, à recommencer toutes les calamités subies par elles. Je trouve que c'est là une situation fortunée que la nôtre, pourvu que nous sachions l'apprécier; que c'est là un beau privilège que celui de pouvoir contempler et juger le monde de toute la hauteur d'une pensée dégagée des passions effrénées, des pitoyables intérêts qui ailleurs troublent la vue de l'homme et faussent son jugement. Il y a plus: j'ai l'intime conviction que nous sommes appelés à résoudre la plupart des problèmes de l'ordre social, à achever la plupart des idées surgies dans les vieilles sociétés.
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à prononcer sur les plus graves questions qui préoccupent le genre humain. Je l'ai souvent dit, et j'aime à le répéter: nous sommes constitués en quelque sorte, par la nature même des choses, en véritable jury pour maints procès se plaidant pardevant les grands tribunaux de l'esprit humain et de la société humaine.
Voyez en effet ce qui se passe dans les pays que j'ai trop vantés peut-être, mais qui n'en sont pas moins les exemplaires les plus complets de toute espèce de civilisation. On Га vu trop souvent: une idée nouvelle y vient-elle à éclore, à l'instant même tout ce qui s'y remue sur la surface de la société d'égoïsmes étroits, de vanités puériles, de partis obstinés, se jette dessus, s'en empare, la travestit, la dénature, et un moment après, broyée par ces agents divers, la voilà emportée dans ces régions abstraites où vont s'engloutir toutes les poussières stériles. Parmi nous, point de ces intérêts passionnés, de ces opinions toutes faites, de ces préjugés constitués; nous arriлюns, esprits vierges, en face de chaque idée nouvelle. Dans nos institutions, oeuvres spontanées de nos princes ou faibles vestiges d'un ordre de choses labouré par leur toute-puissante charrue, dans nos moeurs, mélange bizarre d'une imitation maladroite et de lambeaux d'une existence sociale depuis longtemps épuisée, dans nos opinions, qui cherchent vainement encore à se fixer sur les moindres choses rien ne s'oppose à la réalisation immédiate de tous les biens que la Providence destine à l'humanité. Il suffit qu'une volonté souveraine se prononce parmi nous pour que toutes les opinions s'effacent, pour que toutes les croyances fléchissent, pour que tous les esprits s'ouvrent à la pensée nouvelle qui leur est offerte. Je ne sais, peut-être eut-il mieux valu traverser toutes les épreuves parcourues par les autres peuples chrétiens, y puiser comme eux des puissances, des énergies, des méthodes nouvelles, et peut-être notre position isolée nous eût-elle préservés des calamités qui accompagnèrent la longue et laborieuse éducation de ces peuples; mais ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est plus de cela qu'il s'agit maintenant, c'est qu'il ne faut songer désormais qu'à, bien saisir le caractère actuel du pays, tel qu'il est donné, tel qu'il se trouve fait par la nature même des choses, et qu'à en tirer tout le parti imaginable. L'histoire n'est plus à nous,
іі est vrai, mais la science nous appartient; nous ne saurions recommencer tout le travail de l'esprit humain, mais nous pouvons participer à ses travaux ultérieurs; le passé n'est plus en notre pouvoir, mais l'avenir est à nous. On ne saurait en douter, une grande partie de l'univers est opprimée par ses traditions, par ses souvenirs: ne lui envions pas le cercle borné où elle se débat; il est certain qu'il y a dans le coeur de la plupart des nations un sentiment profond de la vie accomplie qui domine la vie actuelle, un souvenir obstiné des jours révolus qui remplit les jours d'aujourd'hui. Laissons 'es lutter avec leur passé inexorable.
Nous n'avons jamais vécu sous la pression fatale de la logique des temps; jamais une force toute-puissante ne nous a précipités dans les abîmes que les siècles creusent devant les peuples. Jouissons de l'immense avantage de n'obéir qu'a la. voix d'une raison éclairée, d'une volonté réfléchie. Sachons qu'il n'existe point pour nous de nécessité irrévocable; que nous ne sommes point, grâce au Ciel, placés sur la pente rapide qui entraîne tant d'autres nations vers leurs destinées inconnues; qu'il nous est donné de mesurer chaque pas que nous faisons, de raisonner chaque idée qui vient effleurer notre intelligence; qu'il nous est permis d'aspirer à des prospérités plus vastes encore que celles que rêvent les plus ardents ministres du progrès; et que pour arriver à ces résultats définitifs, il ne nous faut qu'un seul acte souverain de cette volonté suprême qui contient toutes les volontés de la nation, qui en e:xprime toutes les aspirations, qui plus d'une fois déjà lui a ouvert de nouvelles Yoies, a déployé deл^ant ses yeux de nouveaux horizons, et fait descendre dans son intelligence de nouvelles lumières.
Eh bien, est-ce là un avenir mesquin que j'offre à ma patrie? Trouvez- vous par hasard que ce soient des destinées sans gloire que j'évoque en sa faveur? Cependant, ce grand avenir qui se réalisera, ces belles destinées qui s'accompliront, n'en doutons pas, ils ne seront que le résultat de cette nature particulière du peuple russe, qui a été signalée pour la première fois dans le fatal article. Toutefois, il me tarde de le dire, et je suis heureux de me trouver amené à faire cet aveu. Oui, il y : avait de l'exagération dans cette espèce de réquisitoire la^noé contre un grand peuple dont tout le tort n'était autre,
Apologie d'un fou.
au bout du compte, que d'avoir été relégué aux conllns de toutes les civilisations du monde, loin des contrées où les lumières ont dû naturellement s'accumuler, loin des foyers d'où elles ont jailli pendant tant de siècles; il y avait de l'exagération à ne pas reconnaître que nous sommes venus au monde sur un sol que les générations précédentes n'avaient point remué, n'avaient point fécondé, où rien ne nous parlait des âges écoulés, où il n'y avait nulle trace d'un monde nouveau; il y avait de l'exagération à ne point faire sa part à cette Église si humble, si héroïque parfois, qui seule console du vide de nos annales, à qui revient l'honneur de chaque acte de courage, de chaque beau dévouement de nos pères, de chaque belle page de notre histoire; enfin peut-être il y avait de l'exagération à s'attrister un moment sur le sort d'une nation qui a vu naître de ses flancs la puissante nature de Pierre le Grand, l'esprit universel de Lomonossof et le génie gracieux de Pouchkine
Mais après cela il faut aussi convenir que les fantaisies de notre public sont admirables.
On se rappelle qu'un moment après la malencontreuse publication dont il s'agit ici, un drame nouveau fut joué sur notre scène. Eh bien, jamais nation ne fut fustigée de la sorte, jamais pays ne fut ainsi traîné dans la boue, jamais on ne jeta au visage d'un public tant d'ordures, et jamais pourtant succès ne fut plus complet. Serait-ce donc que l'esprit sérieux qui aura profondément médité sur son pays, sur l'histoire, sur le caractère du peuple, sera condamné au silence parce qu'il ne pourra pas faire entendre par la bouche d'un histrion le sentiment patriotique qui l'oppresse! Qu'est-ce donc qui nous rend si complaisants envers la leçon cynique de la comédie, et si ombrageux envers la parole austère qui va au fond des choses? Il faut bien le dire, c'est que nous n'avons guère encore que des instincts patriotiques; c'est que nous sommes fort loin encore du patriotisme réfléchi des vieilles nations mûries aux travaux de l'intelligence, éclairées par la lumière, par les méditations de la science; c'est que nous sommes encore à chérir notre pays à la manière de ces peuples adolescents que la pensée n'a pas encore tourmentés, qui sont encore à la recherche de l'idée qui leur appartient, du rôle qu'ils sont appelés à remplir sur la scène du monde; c'est que nos ptiis-
sances intellectuelles ne se sont guère exercées encore aux choses sérieuses; c'est qu'en un mot le travail de l'esprit jusqu'à ce jour a été à peu près nul chez nous. Nous sommes arrivés avec une étonnante rapidité à un certain degré de civilisation qui fait à juste titre l'admiration de l'Europe. Notre puissance fait la terreur du monde, notre empire s'étend sur la cinquième partie du globe; mais tout cela, il faut l'avouer, nous ne le devons qu'à la volonté énergique de nos princes, secondée par les conditions physiques du pays que nous habitons.
Façonnés, moulés, créés par nos souverains et par notre cümat, ce n'est qu'à force de soumission que nous sommes devenus un grand peuple. Parcourez nos annales d'un bout à l'autre, vous y trouverez à chaque page l'action profonde du pouvoir, l'influence incessante du sol, et presque jamais celle de la volonté publique. Toutefois, il est vrai de dire aussi qu'en abdiquant sa puissance entre les mains de ses maîtres, en cédant à la nature de son pays, le peuple russe faisait preuve d'une haute sagesse, qu'il reconnaissait ainsi la loi suprême de ses destinées: singulier résultat de deux éléments d'ordre différent, qu'il ne saurait méconnaître sans fausser son être, sans comprimer le principe même de son progrès possible. Un coup d'oeil rapide, jeté sur notre histoire du point de vue où nous nous sommes placés, va, je l'espère, nous montrer cette loi dans toute son évidence.
Il est un fait qui domine souverainement notre marche à travers les siècles, qui parcourt notre histoire toute entière, qui comprend en quelque sorte toute sa philosophie, qui se produit à toutes les époques de notre vie sociale et détermine leur caractère, qui est à la fois l'élément essentiel de notre grandeur politique et la véritable cause de notre impuissance intellectuelle: ce fait, c'est le fait géographique.
[Ici s'arrête le manuscrit, et rien D iadique qu'il ait jamais été continué.— [Ірим. И. Гагарина.]
27 mai 1839.
Vous ne m'avez pas compris, Princesse, et je ne m'en étonne guère. Pour entendre, dites-vous, la réfutation d'un écrit, il faut connaître l'écrit réfuté: rien de plus vrai. Je vais donc en peu de mots vous mettre au fait de la question et vous dire le fond de mon idée. Mais d'abord je dois vous prévenir qu'il m'est impossible d'admettre la doctrine de l'égale importance de chaque chose contenue dans l'Écriture. Les travaux d'une saine exégèse m'ont appris à faire dans le saint livre la part de l'action directe du S. Esprit, et celle de la main-d'oeuvre de l'homme; Finspiration divine qui plane sur cette oeuvre merveilleuse ne saurait donc rendre à mes yeux également sacré et inviolable chaque mot, chaque syllabe, chaque lettre, dont les hommes se sont servi pour traduire la pensée que le S. Esprit a déposée dans leur coeur. Pour se faire comprendre de la raison de l'homme, le divin verbe a dû faire usage du langage humain et parconséquent se soumettre aux imperfections de ce langage; de même que le Fils de Dieu, en se faisant fils de l'homme, accepta toutes les conditions de la chair, l'esprit de Dieu en se manifestant dans celui de l'homme, dCit accepter aussi toutes les conditions de la parole humaine; mais de même que le Sauveur ne triomphe point de la chair dans chacun dec actes de sa vie, mais dans sa vie tout entière, le S. Esprit ne triomphe point non plus de la parole humaine dans chaque ligne de l'Écriture, mais dans sa totalité. Dire que tout dans la Bible, d'un bout à l'autre, est inspiration, vérité, enseignement, c'est à mon avis
méconnaître à " Ja fois et la nature de l'action exercée par l'esprit de Dieu sur celui de l'homme et le principe divin du christianisme, qu'en raison même de sa divinité la lettre ne saurait toujours réussir à enfermer dans ses modifications nécessaires. Non, certes, ce n'est point là ce que j'ai voulu dire. A Dieu ne plaise que je recule jamais vers ces erreurs profondes qui causèrent tant de maux à l'humanité! Qui ne sait que c'est à cette vénération exagérée du texte biblique que sont dues toutes les dissensions de la société chrétienne? que c'est appuyée sur un texte que chaque secte, chaque hérésie, s'est proclamée tour- à-tour la seule véritable éghse de Dieu? que c'est à la faveur d'un texte que l'on vint à attribuer au pontife romain le titre de chef visible de la chrétienté, de vicaire de J. C, et que c'est le texte à la main qu'on lui a disputé et qu'on lui dispute encore sa suprême dignité?
Et permettez-moi de vous le dire, Princesse, il s'en faut à mon avis que le chemin qui marche à travers les textes soit le plus droit; il me semble au contraire que c'est le plus tortueux et le plus long: témoin, encore une fois, les éternelles discussions des théologiens et des docteurs de la loi, qui ne roulent jamais, comme vous le savez fort bien, que sur la lettre de l'Écriture. Le chemin le plus droit, selon moi, c'est celui d'une raison bien disciplinée, guidée par une croyance lucide et dégagée de toute espèce de sentiment cupide. Le texte a cela de commode qu'il impose silence et fait courber les fronts devant lui; aussi fut-il de tout temps l'asyle de l'orgueil rehgieux. Or, comment voulez-vous que l'orgueil marche dans le droit chemin? Cela est impossible. Pour moi qui ne suis, grâce au ciel, ni théologien, ni docteur de la loi, qui ne suis tout simplement qu'un philosophe chrétien, ce n'est qu'en cette qualité que j'ai pris la plume pour combattre les opinions d'un homme que j'aime, que j'estime, homme de savoir, homme d'esprit, mais non pas philosophe, et qui croit, comme tant d'autres, que la foi et la raison n'ont rien de commun entre elles: voilà l'erreur que j'ai cherché à réfuter, voilà tout l'objet de ma lettre.
Notre ami prétend d'abord que, dans l'enseignement historique, la cosmogonie de la Bible, c'est-à-dire l'histoire révélée de la création de l'univers, devait être omise, parce que, selon
lui, cette histoire est du domaine de la foi et non de celui de la science. J'ai donc tâché de démontrer que l'histoire du genre humain n'avait pas de sens, si on ne la faisait remonter aux premiers jours du monde et à la création de l'homme; que tout serait nécessairement chaos et ténèbres dans cette sphère de la connaissance humaine, si l'on ne faisait luire sur elle la vive lumière des vérités profondes et des symboles admirables contenus dans la Genèse. Arrivant ensuite au fond du sujet, j'ai dit qu'il n'avait jamais été dans les desseins du divin fondateur du christianisme d'imposer au monde une foi muette et myope, comme l'auteur semble le supposer; que le christianisme étant le verbe et la lumière par excellence, il devait naturellement provoquer la parole et répandre le plus grand jour possible sur tous les objets de la vision intellectuelle de l'homme; que, loin de contredire les données de la science, il les appuyait au contraire de sa haute autorité, tandis que la science à son tour venait journellement confirmer par ses découvertes les vérités chrétiennes; que Je christianisme avait fourni à l'esprit humain de nouveaux et nombreux instruments au moyen de l'immense exercice qu'il lui fit subir, alors que les saints les plus illustres de l'Eglise étaient en même temps les plus grands philosophes de leur âge; enfin, qu'il était démontré que les époques les plus fécondes de l'histoire de l'esprit humain furent celles où la science et la religion se donnaient la main. Ce que j'ai donc eu surtout en vue dans les pages que vous venez de lire, c'est cette tendance fâcheuse à perpétuer le schisme que le ХѴІП siècle a établi entre la religion et la science et dont ni les pères de l'église, ni les docteurs du moyen-âge, ces géants de la pensée religieuse, n'avaient nulle idée, tendance dans la quelle malheureusement plus d'un esprit éminent et sérieusement religieux s'obstine à demeurer encore, malgré la direction toute opposée du siècle en bloc, qui aspire, au contraire, de toutes ses puissances à revenir aux allures du bon temps des fortes croyances et à confondre dans un seul faisceau de lumière ces deux grands fanaux de l'intelligence humaine.
Je ne puis naturellement revenir sur tout ce que j'ai dit, mais je dois ajouter encore quelques mots à cette récapitulation sommaire de mon premier dire . Oui, la Bible est le trésor
■> le plus précieux de l'humanité; c'est la source de toute vérité morale; elle a répandu sur le monde des flots de clarté, elle a reconstitué l'intelligence humaine et la société; c'est à la Bible que le genre humain doit en grande partie les biens dont il jouit et qu'il devra probablement le terme des misères qui l'affligent encore; mais gardons-nous bien d'élever la parole écrite au-dessus de ce qu'elle vaut, gardons-nous bien de tomber dans le culte, dans l'idolâtrie de la lettre, gardons nous bien surtout de nous imaginer que tout le christianisme est confiné dans le volume sacré. Non, mille fois non. Jamais le verbe divin ne se trouva emprisonné entre les deux planches d'un livre quelconque; l'univers tout entier n'est pas assez vaste pour le contenir; c'est dans les régions infinies de l'esprit qu'il habite, c'est dans le mystère ineffable de l'Eucharistie qu'il se résume, c'est sur le monument impérissable de la croix qu'il a buriné son aphorisme tout-puissant.
Vous le voyez Princesse, ces lignes contiennent toute une profession de foi. Je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de la faire, et surtout de vous l'adresser. Mes opinions religieuses, en butte aux interprétations absurdes de nos salons, avaient besoin de se formuler d'une manière tant soit peu absolue, et cela fait, elles ne pouvaient trouver de meilleur juge que vous, dont toute la vie a été remplie par l'exercice d'une religion sincère et éclairée.
Думаю, что у васъ и голова п сердце полны впечатлѣніями вашего путешествія; ii такъ вамъ не до разговоровъ со мною. Пришлите письмо, если возможно; если же нѣі-ъ, то скажите М. М., что прислать не льзя, и больше ничего. А затѣмъ прощайте любезный Василій Андрѣевичь.
Voici clière Natalie, un mot pour Lise. C'est pour lui parler de Custine. Le peu de mots que je lui ai dit, n'empêchera certainement pas la lettre d'arriver à son adresse. Peut-être me devinera t-elle et trouvera t-elle moyen de dire ou faire dire à cet homme ce qu'il faut qu'il sache.
Si vous pouvez me donner encore 500 г., je vous en serai fort obligé. Mais il ne faut pas m'envoyer l'argent; faites-, moi dire seulement quand je pourrai venir le chercher.
Вотъ Батюшковъ, котораго ты знаешъ; сталобы дѣло нэ о немъ. Но есть въ Парижѣ Руской, человѣкъ необыкновеннаго ума, по имени Сазоновъ, котораго, къ крайнему моему удивленію, не знаешъ. Онъ находится въ Парижѣ по препорученію министра г. имуществъ, слѣд. офнціальной человѣкъ, et vous ne risquez mon pauvre cher liberal de vous compromettre, en lui rendant service. Найди его и постарайся ему пригодиться. За Гал ахова благодаренъ. Здѣсь всѣ живы и здоровы; народность преуспѣваетъ; по улицамъ разьѣзжаютъ тройки съ позвонками, лапотный элементь въ полномъ развитіи; ежедневно дѣлаемъ новыя открытія, открываемъ Славянъ повсюду; на дняхъ вытолкаемъ изъ міру все неединокровное.— За симъ прощай. Кланяйся брату, Экпітейну, Голицыну, Гагарину, Circourt, Теплякову.
Décembre 1841.
C'est sans doute une chose fort intéressante Princesse, que ces tendances nouvelles de l'église anglicane que nous annonce le livre du révérend I. On doit bénir le ciel qui inspire les différentes communions chrétiennes à se rapprocher mutuel-
1 erneut. Le langage courtois, si différent de celui naguère usité en pareille matière, la modération des accusations portées contre les croyances opposées, l'esprit de charité enfin, qui caractérisent ce petit volume, méritent toutes nos sympathies. On peut beaucoup espérer je crois de cette marche nouvelle que prennent de nos jours les opinions religieuses dans certains pays, mais je dois vous avouer que j'eusse désiré que la discussion se fût établie sur un autre terrain. Je crois que la meilleure manière d'apprécier un principe qui a régné dans le monde, c'est de considérer le fruit qu'il a porté; réduire la question à une question purement théologique, c'est selon moi, la rétrécir beaucoup trop. Votre ministre anglican attaque par exemple avec chaleur le culte de la Vierge et celui des saints; mais en admettant, ce que je suis naturellement fort loin de faire, que ce culte, tel qu'il est professé par nos grandes églises mères, soit en quelque sorte entaché de superstition, il ne faut pas oublier l'influence salutaire qu'il exerce sur le monde. Dans une controverse entre bons chrétiens, il ne suffit pas que l'esprit soit dans le vrai, il faut aussi que le coeur y soit. N'est-ce pas ce culte qui rendit la morale evangélique praticable en faisant verser à la mère de Dieu des torrents d'amour sur la terre et en offrant à la faiblesse humaine un certain nombre de modèles à imiter avant de pouvoir atteindre au grand modèle placé au sommet de l'échelle chrétienne? N'est-ce pas à ce culte que Ton doit ce qu'il y eut de plus fécond dans le christianisme du moyen-âge? Otez à cette époque de sauvage grandeur son adoration exaltée de la Vierge et sa vénération profonde du nimbe sacré, et le monde serait encore aujourd'hui peut-être à Tétat où il se trouvait alors. Dans cet âge où la force brutale était souveraine, croyez-vous que la simple morale de l'Evangile et les seules vertus surhumaines du Sauveur eussent suffi pour adoucir les moeurs de ces hommes du nord dont la nature de fer venait d'être initiée à toutes les dépravations de la civilisation romaine dégénérée en saturnales interminables? Ne fallait-il pas leur montrer des vertus à leur taille et leur apprendre à courber leurs fronts, à fléchir leurs genoux devant elles? Ne fallait-il pas leur parler un langage à leur portée et s'adresser bien plus à leur coeur, à leur imagination qu'à leur intelligence. On ne saurait douter, par exemple, que l'art chrétien,
cette belle fleur du plus pur sentiment religieux, n'eût été impossible sans le culte des saints. Eh bien! cet art fut certainement plus utile à la société que ne le seront jamais des A'olumes de , froides prédications. Bien plus, je suis persuadé, quant à moi, que même en ce moment les temples admirables dont l'église renversée peupla l'Angleterre, tout muets qu'ils sont, y prêchent bien mieux l'Evangile à ses populations trop ingrates, il faut le dire, à ce magnifique héritage, que les prédicateurs de son église actuelle. Je vous avoue d'ailleurs que j'ai peine à comprendre comment cette église, dont le nom seul d'Église établie indique l'origine, se trouve être cette même église qui y fut fondée dès les temps apostoliques et détruite après par les Saxons. Mais quoiqu'il en soit, du moment qu'elle désavoue son origine récente, qu'elle ne veut plus dater que de l'époque où il n'y avait au monde qu'une seule église, cette église, qui existe toujours, sera sans doute fort heureuse de lui ouvrir ses bras. Cette espèce d'abjuration de la source impure dont elle se faisait auparavant gloire d'être sortie, est certainement un grand pas de fait et nous devons l'en féliciter du fond de notre coeur. Comment, en effet, les antiques communions au sein des quelles le christianisme s'est épanoui, s'est formulé, et qui lui ont acquis le monde, ne se réjouiraient- elles pas de voir leurs jeunes soeurs comprendre enfin qu'il ne saurait y avoir qu'une seule église chrétienne, et cela, non je ne sais quelle église métaphysique planant dans les sphères de l'idée, mais une église bien лdsiblement et bien réellement établie par J. C. sur cette terre qu'il arrosa de son sang, qu'il sanctifia par son séjour au milieu de nous?
Je m'aperçois Princesse, que je n'ai fait encore- qu'aborder la matière et que je suis déjà au bout de ma seconde page; je ne sais si vous voudrez bien vous contenter de ce que je л4ens de vous dire, mais je ne veux point fermer ma lettre sans essayer de résumer en peu de mots mes sentiments sur cette question intéressante. Je crois donc que la mission de l'Église dans les siècles étant de civiliser chrétiennement le monde, il lui fallait pour cela être constituée avec force et puissance; qu'ayant à faire concevoir aux hommes qu'il n'existait qu'une seule manière de connaître Dieu et de l'adorer, elle devait être naturellement dominée par le besoin de con-
server sa propre unité; que si elle se fut réfugiée dans un spiritualisme exagéré ou dans un ascétisme étroit, que si elle ne fut jamais sortie du sanctuaire, elle se serait par là frappée de stérilité et ne serait jamais parvenue à accomplir son oeuvre; enfin, que ses destinées terrestres ne pouvant être remplies que dans les conditions de la raison humaine, conditions qui lui imposaient l'obligation de se combiner toujours avec l'esprit des temps qu'elle eut à traverser, on ne doit point lui reprocher d'avoir suivi la route qui lui était tracée par la nature des choses, et la seule par conséquent qu'il lui fut possible de suivre. Encore un mot: vous savez qu'un jour, au plus fort des fureurs féodales, l'Église défendit toute espèce d'hostilité pendant quatre jours de la semaine, et qu' elle fut obéie: or, je vous le demande, croyez- vous que si elle ne fut point constituée ainsi qu'elle Га été, elle se fut jamais avisée de proclamer cette fameuse trêve de Dieu, vrai code de paix et de miséricorde, qui, de l'aveu même des écrivains protestants, contribua plus que tout autre chose à développer parmi les nations modernes tous les sentiments humains? Non, assurément. Dans cette controverse générale et pacifique qui va donc s'établir peut-être dans le monde religieux, il me semble qu'il ne faudra jamais perdre de vue les services rendus à l'humanité par les anciennes croyances, ni la nécessité où elles se sont trouvées de s'ériger en pouvoir social et de se soumettre toutes les autres puissances. Alors, si pleines de reconnaissance pour le bien qu'elles ont fait, les nouvelles croyances leur tendent la main avec charité, on pourra espérer sans doute que l'Esprit-Saint lui-même daignera les éclairer et leur découvrir tout un monde d'amour, où les opinions naguère les plus divergentes iront se plonger et se confondre. Puisse cet heureux moment ne pas tarder à réjouir les coeurs des vrais chrétiens! Puisse surtout, chose fort à craindre de nos jours, une philosophie insolente qui prétend réconcilier à l'aide de quelques formules barbares toutes les choses irréconciliables, ne point л^епіг se poser en médiatrice entre de sincères et profondes convictions dont elle ne saurait, ni concevoir la nature, ni mesurer la portée, et faire aboutir ainsi tout ce saint travail des esprits religieux à quelque compromis maladroit, à quelque commérage philosophique indigne de la religion du Christ.
1842. Moscou, 20 mai.
Monsieur,
Depuis que vous me fîtes l'honneur de m'écrire il s'est passé bien des choses dans le monde philosophique, mais de toutes ces choses celle qui m'a le plus vivement intéressé, c'est de vous voir paraître sur le nouveau théâtre où vous appela un prince, ami du génie. Sitôt que j'eus appris votre arrivée à Berlin, j'éprouvais le désir de vous adresser mes voeux pour le succès de vos doctrines dans ce centre de la science allemande; diverses circonstances, indépendantes de ma volonté m'empêchèrent de le satisfaire: aujourd'hui je n'ai plus qu'à vous féliciter de votre triomphe. Je n'ai pas la présomption de croire que mes compliments puissent vous toucher infiniment, et si je n'avais pas autre chose à vous dire, peutêtre m'eussé-je abstenu de vous écrire; mais je n'ai pu résister à l'envie de vous instruire du puissant intérêt qui s'attache pour nous à votre enseignement actuel, ainsi que des sympathies profondes dont le petit groupe de nos esprits philosophiques salua votre entrée dans cette nouvelle période de votre glorieuse carrière.
Vous n'ignorez pas, sans doute, que la philosophie spéculative a pénétré chez nous depuis longtemps; qu'une grande partie de notre jeunesse, avide de lumières nouvelles, s'est empressée de communier avec cette sagesse toute faite, dont les formules variées offrent au néophyte impatient le précieux avantage de le dispenser d'une méditation laborieuse, dont les allures hautaines plaisent tant aux intelligences juvéniles: mais ce que vous ignorez probablement c'est que nous nous trouvons en ce moment au milieu d'une espèce de crise intellectuelle, destinée à exercer une influence extraordinaire sur l'avenir de notre civilisation; que nous sommes en proie à une réaction nationale, passionnée, fanatique, savante, effet naturel des tendances exotiques sous l'empire des quelles nous vécûmes trop longtemps, mais qui toutefois, dans son exclusivité étroite, ne tend à rien moins qu'à une reconstruction ra-
dicale de l'idée du pays, telle qu'elle se trouve faite, non par l'effet violent de quelque cataclysme social, ce qui pourrait légitimer en quelque sorte un retour violent vers le passé, mais tout simplement par le cours naturel des choses, par la logique infaillible des siècles, et surtout par le caractère même de la nation. Or, la philosophie que vous êtes venu détrônera Berlin en s'introduisant parmi nous, en se combinant avec les idées en cours chez nous, en s'accouplant avec l'esprit qui nous domine à cette heure, nous menaçait de fausser complètement notre sentiment national, c'est-à-dire ce principe caché au fond du coeur de chaque peuple, qui fait sa conscience, la manière dont il se conçoit et se conduit dans la voie qui lui est assignée dans l'ordonnance générale de l'univers. La prodigieuse élasticité de cette philosophie qui se prête à toutes les applications possibles venait créer parmi nous les imaginations les plus bizarres sur notre rôle dans le monde, sur nos destinées futures; sa logique fataliste qui supprime presque le libre arbitre, tout en le constituant à sa façon, qui trouve partout une nécessité inexorable, se tournant vers notre passé, allait réduire toute notre histoire à une utopie rétrospective, à une arrogante apothéose du peuple russe; son système de réconciliation universelle, par un procédé chronologique tout nouveau, piquant échantillon de nos capacités philosophiques, nous menait à croire, qu'anticipant - sur la marche de l'humanité, nous avions déjà réalisé au milieu de nous ses théories ambitieuses; enfin elle allait peut-être nous dépouiller du plus bel héritage de nos pères, de cette pudeur de l'intelligence, de cette tempérance de la pensée dont un culte fortement empreint de contemplation et d'ascétisme avait pénétré leur être. Jugez donc si pour tous ceux de nous qui chérissent sérieusement leur pays, vous fûtes le bien-venu au foyer de cette jDhilosophie dont l'influence pouvait nous devenir si funeste. Et ne pensez pas que j'exagère cette influence. Il est des moments dans la vie des peuples où toute nouvelle doctrine, quelle qu'elle soit, se trouvera toujours investie d'une puissance extraordinaire en raison du mouvement extraordinaire des esprits qui caractérise ces époques. Or, il faut l'avouer, l'ardeur avec laquelle on s'agite chez nous sur la surface de la société pour retrouver je ne sais quelle nationalité perdue est incroyable. On fouille dans tous
les coins de l'histoire du pays: on retait celle de tous les peuples du monde, on leur inflige une origine commune avec la race privilégiée, la race slave, selon leur plus ou moins de mérite; on remue toute la croûte du globe pour y découvrir les titres du nouveau peuple de Dieu; et tandis que cette nationalité rebelle échai)pe à tout ce vain labeur, on en fabrique une nouvelle, que Ton prétend imposer au pays, parfaitement indifférent d'ailleurs au transport fiévreux de cette science imberbe. Mais les fièvres se gagnent, et si la doctrine de la manifestation immédiate de l'Esprit absolu dans l'humanité en général et dans chacun de ses membres en particulier, continuait à régner dans votre métropole savante, nous verrions, j'en suis sûr, tout notre monde littéraire bientôt converti à ce système, courtisan obséquieux de la raison humaine, flatteur charmant de toutes ses prétentions. Vous le savez, en fait de philosophie, nous sommes encore à notre point de départ: il s'agit donc de savoir si nous allons nous livrer à un ordre d'idées provoquant au plus haut point tous les genres d'infatuations personnelles, ou si fidèles à la route que nous suivîmes jusqu'à ce jour, nous continuerons à marcher dans les voies de cette humilité religieuse, de cette modestie de l'esprit qui furent de tout temps le trait distinctif de notre caractère national, et, en dernier lieu, le principe fécond de notre développement singulier. Continuez donc. Monsieur, à triompher d'une philosophie superbe qui prétendait supplanter la vôtre. Vous le voyez, les destinées d'une grande nation dépendent, en quelque sorte, du succès de \^otre système. Puissions-nous un jour voir mûrir au milieu de nous tous les fruits de la vraie philosophie, et vous le devoir!
1 Novembre. Basmamiaya.
Je venais de vous écrire une lettre toute pleine de sottises en réponse à celles que vous m'adressiez dans votre lettre à Mad. Sverbéyef, lorsqu'elle reçut une autre pour son mari, avec les deux mots à mon adresse. Me voilà donc bien penaud avec ma lettre de sottises. Je vous avoue cependant que j'ai quelque regret de cet incident, car il y avaient de très bonnes choses dans ma lettre, et que vous-mêmes, you^ eussiez été charmé de lire. Mais vous avez le don du malà-propos. Quoiqu'il en soit, il n'en faut plus parler, je n'ai plus à cette heure qu'à vous apx)rendre le plaisir que m'a fait éprouver cette réparation un peu tardive, il est vrai, mais que j'accepte de tout mon coeur et dont je vous sais tout le gré imaginable. Je n'ai du reste jamais douté de votre bon coeur, tout perverti qu'il soit par la philantropie, pas plus que de votre amitié, et j'espérais bien qu'un beau joui* vous me reviendriez. Je suis persuadé qu'en traçant cette ligne touchante, vous avez éprouvé que toutes les satisfactions de l'amour-propre ne vaillent pas la douceur d'un bon sentiment. Et à ce propos, je dois vous dire que je ne fus nullement surpris de vos colères fantasques; mieux que personne je conçois le malaise d'une existence comme la vôtre, mieux que personne je sais que le bien-être sérieux de l'âme nous manque à tous, et que force nous est par conséquent de remplir notre vie des vapeurs de la vanité. Malheureusement ces vapeurs sont parfois fort délétères et finissent par dénaturer notre organisme.
Je suis heureux d'apprendre que vous voyez beaucoup ma cousine. C'est une des personnes les plus distinguées que je connaisse. Pour l'honneur du pays, je vous engage bien à lui faire de votre mieux les honneurs de la société parisienne. D'où vient que vous ne dites rien de la brochure de Labensky? Je viens de la lire. Quoiqu'écrite en style de réfugié, ou plutôt d'étranger, elle a un mérite très réel, selon moi, celui de prouver à merveille la nécessité de la réforme de Pierrele-Grand à l'époque où il parût. Pien de grand ou de fécond ne se fait dans l'ordre social, sans qu'un besoin impérieux
ne le provoque, et ce n'eyt qu'à condition de répondre à ce besoin que les réformes sociales réuississent. Voilà toute; l'histoire de Pierre-le-Grand. Si Pierre-le- Grand n'était venu, qui sait, peut-être eussions nous été aujourdbui provinc(; suédoise, et où en serait alors, je vous prie, notre chère école historique?
Nous sommes encore ici dans les solitudes étésiennes, et je crains fort que la saison qui ramène le monde, ne nous ramené que tout juste le peu de vie qu'il faut pour ne point se croire mort. Si vous vous avisez de m'écrire, ce dont je doute un peu, parlez-moi bien de cette chère Lise, dont je n ai pas réussi à me faire aimer singulièrement, mais que moi, j'aime plus que je ne puis vous le dire. Ceci entre nous. Mad. Sverb. va vous écrire. Vous comprenez le Л'ide que la mort de l'excellente comtesse Z. laisse dans son existence toute d'affections et de sympathies; elle est encore loin d'être remise de sa douleur, vous saurez donc apprécier ce témoignage de son amitié pour vous, car on n'aime point à se détacher d'une douleur véritable et profonde. Bon jour donc. Je ne vous dis pas à revoir, vu que je quitte Moscou définitivement au mois de Mars, pour n'y plus revenir. — Dites toutes mes vénérations imaginables à Mad. de Circourt et à la P. Hélène, si elle se trouve a Paris. Embrassez л^otre frère bien tendrement de ma part.
изъ сообщниковъ этого торжества, сказалъ мнѣ: „ѵоііа се qui s'appelle une exposition claire". Такъ какъ я не изъ числа тѣхъ, для которыхъ такъ ясно выразилась мысль оратора, то тебѣ ее и не передамъ, а стану продолжать описаніе самаго представленія.
ßasmannaya, 15 Janvier 1845.
Je viens de recevoir, mon cher Monsieur, la feuille du Semeur, contenant le fragment du sermon de notre arclievêque. Le journal fut adressé directement à Monseigneur, qui Га gardé jusqu'à ce moment; voilà pourquoi je fus si longtemps sans vous répondre. Il eut mieux valu assurément, que l'indiscrète feuille me fut parvenue d'abord, et mieux encore, que le sermon s'y trouva imprimé en entier et sans l'étrange' commentaire du rédacteur. Heureusement Monseigneur n'y a pas fait grande attention. Je viens de le voir; j'en ai reçu Гассиеіі le plus gracieux. Les bonnes paroles qui précèdent le frag-
ment, auront fait équilibre. Vous savez fort bien que toutes nos maisons de détention possèdent des chappeles et qu'il n'existe pas au monde d'église plus indulgente que l'église orthodoxe. Elle l'est peut-être trop. Il est dans la nature du principe religieux de s'exalter dans ce qu'il renferme de plus intime, d'hyperboliser, pour ainsi dire, ce qu'il contient de plus profond. Or, notre église est essentiellement ascétique, tout comme la vôtre est essentiellement sociale: de là, l'indifférence de l'une pour tout ce qui se passe en dehors d'elle, le vif intérêt que porte l'autre à toute chose. Ce sont là les deux pôles de la sphère chrétienne, tournant sur l'axe de sa vérité absolue, de sa vérité vraie. Dans l'application on voit souvent les deux églises changer de rôle, mais ce n'est pas d'après des cas isolés qu'il faut juger les principes. —Quant à voir dans notre saint prélat un réformateur, cela fait pouffer de rire. Il en ri lui-même de très bon coeur. Le journaliste a pris tout simplement un mouvement oratoire, fort bien motivé d'ailleurs, selon moi, pour une révolution religieuse. Je ne me lasse pas d'admirer vos esprits les plus sérieux, lorsqu'ils nous font l'honneur de parler de nous. On dirait qu'habitants d'une autre planète, on ne saurait nous observer qu'à la faveur d'un de ces télescopes qui font voir les objets renversés. Il est vrai que c'est un peu notre faute. L'erreur ou vous tombez si souvent sur notre compte, vient en partie du peu de part que nous avons encore pris au mouvement général des idées au sein de l'humanité. Mais le jour n'est pas loin, je l'espère, où nous viendrons prendre la place qui nous est réservée parmi les peuples civilisateurs du monde. Vous qui venez de nous voir de vos yeux, vous devez avoir appris que les titres ne nous manquent guère pour l'obtenir. Si toutefois, vous ignorez encore, par hasard, malgré cela, quels sont au juste ces titres, vous n'auriez 'qu'à vous en informer auprès de cette jeune école, l'honneur de la Russie, dont vous pûtes vous-même apprécier l'élan superbe et la haute portée, et je vous réponds qu'elle vous en fournirait un ample catalogue. Vous voyez que je deAdens un peu sla\^e, comme dirait Madame de Circourt. Que voulez-vous? le moyen d'échapper à une contagion d'autant plus active que c'est là un phénomène pathologique tout nouveau dans nos climats. Au moment où je vous écris, p. e. nous avons ici un Cours d'histoire littéraire de la Russie ^
qui remue toutes les passions en même temps que toutes les poussières nationales. C'est à ne plus s'y reconnaître. Le savant professeur fait vraiment merveille. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'il tire de conséquences admirables du fort petit nombre de monuments littéraires épars sur les steppes immenses de notre iiistoire, tout ce qu'il découvre de puissances enfouies dans notre passé. Puis, en face de ce noble passé, il met en regard le passé mesquin de l'Europe catholique, et il lui en fait honte avec une verve, une hauteur incroyables. Et n'allez pas vous imaginer que cette doctrine nouvelle ne trouve guère parmi nous que de tièdes sympathies. C'est un succès étourdissant. Chose remarquable! Adèptes et adversaires, tous y applaudissent, ces derniers plus vivement encore que les premiers, charmés qu'ils sont apparemment, de ce qu'ils prennent, eux aussi, pour le triomphe de leurs idées ridicules. Je ne doute pas que notre professeur n'arrive à démontrer j"usqu'à l'évidence la supériorité de notre civilisation sur la vôtre, thèse qui comprend tout son programme. Ce qu'il y a de certain, c'est que plus d'un esprit récalcitrant se trouve déjà réduit au silence par l'ascendant de sa parole lucide, chaleureuse, pittoresque, forte de l'appui d'un patriotisme éclairé et qui rappèle si bien celui de nos pères, forte surtout, de la faveur bien assurée des sphères suprêmes de la société, dont les tendances se sont mainte fois prononcées avec éclat sur ces questions intéressantes. 11 se propose, diton, de publier son Cours; je serai heureux de le faire connaître à l'Europe savante dans l'idiome universel du monde civilisé. — Transcrit en français, il ne saurait manquer de produire une sensation profonde dans vos latitudes, voire même, de convertir bon nombre de gens dans cette vieille Europe, toute fatiguée de ses routines stériles, et qui ne se doute guère, j'en suis sûr, qu'il existe à sa porte tout un monde inconnu, riche de tous les éléments de progrès qui lui manquent, contenant des solutions pour tous les problèmes qui la préoccupent et qu'elle ne saurait résoudre. — Rien de plus naturel, du reste, que cette supériorité de notre civilisation sur celle de vos pays. Qu'est-ce que votre société, après tout? le produit incohérent d'une multitude d'éléments hétérogènes, l'amalgame confus de toutes les civilisations du monde, le fruit de la violence, de la conquête et de l'usurpation. Nous
* autres, au contraire, nous ne sommes rien autre cliose, que le résultat simple, logique, d'un seul principe suprême, du principe religieux, du principe d'amour. — Le seul élément étranger au cliristianisme qui soit entré dans la construction de notre édifice social, c'est l'élément slave, et vous savez combien il est d'une nature élastique et docile. Aussi, tous les chefs du mouvement littéraire qui s'accomplit en ce moment au milieu de nous, quelque soit d'ailleurs leur divergence sur d'autres questions, sont-ils tous d'accord sur ce point, que nous sommes le véritable peuple de Dieu des temps modernes, point de vue qui ne manque pas, si vous voulez, d'un certain parfum de mosaïsme, mais que vous trouverez néanmoins d'une profondeur singulière, si vous considérez le rôle magnifique que l'église a joué dans notre histoire et cette foule de nos ancêtres couronnés par elle du nimbe sacré.— Il y a plus, l'un de nos esprit les plus remarquables, et qu'à ce trait vous reconnaîtrez facilement, vient de prouver avec cette logique puissante qui lui est particulière; que le christianisme ne fut possible dans le principe que dans notre milieu social, qu'il ne pût s'épanouir complètement que là, attendu que nous étions le seul peuple au monde convenablement organisé pour le recevoir dans sa forme la plus pure, — d'où il suit, comme vous voyez, que J. C. eut pu, à la rigueur, fort bien se dispenser d'envoyer ses apôtres par toute la terre, et que l'apôtre s. André suffisait parfaitement à la tâche répartie entre eux. Il est bien entendu, comme de raison, que la doctrine révélée, une fois arrivée à son développement complet dans cette atmosphère préparée pour elle, il lui sera loisible de continuer sa marche pour achever sa palingénésie universelle, et vous pouvez par conséquent nourrir jusqu'à un certain point l'espoir de la voir aussi arriver un jour chez vous. 11 est certain qu'il y aurait quelque difficulté à accorder tout cela avec le principe cosmique du christianisme, professé avec tant d'obstination dans l'autre hémisphère de l'univers chrétien, mais c'est précisément cette différence capitale entre les deux doctrines, qui nous donne tant d'avantages sur vous. On le voit, loin d'être condamnés, comme vous, à une immobilité perpétuelle, loin d'être pétrifiés dans le dogme, comme vous, nos croyances admettent, au contraire, les applications les plus heureuses et les plus variées du principe chrétien, et notamment au principe
national, privilège immense que vous ne sauriez trop nous envier. Notre cher professeur nous a dit aussi l'autre jour du haut de sa chaîre, avec l'accent de la plus profonde conviction et de son timbre le plus sonore, que nous étions le vase d'élection, destiné à recueillir et à conserver le dogme évangélique dans sa pureté, pour le transmettre au temps voulu aux nations moins heureusement constituées que nous. Ce nouvel itinéraire de l'évangile, intéressante découverte de notre intelligence indigène, sera admis, je n'en doute pas, par toutes les communions chrétiennes, sitôt qu'il en sera connu, mais en attendant il ne faudra pas trop vous étonner, si, un de ces beaux jours, vous apprenez par hasard qu'au moment où vous étiez plongés dans les ténèbres du moyen-âge, nous marchions à pas de géant dans la voie de tous les progrès imaginables, que nous possédions dès-lors tous les bienfaits de la civilisation moderne, la plupart des institutions qui ne se trouvent guère chez vous, même à cette heure encore, qu'à l'état d'utopies. Inutile de-^ vous dire quel fut le funeste événement qui arrêta nos pas au milieu de notre marche glorieuse au travers les siècles: vous l'avez entendu répéter mille fois, lors de votre séjour à Moscou; mais je ne puis vous laisser ignorer mon opinion personnelle sur cette matière.— Oui c'est l'invasion des idées de l'occident, de ces idées repoussées par tous nos antécédents historiques, par tous nos instincts nationaux, qui paralisa nos puissances, qui faussa toutes nos belles tendances, qui dénatura toutes U'^s vertus, qui nous fit enfin redescendre à votre niveau, où peu s'en faut. Donc il faut revenir sur nos pas, il faut retrouver ce passé que vous nous avez si méchamment dérobé, le reconstruire de notre mieux, et nous y loger, pour n'en plus sortir. Telle est l'oeuvre qui occupe maintenant tous nos bons esprits, à laquelle je m'associe du fond de mon coeur, dont le succès fait l'objet de mes voeux, et cela, d'autant mieux, que je suis convaincu que l'espèce de rotation que nous subissons à cette heure, ne pourra être pleinement appréciée qu'au jour de son triomphe définitif. J'ignore l'opinion que vous pourrez vous former de tout ce que je viens de vous dire, et je souhaite que vous ne vous méprenniez pas sur la mienne, mais toujours est-il que si vous revenez nous voir dans quelques années d'ici, vous pourrez tout à- votre aise admirer les fruits de notre développement rétrograde. — Au moment où i'allais plier ma
lettre, je reçois votre article du Semeur. Je souhaite que son Eminence prenne l'avis en bon chrétien. Vos observations me semblent un peu sévères, quoique j'ustes, quant au fond. Nous en reparlerons, lorsque j'aurai à vous rendre compte de l'effet qu'elles auront produit sur notre vénérable pasteur. Je n'ai pu encore me procurer le numéro de la Bibl. de Génève dont vous me parliez dans votre lettre, mais je compte bien vous y lire un de ces jours. Veuillez me rappeler au bon souvenir de Madame de Circourt et l'assurer de mes dévotions. Je me flatte qu'elle n'aura pas gardée une impression trop odieuse de notre fanatisme slave, en général, et du mien en particulier. Moi aussi j'ai peu de gout pour les nationalités exclusives et étroites; j'avoue même, que j'estime médiocrement cette vertu géographique, dont l'antiquité payenne faisait tant de bruit et qu'ignore l'évangile; voici cependant une réflexion que madame de Circourt me permettera de lui soumettre, sauf correction, bien entendu. Nul doute que Paris ne soit aujourdhui le grand foyer du mouA^ement social du monde, que ses salons ne soient les centres privilégiés de la pensée verbale du siècle; il est certain encore que c'est à Paris que les idées et les intelligences vont de nos jours chercher leurs couronnes, leurs auréoles, leurs brevets; mais on ne saurait nier non plus, je crois, qu'il n'existe encore par-ci, par-là, quelques petits foyers, quelques centres obscurs, et dans ces foyers, dans ces centres, quelques pauvres idées, quelques pauvres intelligences, qui pourraient, sans trop de présomption, réclamer, sinon l'aumône d'un intérêt profond, du moins celle d'une curiosité sérieuse, surtout de la part des gens qu'un vent mauvais fait parfois échouer sur nos grèves arides, et qui peuvent ainsi apprécier les efforts que nous faisons pour les défricher. — Agréez mon cher Monsieur, l'expression de mes sentiments dévoués. P. Tchaadayef.
L'affaire de Madame Lassavinof [?] est en train, chère amie. Je crois qu'il serait inutile d'en écrire à Akimfief. Cela peut s'arranger par Panine. Vous savez d'ailleurs que Mikvitz est le médecin des Renval. J'ai passé une journée effrayante hier, si bien que je fus obligé d'envoyer chez Sakologorsky, qu'on a pas trouvé. Mikvitz était venu dans la matinée, mais avant l'accès. Aujourdhui je me sens un peu mieux. Envoyez-moi je vous prie Sakol. — s'il ne vient pas ce matin, s'entend.— L'autre jour Evans a diné avec moi en tête à tête, et je me trouvais si bien que je lui promis d'aller voir avec lui M ad. Orlof, dont il me transmit la touchante invitation. Dans la
soirée arriva Soltikof, pour m'inviter de la part du P. Serge Galitzine à venir diner chez lui le dimanche. Je lui promis aussi de m'y rendre. Aujourdhui, je ne puis plus y songer. Je suis derechef en pleine dissolution. — Mad. Orlof a pris un logement dans la maison Fosch, en face des Pavlof — c'est presque un voisinage pour moi. Malheureusement je ne pourrai pas en profiter. Lorsqu'elle y sera établie, moi je le serai dans mon tombeau de Dmitrief. J'ai bien des choses à vous dire qu'il serait trop longues à écrire. Je ne puis songer à sortir avant 10 heures, si toutefois je sors. — Vous avez été souffrante. Comment allez -vous à cette heure? Quelles nouvelles de Jean? — Quand pourrai-je expédier à Lise ma lettre d'adieu. — Le régisseur des Levachof est venu chez-moi pour me demander un délai jusqu'au premier de Septembre. Il faut tacher de vivre jusque-là. —
Que devenez -vous chère amie? On vous aura peut-être dit que je me portais mieux. Erreur. J'ai diné, il est vrai, à Kouzminky le dimanche. Je me suis cru bien portant ce jour-là, voilà tout. J'ai passé cette journée fort agréablement, mais aujourdhui je suis dans mon état primitif. Nous avons causé de vous et de Lise avec ИМ. Kotchetof. J'ai trouvé là un monde de vieilles connaissances et beaucoup d'aimable intérêt de la part des princesses. En revenant, je me suis égaré. — Je voudrais vous voir pour vous parler de choses qui vous ne feraient pas faire de grands yeux, et qui peut-être vous feraient plaisir. — Bon jour. — Mikvitz est malade.
Envoyez -moi ma lettre à Circourt si vous l'avez chez-лws. Je vous la renderai. —
Je vous demande pardon ma chère amie, de n'avoir pas répondu à Votre billet, que je n'ai reçu que dans la soirée. J'espère que vous ne m'avez pas attendu, et que ce n'est pas sérieusement que vous m'aviez convié à votre frugal repas. II
ne faut plus songer à ces choses-là. Depuis votre départ, je ne suis plus sorti que pour prendre le frais la nuit, et pour trouver un moment d'oubli à mes souffrances dans la stupide somnolence du club anglais. Tout ce que je puis vous dire sur mon état, c'est que je vis encore, grâce à mes hôtes. Overt n'est pas encore venu. L'excellent Mikvitz continue de venir. La P. Volchonsky est venu me faire ses adieux et me faire •écrire ques lignes à côté de celles de Yermolof, dans son livre de souvenirs. Elle m'a parlé de vous avec la plus touchante affection. Mad. Novosiltzof qui vient de quitter Moscou, m'a adressé quelques mots avant de partir. Elle me croyait à la campagne. — Si vous voulez avoir l'extrême bonté de vous informer si Sakologorsky est de retour, et me l'apprendre, vous m'obligerez infiniment. Madame Mouravief a fait le voyage de Troitza et se porte bien. — Adieu ma bonne. — Veuillez demander si Boborikine est à Moscou.
Il m'est ordonné, chère amie, de sortir demain. Il ne s'agit donc plus de me ménager. — Votre billet m'avait fait du mal, je n'y comprenais rien.— J'allais demander à diner à Rajefsky, qui a passé la soirée chez moi, et m'y avait convié.— Mais vous concevez que je préfère être chez vous demain. — Paitesdonc faire des cottelettes de poulet et dites-moi que vous m'attendez.—C'est grâce aux remèdes de Zablotzky que je vais mieux; dites-lui cela, et dites-lui de venir me voir demain matin, afin de constater l'état de ma santé.— A demain donc, je l'espère. — Je viens d'écrire à Иванъ Матвѣевичъ.— Mad. Sverbeyef m'avait déjà envoyé Tourgenief, pour m'apprendra la naissance d'un fils. —
J'envoie quelqu'un dans votre contrée. Faites savoir, je vous prie, à Zablotzky que l'hémorrhagi^ augmente singulièrement.— . : , ^
La journée d'hier s'est passée d'une manière épouvantable. J'ai eu des moments où je ne savais que devenir, où des idées de suicide venaient involontairement se présenter à mon esprit. J'ai envoyé deux fois chercher Zablotzky, qui n'est pas venu. Il ne connaît pas ma nature; c'est le seul pourtant qui puisse m'être utile en ce moment. Heureusement j'ai eu du monde toute la soirée. Soltikof est venu, revenant de Kouzminky. — Si vous pouvez sortir demain, j'aurais une prière à vous faire. Ce serait de passer chez les Maksutof. Hildebrand vient de m'apprendre que Targent destiné à me solder, a été par hasard employé à solder un arriéré du lombard, mais que Maksutof a écrit à Delvig pour remédier à cela.. Il parait que cela peut facilement se faire; mais je voudrais bien savoir ce qui en est. — J'ignore ce que je deviendrai aujourdhui; la journée commence sous de bien tristes augures. — Adieu. — Vous avez oublié de m'envoyer le cahier de la Revue. — Sverbéyef ne sait -il pas que je suis malade? — Adieu.
Je me suis assez bien tiré de ma soirée d'hier, à mon grand étonnement. — Envoyez-moi je vous prie mon portrait sans le cadre. Il s'agit d'en faire un dessin. — N'oubliez pas de me faire tenir la lettre de Lise. — J'ai trouvé chez les Vasiltschikof, la P. Dolgorouky qui a vu Lise l'autre jour chez elle, à ce qu'elle m'a dit. —
Je vous ai écrit chère Natalie, pour vous demander de vo& nouvelles et de celles de Dmitry. Vous ne m'avez pas répondu. Il fait trop chaud pour aller vous voir. Je tacherai pourtant de le faire demain. Mais vous qui vous portez-bien, je suppose, pourquoi ne me donnez-vous pas signe de vie? Aujourdhui je vais prendre un bain; je ne sais ce qui en sera. Vous avez reçu le billet de Барщовъ. Qu'en dites-vous? Je
crois que Петръ Ив. а raison. La dilférence du prix est si minime, qu'il vaudrait mieux s'en tenir à ce logement, qui est bien meilleur, et qui n'a point pour propriétaire une femme capricieuse. Mon ancien propriétaire, Reche tnikof, m'offre mon ancien logement pour l'ancien prix, 1200 r. par an.— C'est encore fort bien. — Je me repose dans tout cela sur le bon Dieu et sur vous autres. — Veuillez me donner de vos nouvelles. Si le bain ne me tue pas, je viendrai vous voir.
Voilà donc tous nos projets anéantis. 11 ne s'agit pas, vous le savez, d'un logement provisoire, que j'ai d'ailleurs en face de moi chez Perofslcy. Vous savez que Schultz ne songe à rien faire en hiver, ce qui d'ailleurs, vu tout ce qu'il y a à faire, serait impossible. — Comment voulez-vous que je cherche un logement, dans l'état de ma santé? Je ne sors que par ordre du médecin, pour prendre l'air, et pour aguérir mon visage à l'atmosphère. — Петръ Ивановъ m'a promis d'en chercher un, et Lise m'écrit que vous allez toutes les deux vous en occuper. A la bonne heure! Quand je me sentirai mieux, je ferai aussi de mon coté ce que je pourrai. — Il y a un logement dans votre maison qui pourrait me convenir, je crois, mais on demande 1200 r. — cela dépasse mes moyens. — Dans le quartier que vous habitez, dans celui de Lise, on pourrait en trouver un pour 1000,— je pense. Faites je vous prie voir, et venez ce soir, vous êtes bien sûre de me trouver tous les soirs. — Je suis loin encore de songer à aller passer mes soirées dehors. —
Il y a un fort bon logement à la Kislofka, vis-à-vis la maison Teplof, dans l'ancienne maison Lang. —
Je prends des bains; j'en ai pris un qui m'a fait du bien. J'en prenderai un demain.— Un de ces jours, je compte vous solder une partie de ce que je vous dois; mais non pas ce soir. Cela me fatiguerait.—
Mettez un peu votre monde en campagne pour la recherche d'un logement, — voilà l'essentiel. — D'autres persolies aussi se sont chargées de cela.— Adieu, à ce soir, après 8 heures.— Vous trouverez Evans.—
Lise me dit que vous allez toutes les deux vous occuper de me tirer de la position embarrassante où je me trouve et qui ne me va pas du tout. Ce mot m'a fait grand plaisir.—
Au fait, je vais mieux— grâce à Heymann et à la baignoire ue m'a donné mad. Mouravief . —
Chère amie. Il parait que Lise n'est point venue. Vous ne m'avez point dit encore ce qu'elle vous a répondue à la demande que vous lui aviez faite de ma part. Vous savez la position où je me trouve. Impossible de rester dans le logement où je suis; vous savez ce que Zablotzky en dit. L'appartement des Gicharef est encore incertain, quoique je sois assuré que, si vous et Lise, vous y mettiez un peu de bon vouloir, la chose deviendrait bientôt certaine, car il ne s'agit que d'achever une partie seulement de la petite maison, et je pourrais aussitôt avancer 1000 r. à compte de ma location. Cela fait, me voilà casé pour le reste de mes jours. Du moment que j'en aurai l'assurance, je me rétablirai promptement, j'en suis sûr. Une fois établi, ayant un appartement où je pourrai rester sans dégoût et sans crainte de retomber malade, je m'y arrangerai bien modestement et bien économiquement. Mais dans le cas où cela ne s'accomplisse pas, que devenir? On parlait hier d'un nouveau logement pour Lise. Eh bien! en ajoutant les 700 r. que je donne à Schultz, Lise pourrait peut-être me caser chez-elle, et je vous avoue que Je ne comprends pas comment je pourrais la gêner, vu nos habitudes mutuelles d'indépendance. Vous le voyez, je vous tiens un langage bien humble et bien pressant, mais que voulez-vous, c'est la maladie qui m'y réduit. Je comptais, vous le savez, me réfugier, soit à Rojestveno, soit chez ma tante, mais vous voyez que, pour le moment, je n'y puis songer, et Je ne compte que sur vous deux, comme sur de bonnes et charitables parentes, qui me tireront de ces abymes, ne serait-ce que pour ne plus s'occuper de moi. En attendant, vous savez aussi que je ne puis encore toucher mon argent du Lombard que dans un mois; que celui des Levachof n'arrivera pas non-plus de sitôt; enfin, que mon tertial ne tombe
que dans la moitié de septembre; il faut pourtant faire face jusque-là à ma vie de malade, un peu plus coûteuse que celle d'un homme bien portant. Je songe quelquefois à me mettre à l'hôpital, mais je crois que cela n'est point si facile à faire.— J'ai passé hier le reste de la journée chez Rajefsky à entendre son bel orgue qui exécutât admirablement le Stabat mater de Rossini. Ce bon Rayefsky m'entourait de soins; malheureusement, il ne peut me loger en ce moment, Mesdames Orlof et Pachkof, arrivant incessament. — Adieu ma bonne amie. Dites-moi quand je vous verrai et comment. J'espère que votre appartement ne sera plus aussi froid dans quelques jours, qu'il l'était hier. — Ma sortie d'hier ne m'a point fait précisément du mal, malgré le froid de vos chambres; mais mon état est bien incertain encore. Je vais diner chez Rayefsky. — Ce billet, qui est mon cri de détresse, comme vous voyez, est pour Lise comme pour vous, comme de raison. — Mon cas est bien fâcheux, mais je compte obstinément sur vous. — Adieu donc, mes bonnes amies — et que Dieu TOUS soit en aide en ceci, comme en tout le reste. —
Voici Васелиса. — Hier soir en passant devant la maison Golovine, à la petite Dmitrovka, dont vous m'avez parlé je crois, je m'y suis arrêté, pour en demander le prix et voir si l'aile était encore à louer. Le prix est 3000, pour le corps de logis — l'aile est occupée par le propriétaire. Faites je vous prie voir cette maison à Lise; il est impossible qu'elle ne lui plaise pas. — Ce serait une chose merveilleuse que notre établissement dans ses parages. — Il y a de quoi devenir fou, rien qu'à y songer. — Bon jour. Je ne me porte pas aujourdhui aussi bien qu'hier; mais Dieu et vous aidant, peut-être ça ira-t-il mieux. — Faites aussi voir à ces dames le logement dans la maison Galitzine. Il parait que les locations dépendent de la Princesse, qui me sera je l'espère favorable. J'ai d'ailleurs a protection de Soltikof auprès d'elle. —
Comment va votre mal de tête? —
Je viens de relire votre billet. — Je n'avais pas le projet d'aller vous voir hier soir; j'ai passé d'ailleurs une assez mauvaise journée, et je n'ai pu prendre mon bain. Je n'avais pas besoin d'écrire à Soltikof ^ il est venu me yoît lui - même; je lui avais écrit la veille que j'avais quelque chose à lui dire. De chezmoi il est allé chez la P. Galitzine, pour lui parler en ma faveur. Vous ne voulez pas me voir établi avec Lise; vous avez tort. — Il ne peut s'agir pour moi d'un établissement fixe, par la raison toute simple, que je n'ai pas assez de fortune pour passer le reste de mes jours à Moscou, et vous savez fort bien que je n'ai de ressource que dans un établissement à la campagne, soit à Eojestveno, soit auprès de ma tante. — Pour le moment, il faut bien que je reste à Moscou, vu l'état de ma santé. Mais une fois rétabli, il faudra absolument que je m'en aille. — Vous ne savez donc pas que mes affaires ne sont guère dans un état florissant, et que je suis encore tout entouré de déception — Mad. Vasiltshikof m'a touché par l'intérêt qu'elle m'a témoigné; son mari est venu me voir hier matin, en s'excusant de n'être point venu plutôt. — Je suis très -sensible, chère amie, de toute les peines que vous vous donnez pour moi, pauvre malade. — Je viendrai vous embrasser ce soir entre 8 et 9 heures. — Aujourdhui, je ne vais pas trop mal. —
[Ha конвертѣ рукою Чаадаева написано:] Ея Сіятѳльству, Милостивой Государынѣ
J'allais vous écrire hier, chère amie, au moment où l'on m'apporta votre billet, pour vous dire que je ne viendrai pas diner chez- vous et que j'allais manger chez Rayefsky. Je ne voulais pas faire attendre votre envoyé, c'est pour cela que je ne vous écrivis que le mot indéchiffrable que vous reçûtes. J'avais prié l'autre-jour votre major- dôme d'aller yo\v un loge-
ment vis-à-vis de vous. J'ignore s'il Га fait. Narischkin, le voisin, m^a dit hier que cet appartement était très-bien. Veuillez donc le faire visiter et m'en dire un mot. Vous savez que j'augure peu de choses de tout cela, mais encore faut-il faire quelque chose, pour ne pas s'être accusé de mauvais-vouloir. Il est encore question d'un logement tout-à-côté des Lvof. Je dois passer la soirée chez la p. Marie, avec Bloomfield et Dolgorouky, et j'y saurai probablement ce qui en est. Vous me demandiez si j'avais des nouvelles de mon frère? Point. Adieu. Mille voeux pour tout ce qui peut vous être agréable et salutaire. Comment avez-vous le courage d'adresser des phrases comme celles-là à un homme malade et sans abri! — Богъ съ тобою. — Pardon pour cette observation stylaire. —
Je vous remercie chère amie de votre souvenir. Je suis fâché que le logement vis-à-vis de vous soit mauvais; j'irai toutefois le voir. Celui de la Dmitrofka est excellent, mais il est pris. J'ignore pourquoi on n'y avait pas songé plutôt; il était resté vacant pendant tout Tété. Je ne puis me rendre à votre invitation. Ehe Dolgorouky est venu hier chez-moi, et je lui ai promis de venir aujourdhui chez-lui, où se trouvera sa belle fille. Veuillez je vous prie transmettre mes petites dévotions à madame Bibikof. J'admire et j'envie votre philosophie, et je voudrais bien en savoir profiter. Mon observation n'était, comme je vous le disais, qu'une observation stylaire. Vous savez que je suis un peu écrivain de mon métier, et à ce titre je pourrais bien vous faire aussi quelques observations sur votre billet de ce matin. Bonjour chère amie. Grâce à Dieu, le denoument approche à grands pas. — Mille voeux pour tout ce qui peut vous être salutaire et agréable.
[Mars 1846]
Je vous remercie, ma chère cousine, de l'avertissement. — Je suis désolé d^avoir troublé un instant votre bien être, qui
m'est si cher. — Je crois cependant, que vous vous méprenez un peu sur les sentiments, que vous pensez avoir conservé pour moi; mais que cela ne vous inquiète pas, je vous prie. Gardez toute la sérénité de votre âme pour d'autres affections; jouissez en paix, de tous les sentiments bienveillants, que votre coeur vous inspire; continuez de cultiver toutes les sympathies dont vous êtes entourée, que vous méritez si bien, et puissiez vous y trouver autant de sincérité, de vérité, de désintéressement, que vous en avez trouvé ailleurs. — Il n'y a, croyez -moi, ni slavisme, ni conversion dans tout cela. Un nouveau sentiment est venu se placer à côté de notre vieille îimitié et l'a absorbée, voila tout. — Pareille chose vous arrivera encore bien des fois. Votre coeur aimant éprouvera plus d'une fois encore le besoin de se rechauffer au foyer d'une affection plus jeune. Les femmes, chère Cousine, ne se convertissent guère à des idées abstraites; en fait d'opinions, comme le roseau, Elles se balancent au gré des brises, qui soufflent autour d'Elles. Je vous l'ai dit, l'amitié est une vertu. — Malheureusement, de toutes les grandes et belles vertus, que possède notre nation, c'est celle, qu'elle cultive le moins; il est donc fort naturel, qu'à mesure, que Ton s'enfonce davantage dans la vie du pays, on perd les instincts, d'un ordre moral différent.— Le regime que vous me prescrivez est impraticable. Le gouvernement m'a interdit la plume, vous m'interdisez la parole: c'est trop. Je n'ai plus que peu de temps à passer à Moscou; le souvenir de notre amitié, si brusquement interrompue, me suivra dans ma retraite, et comme le rayon d'un soleil éloigné, colorera de sa teinte chaude le couchant de ma vie. Adieu donc, ma bonne Cousine. Que Dieu répande sur vous, et sur toute votre chère famille, ses plus abondantes bénédictions.
Je viens de vous écrire, Monsieur, et je reprends la plume, pour vous prier de vouloir bien prêter vos soins à l'impression d'un article de notre ami Chomiakoff, traduit par moi, et qu'il désire voir imprimé dans l'une de vos publications périodiques. — Vous récevrez incessamment le manuscrit des
mains de Mr. Melgounoff, qui ne vous est pas inconnu, je crois. Je n'ai pas besoin de vous dire le plaisir que je trouve à récauser avec vous. L'article traite de l'opinion des étrangers sur la Russie. Vous savez que je ne partage pas celle de l'auteur. Vous verrez cependant que j'ai taché de rendre son idée, avec tout le soin imaginable. Peut-être eussé-je trouvé plus de satisfaction à le réfuter, mais j'ai pensé que la meilleure manière de faire apprécier par notre public les produits littéraires de notre sol, c'était de les livrer à la grande consommation du monde européen. Tout disposés que nous sommes déjà maintenant à nous confier à notre propre jugement,^ la vieille habitude de nous en rapporter à celui de votre public prévaut toujours parmi nous. Vous qui êtes si bîeii initié à notre vie intérieure, qui savez nos secrets de famille, vous concevrez parfaitement ma pensée. — Selon moi, le progrès est encore impossible chez nous, sans l'appel au tribunal de l'Europe. Non que nous ne possédions, dans notre propre fond,, le germe de tout le développement possible, mais il est certain, que l'initiative de notre mouvement appartient encore aux idées étrangères, et j'ajoute qu'il leur a appartenu de tout temps. Singulier phénomène dynamique dont il n'y a peut-être guère d'exemple dans l'histoire des peuples. Vous comprenez que ce n'est point seulement d'une époque peu éloignée de nous que je veux parler, mais de notre marche tout entière à travers les siècles. Et d'abord, toute notre intellectualité est évidemment le fruit du principe réligieux. Or, ce principe n'appartient à aucun peuple en particulier: c'est donc un principe étranger par rapport à nous, tout comme par rapport aux autres peuples du monde.— Mais il a subi partout les influences nationales ou locales, tandis que chez nous l'idée chrétienne demeura telle, qu'elle nous fut importée de Byzance, c'est à dire telle qu'elle se trouva un jour formulée par la force des choses; fait important, dont notre Eglise se glorifie à juste titre, mais qui n'en caractérise pas moins la nature particulière de notre élément national. C'est sous Taction de cette idée unique que notre société se développa. Au moment où Pierre le Grand vint nous imposer sa réforme, ce développement avait atteint son apogée. Mais ce n'était point là un développement proprement social, c'était un fait intime, une chose des intérieurs de la conscience et de la famille, qui devait nécessaire-
lîient s'effacer à mesure que le pays grandissait politiquement. Aussi, tout ce régime domestique, appliqué à PEtat, tombait-il en ruine lorsque un bras puissant nous lança dans la carrière du progrès universel. Je sais bien que Ton \'eut nous persuader aujourd'hui, que Pierre trouva dans son peuple une résistance opiniâtre, dont il ne triompha, dit-on, que par des flots de sang. Malheuresement l'histoire n'a point consigné cette lutte superbe de la nation avec son Prince. Rien d'ailleurs n'empêcha le pays, après la mort de Pierre, de гел^епіг à ces anciennes moeurs, à ces anciennes institutions. Qui donc pouvait défendre au sentiment national de se produire dans toute son énergie sous les deux règnes qui suivirent celui du réformateur? Certes, ni Mentchikoff, qui gouverna la Russie sous Cathérine I, ni le jeune Pierre II, dirigé par les Dolgorouky, résidant dans l'antique métropole de la Russie, foyer et rendez-vous de tous nos préjugés populaires, n'eussent jamais songé à s'opposer à une réaction nationale, si la fantaisie en fut venue à la nation. Après l'affreux épisode de Biron vient le règne d'Elisabeth, bien connu par ses tendances russes, sa douceur et sa gloire. Il est inutile de parler de celui de Catherine II, si parfaitement national, que jamais peut-être ne vit-on nation identifiée avec son gouvernement au point où le fut la nation russe en son temps de triomphes et de prospérités. Il est donc évident que la réforme de Pierre le Grand fut acceptée par nous de bonne grâce. La faible résistance qu'il rencontra dans une faction du peuple russe n'était qu'une boutade d'un parti contre sa personne et nullement une opposition sérieuse contre l'idée qu'il voulait faire triompher. Cette facilité à subir les impulsions qui nous sont imprimées, à nous plier aux idées qui nous sont imposées, soit du dehors, soit par nos maîtres, est donc un trait essentiel de notre tempérament, natif ou acquis, n'importe. Il ne faut ni en rougir, ni le nier, il faut chercher à nous l'expliquer, et cela, non par je ne sais quelle théorie ethnographique fort à la mode de nos jours, mais tout simplement par une conception franche et sincère de notre histoire. J'ai envie de vous dire toute ma pensée sur cette matière. Je ne serai pas long.
Je viens de l'observer, nous sommes le produit du principe réligieux, et cela est certain, mais cela n'est pas tout. Il ne faut pas l'oublier, ce principe n'est vraiment fécond que
lorsqu'il est parfaitement indépendant du pouvoir temporel, que lorsque le lieu d'où il exerce son action sur les peuples se trouve situé dans une région inaccessible aux puissances de la terre. Tel fut le cas dans l'antique Egypte, dans tout l'Orient, dans l'Inde surtout, enfin dans l'Europe occidentale. Malheureusement il en fut autrement dans notre pays. Malgré la profonde vénération, que nos princes portaient au clergé et aux dogmes du christianisme, le pouvoir spirituel fut loin chez nous de jouir de la plénitude de ses droits naturels dans la société. Il faut remonter à l'origine même de la constitution de notre église, c. à. d. à Constantin le Grand, pour nous rendre compte de ce fait. Tout le monde sait que l'acceptation du christianisme par ce prince, comme religion de l'Etat, fut un immense événement politique, mais il me semble qu'on ne se fait pas généralement une idée exacte de l'influence qu'elle a exercée sur la religion même. Nul doute que le caractère imprimé à l'église par cette révolution ne lui ait été plus funeste que favorable, si par bonheur Constantin ne se fut avisé de transporter le siège du gouvernement dans la nouvelle Rome, ce qui délivra l'ancienne de la présence' importune du souverain. Le gouvernement romain à cette époque n'était plus la monarchie républicaine des premiers Césars, c'était le despotisme oriental inauguré par Diocletien et consolidé par Constantin. Les empereurs devinrent donc bientôt les souverains maîtres du spirituel tout comme du temporel. Ils se considérèrent comme évêques extérieurs et universels; ils placèrent leurs trônes dans le sanctuaire; ils présidèrent les assemblées de l'église; ils s'appelèrent apostoliques; et enfin, comme nous l'apprend l'historien Socrate, ils se rendirent les maîtres des affaires religieuses et disposèrent souverainement des plus grands conciles. Saint-Athanase nous rapporte que Constance disait aux évêques réunis autour de lui: ce que je veux, doit être regardé comme lui de V église; et vous n'ignorez pas sans doute que Théodose le Grand fut salué du titre de souverain pontife au concile de Constantinople. Telle fut la marche du pouvoir impérial dans les premiers siècles de l'église. Mais en même temps, et en face de ces empiétements des empereurs sur le spirituel, on voit Téglise d'Occident, grâce à son éloignement du siège de l'empire, se constituer d'une manière indépendante, ses évoques étendre leur autorité même
sur le temporel, le patriarche de Rôme, profitant du prestige attaché à ce grand nom, au sang des martyrs dont le sol de la ville éternelle est imprégné, à l'héritage du prince des ap6tres, au souvenir d'un autre grand apôtre, et surtout au besoin qu'éprouvait l'humanité chrétienne d'un centre et d'un symbole d'unité, s'élever peu à peu à cette grandeur suprême, qui devait un jour lutter avec l'empire et en triompher. Ce triomphe, je le sais, a trouvé peu d'approbateurs parmi vos esprits philosophiques, mais nous autres, témoins désintéressés dans la cause, nous pouvons l'apprécier mieux que vous; continuateurs fidèles de Byzance, nous savons bien à quoi nous en tenir sur un pouvoir spirituel, livré aux mains des puissances de la terre. Il y a un moment, je vous parlais de Théodose le Grand. Eh bien! ce même Théodose, que l'on traitait de souverain pontife à Constantinople, vous savez comme il fut malmené par St. Ambroise à Milan, et il faut ajouter que ce dernier, non content de lui interdire l'entrée de l'église, fit aussi enlever le trône impérial du sanctuaire. Rien ne dessine mieux, je trouve, le caractère de deux églises. D'une part, un clergé animé d'un profond esprit d'indépendance, aspirant à ériger le pouvoir spirituel au dessus de celui de la force; de l'autre, une église soumise elle-même à la puissance matérielle, et tendant à s'élever à une espèce de Califat chrétien. Voilà donc l'héritage que nous reçûmes de Byzance, avec l'intégrité du dogme et sa pureté primitive. — Cette pureté, sans doute, est un bien immense, et qui doit nous consoler de ce qui manque d'ailleurs à notre régime spirituel, mais comme il ne s'agit ici que de notre développement social, vous conviendrez que le système religieux de l'Occident était bien plus favorable à un développement de cette nature, que celui qui nous tomba en partage. Il faut toujours se rappeler une chose, c'est qu'il n'y avait guère dans notre société d'autre principe moral que l'idée religieuse: c'est donc à elle seule que notre nation doit son éducation historique, que tout chez nous doit être attribué, le bien comme le mal. Pour en revenir donc à notre sujet, il est évident que cette docilité à nous soumettre aux différentes directions qui nous sont imprimées, est une conséquence nécessaire d'un système religieux dépourA^i de liberté, où la pensée morale n'a conservé de sa dignité que l'apparence, où
elle n'est honorée qu'à condition de se tenir tranquille, où elle n'exerce d'autorité qu'autant qu'il lui en est accordé par le pouvoir politique, où enlin elle est sans cesse comprimée dans ses ministres, dans ses mom^ements, dans son esprit. Je ne sais si vous serez de mon avis, mais il me semble que toute notre histoire s'explique fort bien de cette manière. Un peuple simple et débonnaire, un peuple dont les premiers pas dans la carrière sociale furent marqués par cette fameuse abdication en faveur d'un peuple étranger, si naïvement racontée par nos annalistes, ce peuple, dis-je, embrasse les sublimes doctrines de l'Evangile dans leur primitive expression, c. à. d. avant que le mouvement de la société chrétienne leur eut imprimé le caractère social, dont elles contenaient le germe, mais qui ne devait et ne pouvait se manifester qu'à une époque donnée. Il est clair que l'idée morale du Christianisme ne devait produire sur ce peuple que son effet le plus direct, y faire prévaloir l'élément ascétique, à l'exclusion de tous les autres principes qui s'y trouvent renfermés, principes de développement, de progrès et d'avenir. Le dogme chrétien, émané de la raison suprême, ne saurait ni se développer, ni se perfectionner, mais il est susceptible d'une foule d'applications provoquées par la vie des nations. On sait tous les grands phénomènes, tous les immenses résultats qu'enfanta la vie des peuples de l'Occident, combinés avec le christianisme. Mais c'est que cette vie, remplie elle-même de toutes sortes d'éléments féconds, ne fut point pétrifiée par un spiritualisme étroit, c'est qu'elle trompa protection, sympathie, liberté, là, où la vie chez nous ne rencontra que rigueur monastique et assujétissement à l'intérêt du prince. Nous marchâmes donc d'abdication en abdication. Toute notre évolution sociale n'est qu'une série de faits de ce genre. Vous savez trop bien notre histoire, pour que j'aie besoin de vous en faire l'énumération: il me suffira de vous signaler le fait immense de l'asservissement graduel de nos populations rurales, qui résume en quelque sorte tout l'esprit de notre histoire (qui n'en est que la déduction rigoureuse et logique de notre histoire). Partout l'esclavage eut la même origine, la conquête. Chez nous rien de tel. C'est une partie de la nation, qui s'est trouvée un beau jour l'esclave de l'autre, par la nature même des choses, par l'effet d'un besoin impérieux du pays, par la marche inévitable
de la société, sans abus d'une part, sans réclamation de l'autre. Remarquez que cette oeuvre inique fut consommée à l'époque de la plus grande puissance de l'église, pendant la période du patriarcat, période mémorable où l'on vit un moment le chef de l'église partager le trône avec le prince. Comment voulez vous qu'au milieu de ce développement social, unique dans l'histoire du monde, où tout tend dès le principe à l'asservissement de l'individu et de la pensée, l'intelligence nationale put arriver à secouer le joug de votre civilisation, de vos lumières, de votre autorité. Impossible. Le moment de notre émancipation est donc encore loin de nous. Tout le travail de la nouvelle école ne servira de rien, tant que notre point de vue rétrospectif ne se trouvera complètement modifié. La science est puissante de nos jours, sans doute; les destinés de la société dépendent d'elle en grande partie, mais elle ne peut exercer son action sur le peuple [qu'] à condition d'être aussi désintéressée, aussi impersonnelle dans l'ordre des idées sociales, qu'elle l'est dans la sphère de la pensée pure. C'est alors seulement que ses formules, que ses théories peuvent arriver à exprimer les lois de la société et à agir sur elle, comme elles arrivent dans l'étude de la nature à exprimer ses lois, et à réagir sur elle. Le temps viendra, je n'en doute pas, où il nous sera donné de concevoir notre passé de manière à pouvoir en tirer de féconds résultats pour notre avenir, mais jusque là il faut nous contenter de la simple appréciation des faits, sans trop nous préoccuper de ce qu'ils peuvent contenir de matière ou de substance pour l'édification de nos destinées futures. L'époque de notre véritable affranchissement de l'influence des idées étrangères ne datera que du jour où nous concevrons parfaitement les voies parcourues par nous, où la confession de toutes les erreurs, de toutes les fautes de notre passé s'échappera malgré nous de nos lèлтes, où du fond de nos entrailles se fera entendre le cri de repentir et de douleur, dont le retentissement remplira le monde. Alors nous prendrons naturellement notre place parmi les peuples destinés à agir dans l'humanité non seulement comme bélier ou comme massues, mais aussi comme idées. Et n'allez pas croire que ce moment soit fort éloigné de nous. Au sein même de cette école nouvelle qui prétend rétablir le passé, plus d'un ésprit lucide, plus d'une âme sincère ont déjà été
conduits à convenir des péchés de nos pères. L'étude coura- .geuse de notre histoire nous amènera nécessairement à des révélations inattendues, qui jetteront un jour nouveau sur notre vie antérieure, on apprendera enfin à connaître non ce que nous possédâmes, mais ce qui nous a manqué; non ce qu'il faut rétablir du passé, mais ce qu'il en faut effacer. Rien de plus heureux, que la direction que les esprits ont pris de nos jours. Une masse considérable de faits a été exhumée de l'oubli; les époques les plus interessantes de notre histoire ont subi une reconstruction complète; et au moment où je vous écris, un travail important est sur le point de paraître (voir le jour). L'opinion opposée à l'école nationale, obligée de se livrer aussi à des études sérieuses sur les matières historiques, et partant d'un point de л^ие différent, arrive à des résultats non moins imprévus. On ne saurait nier, l'intrépidité avec laquelle les deux opinions abordent ces matières, fait honneur à notre temps, et fait bien augurer de celui où nos langues plus déliées et nos intelligences plus libres ne seront plus enchaînées par les entraves de l'éternel et cafarde réticence. La comparaison de notre vie historique avec celle des autres peuples, si souvent reproduite de nos jours, nous montre à chaque pas combien nous en différons. Plus tard, nous saurons s'il est permis à un peuple de se séparer ainsi du reste du monde, si l'on fait vraiment parti de l'humanité historique, alors qu'on a rien к lui fournir que quelques pages de géographie. Si j'ai contribué, pour ma part, à mettre en présence les deux idées qui divisent aujourd'hui nos esprits sérieux, je m'en félicite, et vous pouvez voir que je continue toujours à dire franchement ma pensée sur mon pays. Au moment où les nationalités expirantes et rénaissantes préoccupent tant d'intelligences, il me semble que la meilleure manière d'éclairer son pays sur sa propre nationalité c'est de la montrer à tout le monde, étranger et indigène, telle qu'elle nous apparaît à nons mêmes. Libre à chacun de rectifier nos erreurs, si nous nous sommes trompés.
Je vous ai promis d'être bref. Je ne sais si j'ai tenu parole, mais ce que je sais fort bien, c'est que si j'en croyais le plaisir que je trouve à vous entretenir de nos affaires, vous subiriez une lettre interminable.
Tachez, chère et très chère amie, de me voir un moment dans la matinée ou dans la journée. J'avais beaucoup de choses à vous dire hier soir sur nos arrangements pour mon établissement, que je n ai pu vous dire. Je compte sortir demain. Je voudrais bien lire à Lise ma traduction. Son bon gout me déterminerait. Je dois l'envoyer à Circourt, aussitôt mon rétablissement. Si vous partez demain, que ferai je de ma journée; je comptais tant sur vous! — Un moment d'entrevue, je vous prie, ma chère попечительница. Que je puisse vous embrasser ce matin; ce sera pour moi le meilleur des calmants; et vous savez si j'en ai besoin.— Il faut absolument que Lise vienne me voir un de ces jours pour me guérir. Sans cela,, point de guérison.— Ne me refusez pas la douceur d'un moment de votre bonne et amicale présence. — J'y compte ал^ес l'impatience de la maladie et de l'amitié ardente,— Songez donc que vous deux, vous êtes mes seuls appuis. —
Faites que nous passions ici la fête de Lise en famille. — Voici Connigsby — pour Lise et pour vous.— Ne le gardez pas trop longtemps, car il n'est pas à moi.
Basmannaya. 15 Novembre 1846.
Je vous remercie bien, cher ami, de votre lettre. Je л^оиз disais bien que vous aviez le coeur aussi bon que l'esprit. Bien des gens trouveront l'éloge exagéré, mais ce ne seront à coup sûr ni vos meilleurs amis, ni ceux qui savent le mieux apprécier la nature d'une intelligence distinguée. Le fait est que les gens de A^otre trempe sont presque toujours de fort bonnes gens. L'homme est tout d'une pièce bien plus que l'on ne pense. Aussi dès les premiers jours de notre connaissance mon opinion était elle formée sur A^otre compte, et je trouvais fort singulier que vos amis ne me parlassent jamais que des qualités de votre esprit. Il y a d'ailleurs tant de choses qui ne se voient que du regard du coeur, qui ne se saisissent qu'avec les organes de Tâme, que l'on ne saurait jamais apprécier parfaitement la mesure de notre intelligence,
sans considérer en même temps notre individu tout entier. Je suis lieureuK d'avoir trouvé l'occasion de vous dire ce que je pense de vous, et il m'est doux de songer que j'aurais peutêtre contribué au développement des meilleurs puissances de votre nature. Recevez, cher ami, cet héritage d'un homme dont les influences ne furent pas toujours sans fruit sur ses semblables. Si. mon existence fatiguée doit se terminer bientôt, rien n'adoucira les derniers jours de ma vie autant que le souvenir des affections que m'ont accordées quelques jeunes coeurs chauds en retour de celles que j'ai ressenties pour eux. Vous êtes de ce nombre. Je regrette infiniment que vous m'ayez trouvé dans un de mes plus mauvais moments, et je désire de tout mon coeur que cette impression fâcheuse ne laisse point de traces sur \^otre existence prospère. —
Par un singulier arrangement de la vie je me suis trouvé, presque au sortir de l'enfance, en contradiction ал^ес les choses qui m'entouraient: ma constitution a dû s'en ressentir naturellement, et à l'âge où je suis parvenu, il ne me reste plus autre chose à faire que d'accepter ce résultat inévitable de ma carrière terrestre. Heureusement la vie ne se termine pas au jour de la mort; elle recommence le lendemain. Que ce moment-là soit prochain ou non, vous ne m'en conserverez pas moins, je l'espère, jusque-là les sentiments que tous venez de me témoigner. Si nous ne fûmes pas toujours du même avis sur plusieurs choses, peut-être trouverons-nous un jour que la différence de nos opinions ne fut point aussi profonde que nous le pensions. J'ai aimé mon pays à ma façon, voilà tout, et plus que je ne saurais yoms le dire il m'en coûta de passer pour un russe infidèle. Assez de sacrifices maintenant que ma tache est remplie, que j'ai dit à-peu-près tout ce que j'avais à dire, rien ne m'empêche désormais de me livrer à ce penchant naturel pour la patrie que j'ai trop longtemps comprimé dans mon sein. La vérité est que, comme tant d'autres avant moi, et de phis grands que moi, j'a\"ais pensé que la Russie, se trouvant en présence d'une immense civilisation, son rôle ne pouvait être autre que celui de chercher à s'approprier cette civilisation de toutes les manières possibles; que, dans la position unique qui nous a été faite, nous ne pouvions plus continuer pas-à-pas notre vieille histoire, conquis que nous étions déjà à cette nouvelle histoire du monde qui nous
précipite л^егз tous les dénouments imaginables. Erreur peutêtre, mais erreur fort naturelle, convenez-en. Quoiqu'il en soit, de nouvelles études, de nouvelles recherches, nous ont fait connaître bien des choses ignorées naguère, et il est évident aujourdhui que nous ressemblons trop peu au reste du monde pour pouvoir suivre avec succès les mêmes routes que lui. Si donc il est vrai que nous avons déviés de notre marche naturelle, il faut avant tout la retrouver, cela est certain. Mais une fois cette marche découverte, que faudra-t-il faire? Le temps nous l'apprendra. En attendant, travaillons tous tant que nous sommes, de concert, de bonne foi, à cette marche, chacun selon sa manière de voir. Pour cela il n'est pas nécessaire à aucun de nous d'abjurer ses convictions. Que Ton aprouve ou non la voie que nous suivîmes naguère, toujours est-il qu'il faudra bien y revenir jusqu'à un certain point, attendu qu'il est clair que notre dérayement ne nous a guère réussi. Après tout, le moyen de rester cramponé à ses opinions au milieu de cette effrayante course au clocher de toutes les idées et de toutes les sciences, qui nous emporte vers je ne sais quel monde nouveau! Tous les peuples se donnent aujourdhui la main: que toutes les opinions fassent de même. C'est la meilleure manière je crois d'être dans le vrai réel, dans le vraivivant, toujours d'accord avec le moment donné: l'époque des chemins de fer ne doit-elle pas être celle de tous les rapprochements possibles? Je le dis sérieusement, et non pas en façon de jeu de mots. — J'oubhais de vous dire que vos amis vous en veuillent de m'avoir écris dans l'idiome boni de l'occident: écriл^ezmoi donc dans celui du pays, si vous voulez leur faire plaisir. On dit que vos conversions continuent toujours. SU en est ainsi, il faudra bien convenir que c'est là un événement d'une grande portée. Bon jour cher ami. On vous salue de toutes parts et de toutes sortes de manières, sans vous parler de moi qui le fait bien cordialement et bien tendrement. Pierre Tchaadayef.
(Vo)ici un Volume pour Lise. On ne parle que de Mare au Diable. Lise m'offre généreusement de pourvoir à mon loge-
ment. Je lui en rend mille grâces, mais vous savez, ma chère amie, qu'il ne faut plus songer à cela. Veuillez me donner rendez-vous chez vous ou chez moi. Je diue aujourdhui chez Chipof, peut être passerai-je chez-vous. Je suis bien délabré moralement plus encore que physiquement. — Je pose aujourdhui pour un portrait au crayon, destiné à J..tschof. Le dessinateur que je vous recommande, — il se nome Petrofshy — a voulu faire mon portrait gratis. Bonjour. — Mercredi.—
Je viens de recevoir une note de Kavelin qui sera remise aujourdhui.— Je vais aussi écrire à Viasemskoy à son sujet, comme il m,e Va demandé. —
— Mad. Orlof me demande l'adresse de Monsieur Scherbinin. Pouvez vous me le trouл^er? Elle est très pressé...
[Въ Б. F.ep. послѣднихъ семи словъ нѣтъ.] ■2) [Въ В Евр.: и д ѣ л ь н о е ] 3) [Въ В. Евр.: очень грѣшныхъ.]
ствовали къ общему дѣлу человѣческому, смыслъ значенія нашего въ мірѣ еще такъ глубоко таится въ сокровеніяхъ ІІровидѣнія, что безумно бы было намъ величаться предъ старшими братьями нашими. Они не лучше насъ; но они опытнѣе насъ. Ваша дѣловая петербургская жизнь заглушаетъ васъ; вамъ не все слышно, что гласится на землѣ русской. Прислушайтесь къ глаголамъ нашимъ: они повѣдаютъ вамъ дивныя вещи. Въ первой половинѣ статьи вашей, вы сказали нѣсколько умныхъ словъ о нашей новоизобрѣтенной народности; но ни слова не упомянули о томъ,, какъ мы невольно стремимся къ искаженію народнаго характера нашего ^). Помыслите объ этомъ. Не повѣрите, до какой степени люди въ краю нашемъ измѣнились съ тѣхъ поръ, какъ облеклись этой народною гордынею, невѣ домой боголюбивымъ отцамъ нашимъ. Вотъ что меня всего болѣе поразило въ книгѣ Гоголя и чего вы, кажется, не замѣтили. Во всемъ прочемъ, съ вами за одно. Поклонитесь Тютчеву, княгинѣ сердечный мой поклонъ; сыну вашему une bonne poignée de main.
Что касается до воспоминаній о Пушкинѣ, то не знаю, успѣю ли съ ними сладить bô время. Очень знаешь, что объ немъ сказать, но какъ быть съ тѣмъ, чего нельзя сказать? Здоровье мое плохо, но за доброю волею дѣло не станетъ.
Je vous remercie bien, ma chère cousine, de l'honneur de votre visite. Je vous demande pardon de n'avoir pas fait arrêter en vous croisant hier; me rendant chez Rayefslvoy, Je crai-
gnais de manquer son heure. Votre aimable invitation, je le crains, m'a été transmise d'une manière un peu confuse. C'est dimanche, je crois, que vous voulez bien me permettre de venir diner chez- vous, et \oi\s me demandez, n^est-ce pas, de vous informer si je viendrai. Dans la crainte de vous déranger en venant indiscrètement le jour qui ne vous conviendrait pas, j'ose vous prier de réitérer vos ordres par la petite poste de ce soir, ce qui me donnerait la possibilité d'informer demain matin du motif de mon absence les personnes qui comptent sur moi. Je vous demande pardon de vous donner cet embarras, mais la faveur de vous voir chez-vous m'est si rarement accordée, que vous ne serez pas étonnée, je pense, de mon empressement à en profiter. J'oubhais de vous dire que Viasemskoy désire savoir, si vous êtes contente de l'emploi accordé à votre protégé.
Veuillez croire, je vous prie, à mon profond respect et à mon attachement constant.
Посылаю вамъ, dear sir, тетрадь полученную мною отъ неизвѣстнаго лица для отосланія къ вамъ. Вамъ, думаю, не трудно будетъ угадать привѣтное перо, такъ удачно высказавшее ваши собственныя сочувствія. Не знаю, почему сочинитель избралъ меня провод никомъ своихъ задушевныхъ изліяній, но благодарю его за то, что считаетъ меня вашимъ добрымъ пріятелемъ. Разумѣется, приписка и письмо одного мастера. Изъ этой приписки вижу, что онъ предполагаетъ меня раздѣляюпі,имъ его мысли, и въ этомъ онъ не ошибся. Не менѣе его гнушаюсь тѣмъ, что дѣлается въ такъ-пазываемогі Евротъ; не менѣе его убѣжденъ, что будущее принадлежитъ молодецкому племени, котораго онъ заслуженный, достойный представитель, котораго отличительная черта благородство безъ хвастовства въ побѣдѣ, черта, столь явно выразившаяся въ настоящую минуту. Въ одномъ только' не могу съ нимъ согласиться, а именно, что намъ не нужно заниматься Европой^ что намъ долоюно оставить о ней попеченіе. Я полагаю напротивъ того, что попеченіе наше о ней теперь необходимо, что намъ очень нужно ей теперь заняться. Такъ вѣроятно думалъ и тотъ, который увѣнчалъ пасъ новой, славной побѣдой. Не знаю, какь сочинитель письма не замѣтилъ, что еслибъ мы не занимались Европой, то насъ бы не было въ Венгріи, то мятежъ не былъ бы укрош,енъ, то Венгрія не была бы у ногъ русскаго Царя, великодушный Банъ находился бы теперь очень въ непріятномъ иоложеніи, общая ваша пріятельница была бы въ глубокомъ горѣ, и наконецъ, мы не имѣли-бъ случая обнаружить своего въ торжествѣ смиренія. Въ томъ совершенно согласенъ съ вашимъ почтеннымъ сочувственникомъ, что Европа намъ завидуетъ, и увѣренъ, что еслибъ лучше насъ знала, еслнбъ видѣла, какъ благоденствуемъ у себя дома, то еш,е пуще стала бы завидовать, но изъ этого не слѣдуетъ, чтобъ намъ должно было оставить о ней попеченіе. Вражда ея не должна насъ лишать нашего высокаго призванія спасти иорядокъ, возвратить народамъ покой, научить ихъ по-
Basmamiaya, 5 Janvier.
Voici, cher Prince, une lettre pour notre ami Viguel, que je vous prie de lui faire parvenir le plutôt que vous pourrez. Cet aimable personnage vient de m'écrire, sans m'informer de son adresse, que personne ne connoît ici. Pour vous faire bien comprendre de quoi il s'agit entre le sus-dit Viguel et moi, il
faudroit vous envoyer sa lettre, ce que je ne puis faire en ce moment: mais л^оісі le fait, en deux mots. Je ne sais quel mauvais plaisant s'avisa de lui envoyer, le jour de sa fête, mon portrait lithographié, accompagné de vers russes, qu'il suppose être de ma façon. Tel est le motif de sa lettre, dont il est impossible de débrouiller l'entortillage doucereux et vénimeax à la fois. Impossible non plus de découvrir ce que disent ces vers, ni quel en est l'auteur. Quoiqu'il en soit, vous voyez qu'il est urgent de prévenir l'effet de la malveillante supposition de cet homme, vu que les vers peuvent être détestables, et cela de plus d'une façon. Si vous ignorez son adresse, on pourra je crois a^ous l'indiquer dans la maison de Bloudof. J'abuse de votre amitié, cher Prince, mais je crois que vous m'en avez donné le droit. L'amitié ne se solde qu'en amitié. Si ces lignes me procurent le plaisir de lire les vôtres, j'en saurai gré à l'inconnu qui en aura fourni l'occasion. Je vous écris en français, parceque je n'ai pas le temps de vous écrire dans l'idiome natal, moins docile à ma plume, ou moins rompu au style épistolaire, je ne sais le quel. Quant à vous, vous aurez tout loisir de m'écrire en bon russe: ne l'eussiez-vous pas d'ailleurs, vous ne sauriez faire autrement.
Peut-être trouverez- vous moyen de lire mon é pitre. Vous m'en direz pour lors votre avis, que je serai charmé de connaître.
Réflexion faite, je vais faire transcrire la lettre de Viguel ainsi que la mienne, et vous les trouverez toutes les deux sous ce pli.
Veuillez me rappeler au souvenir de Madame la Princesse, et l'assurer de celui que je conserve pieusement de ses indulgentes sympathies.
Vous ne doutez pas, je pense, de mon dévouement constant et sincère.
Pierre Tschaadayef.
признаться, что пагубное разъединеніе государства съ землею, часъ отъ часу болѣе изглаживается, и невольно услаждаешь себя надеждою, что въ скоромъ времени увидимъ возстановленіе древняго нашего быта и торжественное воцареніе зипуна и всѣхъ благъ съ нимъ сопряженныхъ. NB. La vieille apologie?
номъ кругѣ, не осталось никого болѣе изъ той кучки людей почетныхъ, которые недавно еще начальствовали въ обществѣ и имъ руководили, а если кто иуцѣлѣлъ, то дряхлѣетъ гдѣ нибудь въ одиночествѣ ума и сердца. Всѣ у насъ нынче толкуютъ про какое то направленіе: не наиравленіе намъ нужно, а правленіе. Міръ грамотный, какъ и безграмотный, безъ командировъ жить не можетъ; грамотка безъ учителей не водится. Самодѣльныхъ властей у насъ развелось множество, но лицъ съ настоящимъ значеніемъ въ просвѣщенномъ слоѣ общества пока еще не завелось. Разумѣется, когда и было у насъ начальство, то, къ которому и вы принадлежали, то не всегда его слушались; но все таки присутствіе людей всѣми чтимыхъ, не только за дѣла ума, но и за свойства души, было полезно и научало новичковъ скромности. Это слово изчезло изъ нашего новѣйшаго ручнаго словаря. Пріѣзжайте хоть за тѣмъ, чтобы помочь намъ отыскать его. Странное дѣло! Никогда не видано было у насъ менѣе смпренія, какъ съ той поры, какъ стали у насъ многоглагольствовать про тотъ уставъ христіанскій, который болѣе всѣхъ прочихъ христіанскихъ уставовъ, учитъ смиренію, который весь ничто иное, какъ смиреніе. Такъ разумѣли его благочестивые наши предки, такъ разумѣли его святые наставники наши, восиитавшіе землю русскую. Но вогъ вамъ примѣръ нынѣшняго нашего смиренія. Одинъ изъ сподвижниковъ возвратнаго направленія написалъ въ прошломъ го-* ду драму: хороша ли, дурна ли, не въ томъ дѣло; драма написана во славу того быта, котораго будто бы сокрушила своенравная воля великаго человѣка, созданнаго впрочемъ этимъ же самымъ бытомъ, а этого и довольно для сочувственниковъ автора. Но вотъ ее даютъ на здѣшнемъ театрѣ: и чтожъ? въ день представленія является въ вѣдомостяхъ статья самаго автора, который простодушно въ ней указываетъ на свое рукодѣлье какъ на образецъ настоящей русской драмы. Замѣтьте, что никого это не изумило, что никто даже и не обратилъ на это вниманія, такъ оно всѣмъ показалось естествеенымъ. И не мудрено. Какъ вы хотите, чтобъ безусловное поклоненіе какой нибудь одной мысли, не привело насъ къ поклоненію и тому высокому разуму, который ее породилъ, хотя бы этотъ разумъ и былъ нашъ собственный разумъ, или разумъ нашихъ пріятелей. Voilà où
nous en sommes. Этотъ авторъ, впрочемъ, милый, умный и благородный человѣкъ, и при иныхъ условіяхъ современной жизни, конечно бы достигъ высокаго нравственнаго достоинства, а можетъ быть и истиннаго творчества. Но надобно же заплатить дань своему времени: вѣдь и у насъ есть свое время, хотя и не такое безпутное, какъ ваше басурманское время.
Не знаю, показывалъ ли Булгаковъ письмо ваше нашей чудесной графинѣ; кажется онъ ей только выиисалъ тѣ строки, которыя могли польстить ея авторскому самолюбію. Я взялъ было его у Булгакова съ тѣмъ, чтобъ показать ей все письмо, но не засталъ ея дома. Должно впрочемъ признаться, что акаѳистъ ея старой плясуньѣ, всѣхъ порядочныхъ людей возмутилъ, и здѣсь и въ Петербургѣ. Я назвалъ всю эту дурь, le culte du jarret, и спрашивалъ Ростопчину, какъ это выраженіе перевесть по русски, но она не съумѣла.
ромъ не угнетенія, • противъ котораго возстаютъ люди— а того, которое они сносятъ съ какимъ-іо трогательнымъ умиленіемъ и которое, если не ошибаюсь, по этому самому гораздо пагубнѣе перваго. N'allez pas prendre cela pour un lieu commun. Можетъ быть дурно выразился.
Vous avez, dit-on, ma chère cousine, l'intention, d'aller rendre les derniers devoirs à notre pauvre tante. Je voudrais pouvoir en faire autant. J'ai remis 50 r. arg. à Michel; ал^ес les 50 qu'il a eu de vous, il aura je crois de quoi fournir convenablement aux frais de la triste cérémonie. Mais si, par hasard, cette somme ne suffisait pas, je vous prie de lui avancer quelque chose encore. Il y a quelques jours, du reste, qu'il m'avait pris 30 r. arg. Si je savais l'heure où vous comptez partir, je serais venu vous dire quelques mots encore.
Je ne sais chère amie, comment vous avez pu découvrir dans la pièce en question cet avenir désespérant de mon affaire, et comment vous avez eu le courage de me lancer au visage cet arrêt si peu conforme à celui du Sénat. Sans être, ni jurisconsulte, ni plaideur de profession, je suis persuadé que vous êtes dans l'erreur la plus profonde, et que le prononcé du Plénum ne saurait ne pas obtenir la sanction du Conseil, d'autant que l'opinion du ministre nous est parfaitement favorable La divergence sur quelques incidents sans importance entre le département et le Plénum est seule cause que l'affaire se trouve évoquée au conseil, et ce n'est dans l'espèce qu'une chose de pure forme. Vous savez d'ailleurs ce que Pinsky pense de l'affaire. Toutefois votre expérience de plaideuse ne me permet pas de négliger votre opinion individuelle et je voudrais fort la connaître mieux. Tachez donc de me voir je vous prie d'une manière quelconque. Quant à la somme dont nous sommes en quête je ne sais qu'en dire, excepté qu'il ne me reste plus autre chose à faire qu a vendre mes livres et le reste de mon avoir.
Renvoyez moi je vous prie, chère Natalie, le papier que Mlle Scherb. vous a remise. Que pensez -vous de cette pièce? C'est fort bien, mais cela ne peut servir de rien dans l'affaire présente, entre étrangers s'entend. Vous ne me dites rien du résultat de \^os démarches. Apparemment vous avez de bonnes raisons pour cela. Je ne sais si Mlle Scherb. vous a rapporté le reste de notre conversation. Je l'avais chargé de vous dire de faire entendre aux Gortchakot qu'ils n'aл^aient guère de chance de succès en dernier ressort, que par conséquent ils feraient mieux de se désister de leurs titres. La lettre de la loi est précise. Akimf. m'a fait voir le texte; il est clair comme le jour. (Позволяется обойдя ближ. наслѣдн. отдать одному
изъ рода, ). Du reste on а fait en leur faveur plus qu'on
ne devait faire; Tincident même de la P. Galitzine a été élagué. Bon jour, chère cousine. Je compte toujours sur vous, pour avoir à compter sur quelque chose.
Je viens de voir un paysan de mon frère. Tout ce qu'il me conte sur son existence est admirable. Je conçois fort bien qu'il ne songe pas à moi; son temps est trop bien rempli. Si j'en dois porter le sacrifice, peut-être m'en sera t-il tenu compte auprès du juge suprême en faveur du bienfait qui en dérive.
Des bruits de ville, ma chère cousine, m'apprennent que vous allez dans peu partir pour l'étranger. Permettez-moi de vous demander, si en partant, vous voulez bien vous charger d'une lettre pour Circourt, et vers quelle époque vous comptez YOMS mettre en route? Je suppose que ma cousine Lise vous accompagne; elle pourroit dans ce cas remettre la lettre en mains propres à Circourt, qu'elle connoit. Permettez-moi encore de vous demander, si vous avez obtenu quelque chose pour Ник. Семен., qui devoit, je crois, réclamer Yoire protection auprès d'Olsoufief, pour une place à l'hospice des enfants?—
On va informer Алек. Макс, de ce qui la regarde et elle ne tardera pas, je le suppose, de se rendre à Moscou.
Кн. H. Д. Шах OB ской.— Ку зинѣ.
Vous ne doutez pas, je pense, de mon déA^ouement parfait et const-nt. P. Tschaadayef.
Mardi.
Chère Cousine. Je ne sais si vous êtes encore à Moscou. Je vous écris donc ce mot à tout hasard. On ne m'avait pas dit que vous êtes passée chez moi. Je songeais à vous donner des lettres, dans l'idée qu'elles pourraient vous servir. Quant à moi, je vais écrire par la poste, à moins que vous ne me disiez que vous restez encore quelques jours; alors j'aurai le temps de préparer quelque chose de volumineux. Mais il serait bien cruel pour moi, si je ne vous voye pas avant votre départ; le jour que vous m'aviez indiqué, impossible, j'étais à 'autre bout du monde.
N'y a-t il pas dans la maison un portrait de Jiotre grandpère? Je voudrais en faire faire une copie. Bon jour chère Natalie; dans l'espoir de vous voir.
Dimanche matin.
On m'écrit de la campagne Алекс. Макс, est malade et qu'elle ne peut pas venir. Je regrette ma chère cousine, d'avoir été la cause involontaire de la peine que vous vous êtes donnée pour ravoir votre lettre; il dût certainement vous en coûter d'instruire mon frère du motif qui vous en faisoit réclamer la restitution. Quoiqu'il en soit, vous eûtes meilleure chance que moi, voilà trois ans que je lui redemande aussi une lettre, dont j'ai besoin, sans pouvoir l'obtenir. Si mon affaire n'avance pas depuis quelque temps, je suis fort loin, comme volis le pensez bien de l'attribuer à l'intempestive agitation provoquée par la mort de ma pauvre tante; mais il est certain que le nouvel embarras n'est point fait pour me rassurer, ni pour hâter le dénoncement de mon affaire. Veuillez remarquer ma chère cousine, que si j'ai rompu le silence que vous m'imposâtes sur cet incident, c'étoit uniquement
pour répondre à votre information. Ce peu de mots, du reste, ne troubleront pas, je l'espère, la sérénité de votre âme et ne V(ms feront pas douter de ma parfaite affection.
P. Tschaadayef.
Dimanche.
Je vous ai demandé 100 r. et vous m'envoyez 150. Je suis touché jusqu'aux larmes de ce bon procédé. Jugez d'après cela si cet argent m'était nécessaire et si je fais reconnoître une marque d'amitié. Je profite de cette occasion pour vous demander pardon des quelques traits que j'ai pu avoir vis-à-vis de vous et vous prie de bien croire à ma reconnoissance. —
Je fais mon possible pour me tirer d'affaire et pour entrer en possession de ma petite terre.
Que Dieu vous bénisse.
Page 15. „La tendance, dont nous sommes accusés est une tendance vers le protestantisme".
Il eut été plus exact sans doute de nous attribuer tout simplement un gout fort prononcé pour le culte réformé, car tendance veut dire travail continu de la pensée, chose dont nous n'avons guère l'habitude. Quant à nos sympathies pour ce culte rien ne le démontre mieux, je trouve, que le fait même de la publication de ces pages intéréssantes sous le patronage de l'un des noms les plus vénérés parmi les calvinistes. Donc, on le voit, dispute de mots, rien de plus.
Page 16. „Le calvinisme, puissant en Bohême, en Hongrie, en Pologne, en Lithuanie, s'est arrêté non devant une race, mais devant une croyance".
Plût à Dieu qu' il en fut ainsi! Nous eussions été alors en possession de croyances sérieuses, qui, tout en nous оилтаі^- le
ciel, nous eussent aussi dotés peut-être de quelques uns des biens de la terre, fruits directs ou indirects du christianisme, que nous envions aujour-d'hui aux autres peuples chrétiens. Malheuresement les choses se passèrent tout autrement. Non, ce n'est point devant une croyance que s' arrêta l'heresie lorsqu' elle vint s'établir sur la limite du plus grand des pays orthodoxes, mais devant un déspotisme oriental, appuyé sur un culte oriental, tout entier enfermé dans ses rites stériles, et qui par cela seul ne pouvait s'ouvrir à une religion ennemie de tout appareil éxtérieur. Idée lui même, le protestantisme s'arrêta donc cette fois tout naturellement là où finissait le règne de l'idée, où commençait celui du fait brutal et de la cérémonie; voila tout. Non, ce n'est point non plus devant une croyance qu'il recula lorsqu' il arriva aux portes de la Grèce conquise et opprimée, ce fut devant la haine que ce malheureux pays nourrissait contre l'Occident, haine bien méritée peut-être, mais qui ne suffisait pas moins pour repousser de son sol désolé toute idée religieuse procédant de cette fatal région, de quelque forme n'importe qu'elle se trouva d'ailleurs revêtue. Ajoutons à cela que l'époque de la réforme coïncidait avec celle de la plus grande puissance des Ottomans sous Soliman le Grand, alors que le croissant triomphant allait s'abattre sur Belgrade et enlevait l'ile de Rhodes à ses fameux chevaliers; que les Grecs avaient donc toute autre chose à faire en ce moment qu'a s'occuper de nouveautés religieuses; or, on le sait, c'est à leur première apparition que ces sortes d'idées exerçent ordinairement le plus d'influence sur les ésprits.
Que dirai-je des autres provinces de la communion orientale? Le moyen de déchiffrer quelque chose dans ce fouillis de tribus à demi barbares, passant d'un sceptre à un autre, les unes demeurées fidèles au culte de leur pères, d'autres, embrassant l'islamisme, d'autres encore se réfugiant au sein de l'église romaine, toujours dans la crainte apparament des séductions de Luther et de Calvin.
On se demande enfin comment le savant et spirituel critique ne s'est il pas aperçu, que — révolte avant tout contre le pouvoir des papes et les abus de l'Eglise Romaine, l'heresie protestante n'avait évidement rien à faire dans les pays du culte oriental? Je vous l'avoue, j'ai beau fouiller dans tous les replis de mon intelligence, je n'y trouve qu'une seule réponse
à cette question, et celle là il m'en conterait trop de Tarticuier franchement, car elle porterait sur toute cette brave nation qu' un sentiment exagéré de nationalité exclusive s'efforce avec trop de succès, hélas! de détourner de ses voyes naturelles et legitimes.
Un mot encore. Est il bien vrai après tout, comme vous le prétendez, que le protestantisme vint mourir aux confins du monde orthodoxe? Que sont, je vous prie, nos Духоборцы, sinon des protéstants et de la pire espèce encore; de celle que vous considérez avec raison comme ne contenant plus qu'une ombre de Christianisme? Et ignorez vous donc que cette secte, toute imbue de ce rationalisme qui constitue selon vous le trait distinctif des communions de l'Occident, fut introduite en Russie par des Anabaptistes ou des frères Moraves venus d'Allemagne? La vérité est, quoique Vous en disiez, que le protestantisme avait pénétré plus d'une fois en Russie sous différentes formes; qu'il s'y trouva en présence de cette odieuse et absurde persécution qui transforme nos propres dissidents, gens très inoffensifs dans l'origine, en ennemis de l'ordre public; que forçe lui fut donc de rebrousser chemin devant un pouvoir temporel formé à l'école des Mongols et secondé par un pouvoir religieux tout aussi jalloux que lui de profiter de ce funeste héritage.
Не пустое тщеславіе побуждаетъ меня говорить о себѣ, но уваженіе къ памяти Пушкива, котораго дружба принадлежитъ къ лучшимъ годамъ жизни моей, къ тому счастливому времени, когда каждый мыслящій человѣкъ питалъ Бъ себѣ живое сочувствіе ко всѣму доброму, какого бы цвѣта оно ни было, когда каждая разумная и безкорыстная мысль чтилась выше самаго безпредѣльнаго поклоненія прошедшему и будуш,ему. Я увѣренъ, что настанетъ время, когда и у насъ всѣму и каждому воздастся должное, но не льзя же между тѣмъ видѣть равнодушно какъ современники безчестно прячутъ правду отъ потомковъ. Никому кажется не льзя лучше васъ, въ этомъ случаѣ, заступиться за истинну и за минувшее поколѣніе, котораго теплоту и безкорыстіе сохраняете 'ВЪ душѣ своей; но если думаете, что мнѣ самому должно взяться за покинутое перо, то послѣдуіо вашему совѣту, au risque de fournir à M. Bartônief une nouvelle preuve du peu d'importance qu'il faut attacher à l'amitié que m'accordoit Pouchkine. Въ среду постараюсь зайти къ вамъ изъ клуба, за совѣтомъ.
Non, mille fois non, ce n'est point ainsi que nous aimions notre pays dans notre jeunesse. Nous voulions son bien-être, nous lui désirions de bonnes institutions, nous allions même parfois jusqu'à lui souhaiter un peu plus de liberté si faire se pouvoit; nous le savions grand et puissant, plein d'avenir; mais nous ne pensions pas, ni qu'il fat le pays du monde le plus puissant, ni le plus fortuné. Nous étions loin de nous imaginer que la Russie représentât je ne sais plus quel principe abstrait, renfermant la solution définitive du problême social, qu'elle constituât à elle seule tout un monde à part, héritier direct et légitime du glorieux Empire d'orient, ainsi que de ses titres et vertus; qu'elle eut pour mission spéciale d'absorber dans son sein tous les peuples slaves et d'opérer par ce moyen la régénération du genre - humain; nous ne pensions pas surtout que l'Europe fut sur le point de retomber dans la barbarie et que nous fussions chargés de sauver la civihsation avec les quelques lambeaux de cette même civilisation qui avoient servis naguère à nous tirer de notre antique torpeur. Nous traitions l'Europe avec civilité, voire même avec respect, car nous savions qu'elle nous avoit enseignée beaucoup de choses, et entre autres, notre propre histoire. Lorsqu'il nous arrivoit par hasard d'en triompher, comme Pierre - le - grand, nous disions, c'est à vous Messieurs que nous le devons. Et voilà comment un beau jour nous arrivâmes à Paris et qu'on nous y fit l'accueil que vous savez, oubliant pour un moment que nous n'étions au fond que de jeunes parvenus et que nous n'avions rien versé encore dans la caisse commune des nations, pas même mi pauvre petit système solaire, comme les Polonois nos sujets, pas même quelque misérable algèbre, comme ces arabes infidèles, dont nous combattons aujourdhui la religion absurde et barbare. On nous traitoit bien parce qu'on nous trouvoit des manières de gens bien élevés, parce que nous étions polis et modestes, comme il convenoit de l'être à des nouveaux venus, sans autre titre à l'estime publique qu'une taille avantageuse. Vous avez changé tout cela, soit; mais laissez -moi, je vous prie, aimer mon pays à la façon de
Pierre -le -grand, de Catherine et d'Alexandre. Le temps n'est pas loin, je l'espère, où l'on trouvera peut-être que ce patriotisme - là en л^aut bien un autre.
Remarquez que tout gouvernement, en outre de ses tendances particulières, possède les instincts de sa nature, comme force animée et intelligente, destinée à vivre et à agir; il se sent, par exemple, ou il ne se sent pas appuyé par ses gouvernés. Or, le gouvernement russe se savoit cette fois parfaitement d'accord avec le voeu général du pays; de là en grande partie l'étourderie fatale de sa politique dans la crise actuelle. Qui ne sait que la réaction prétendue nationale étoit arrivée parmi nos nouveaux docteurs à l'état de véritable monomanie! Il ne s'agissoit plus, comme autrefois, ni de la prospérité du pays, ni de civilisation, ni de progrès quelconque; il suffisoit d'être russe: ce titre seul renfermoit tous les biens imaginables, le salut y compris. On crût avoir découvert dans le fond de notre riche nature toutes sortes d'éléments merveilleux, ignorés du reste de l'univers; on se mit à répudier tout ce que l'Europe nous avoit enseignée d'idées sérieuses et fécondes, on prétendit inaugurer sur le sol de la Russie tout un ordre moral nouveau qui nous reléguoit dans je ne sais plus quel orient chrétien, inventé pour notre usage pai'ticulier, sans se douter le moins du monde qu'en nous isolant moralement des peuples de l'Europe, nous nous en isolions aussi politiquement, qu'une fois notre fraternité avec la grande famille européenne rompue, nul d'entre ces peuples ne nous tendroit la main à l'heure du danger. Enfin, les plus vaillants entre les adèptes de la nouvelle école nationale, n'hésitèrent pas à saluer dans la lutte où nous nous trouvions engagés, la réalisation de leurs utopies rétrospectives, l'aurore de notre retour au régime tutélaire abjuré par nos pères dans la personne de Pierre -le -Grand. Trop illétré, trop futile, pour apprécier ou même pour déchiffrer ces doctes hallucinations, le gouvernement ne les approuvât guère, je le sais; parfois même il lançoit au hasard quelque coup de pied brutal aux plus avancés ou aux moins prudents de la béate cohorte, mais il n'en étoit pas moins convaincu que le jour où il jeteroit le gant à l'occident impie et déchu, les sympathies de tous les nouveaux patriotes qui prennent leurs études inachevées, leurs voeux inarticulés et leurs vagues espoirs pour la véritable politique nationale, ne lui failliroient
point, pas plus que l'entrainement docile de la foule, toujours complice de tous les rêves patriotiques débités dans l'idiome banal usité en pareille occurance. Et voilà comment un beau jour l'avant-garde de l'Europe se trouva en Crimée.
J'ai passé hier chez -vous ma chère cousine, pour m'informer de l'état de votre santé et pour vous remettre le petit chiffon que voici. J'espère que vous vous trouverez à Moscou lors de l'événement prévu dans cette feuille, et que selon votre promesse, vous pourrez donner vos soins à l'accomplissement des voeux qui s'y trouvent exprimés. Si je ne vous ai point nommé ma chère cousine, parmi les légataires de ma dépouille, c'est que vous possédez déjà mon portrait, dont vous voudrez bien vous contenter. Veuillez croire ma chère cousine, à toutes mes sympathies. P. Tschaadayef.
Dimanche.
J'étois venu hier soir chez -vous ma chère cousine, avec l'intention de vous redemander pour un moment le chiffon de papier, dont vous voulûtes bien accepter le dépôt, afin d'ajouter à mes voeux posthumes un petit codicile; mais la nombreuse compagnie que je trouvois chez -vous, me l'avoit fait oublier. Veuillez donc me le renvoyer. En vous le réstituant demain, avec gratitude, et pour n'y plus revenir, je vous prierai de porter votre attention sur les lignes ajoutées et de considérer que j'attache à ce dernier point plus d'importance encore qu'à tous les autres, ce que vous n^aurez point de peine à comprendre.
Veuillez croire à toutes mes amitiés. P. Чаадаевъ. Dimanche.
Voici ma clière cousine, la feuille de l'autre jour, accompagnée de son codicille. Vous ]e trouverez de l'autre côté de la feuille, marqué d'une croix rouge, qui vous évitera l'ennuie de relire toute la sotte page. Je vous remercie bien de toutes vos complaisances et je vous prie de m'excuser, si je vous occupe tant de moi. Je m'étois trompé peut-être, mais mon organisme im peu trop rudement secoué dans ces derniers temps, m avoit fait penser qu'il falloit se hâter de terminer cette affaire: voilà mon excuse.
Je regrette de n'avoir pu encore découvrir parmi mes livres, votre abbé Rancé, si toutefois il s'y trouve. Je ne doute point du reste, que vous ne trouviez facilement parmi les cénobites orthodoxes, plus d'un qui vaudra mieux que ce vilain hérétique.
Je vous salue de tout mon coeur. P. Чаадаевъ. Dimanche.
Ne pourriez-vous pas, ma chère cousine, me prêter 150 r. jusqu'au 15 du mois prochain? Je ne puis vous dire combien cette somme me seroit nécessaire dans le courant de cette semaine. Si vous vous trouvez disposée à me rendre ce service, vous pourriez, je crois, en toute sûreté, m'envoyer la petite somme, sous enveloppe, au Club anglois. Encore une fois, je ne saurois vous dire combien cet argent me seroit le bienvenu pour le moment. Voici, à tout hasard, un billet qui pourra vous servir de garantie et que vous pourrez déchirer si vous ne vous croyez pas dans le cas de m'accorder ma demande.
Je vous salue ma chère cousine, de tout mon coeur.
23 novembre.
Je regrette infiniment ma chère cousine, de m'être adressé à vous dans un moment où vous vous trouviez gênée et je ne
vous en dois que plus de remerciements de l'empressement que vous mittes à me rendre service. Je ne doute pas pouvoir m'acquitter de ma dette avant même le terme fixé et j'espère que vous trouverez n'avoir pas obligé un ingrat. Je vous salue de tout mon coeur.
23 novembre.
Je me vois chère cousine, encore une fois réduit à réclamer votre assistance. Si vous pouvez me prêter seulement 100 r. pour quelques jours, vous me renderezle plus grand des services. J'espère cette fois être plus exact que l'autre jour et vous remettre votre argent le 15 ou le 16 du mois courant, sans faute. Je vous prie bien de ne point me refuser cette fois encoro votre charitable assistance. L'affaire de la succession de ma tante, quoique terminée en notre faveur par arrêt du Senat exige, encore pourtant toutes sortes de petites dépenses, qui causent mes embarras de ce moment. Si vous voulez me prêter cette petite somme, veuillez me la faire tenir, comme l'autre jour, au Club des marchands, où je me trouverai jusqu'à 772- Ces embarras m'épuisent et me donnent des insomnies et des vertiges, qui me font éprouver constamment le besoin de repos et de calme. Si vous aviez la charité de venir me voir un matin, vous trouveriez mon état pitoyable. J'ignore si ma cousine Lise se trouve à Moscou. Il paroit que je me suis attiré ses colères. S'il en étoit ainsi, je ne m'en plainderois pas, mais je le regretterois infiniment: veuillez le lui redire. Permettez -moi d'espérer que vous m'accorderez ma demande et que vous ne douterez-pas de ma reconnoissance.
En me rendant hier chez-vous, chère cousine, j'espérois voir dans le courant de la journée le terme de mes angoisses
c'est ce qui me donna le courage d'aller vous voir et la force de vous parler d'autre chose que de mes affaires. Il en advint autrement, les choses se trouvèrent dans la soirée reculées encore une fois à une époque assez éloignée. Je ne sais si je me suis trompé chère cousine, mais j'ai pensé trouver dans l'un de vos billets quelque chose comme une sympathie sérieuse pour ma position; s'il en étoit ainsi en effet, laissez-moi espérer que vous ne vous refuserez point à me rendre un service qui ne seroit en aucune façon onéreux pour vous, qui n'exigeroit nul sacrifice de votre part, et que dans ce cas vous me permetteriez de venir vous en parler demain ou après demain^ à une heure convenu. Si, par hasard, j'avois trop présumé de votre amitié, veuillez, je vous en suplie, m'en avertir par un seul mot, par une syllabe, et ne point me replonger dans ces angoisses dont je croyois être délivré hier matin pour le reste de mes jours. Vous le voyez chère cousine, je ne réclame qu'une audience, chose que les plus grands de la terre ne refusent guère aux pauvres malheureux.
[Ha оборотѣ:]
Faites moi le plaisir, mon cher ami, de m'envoyer l'autographe d'Ekstein. C'est une pièce fort curieuse pour nous autres écrivassiers. Il est curieux de voir ce qu'il faut précisément de capacité littéraire,— pour faire un homme d'action dans le monde littéraire; car cet allemand a creusé avec sa plume incorrécte un sillon que toute une bande d'académiciens ne sauraient éfifacer. J'ai еплче de relire cela et, lecture faite, vous la renverrai.
Nous devions, je crois, diner demain, premier jour de l'an, chez Mars et Eellone; mais je craindrai, moi qui suis fort sujet aux teintemens d'oreilles, d'entendre des cris de guerre, toute l'année consécutive. Je dinerai donc quiètement chez moi. Bon jour mon ami, et bonne année —Attendez donc. N'allez
pas fourrer cette bêtise dans votre sac à chiffons, par habitude de votre illustre office de grand- chiffonier du pavé intellectuel. 11 ne faut pas éterniser les mauvaises plaisanteries.
[Ha оборотѣ:]
Mon bon ami, vous avez peu de jours à passer ici; vous feriez donc bien de me dire d'avance la soirée que vous viendrez passer chez moi; je ne sortirai point ce jour-là, et vous viendrez à telle heure que vous voudrez. Quant à aujourdhui, venez aussi si vous voulez: je ne perdrai rien à vous voir deux fois.
M. Doubenskoy m^a remis la pièce en question.
[Ha оборотѣ:]
Вотъ что пишетъ мнѣ ІІІевыревъ на твой щетъ; сообщак> тебѣ это, чтобы ты зналъ à quoi vous en tenir, если его встрѣтишъ. Вчера тебя ждали у К. Ф. Она поручила тебѣ сказать, что надѣется тебя вндѣть на этихъ дняхъ.
Ne pourriez-vous pas, cher Monsieur Hertzen, prêter à M-r Ouvarof, la pièce que je viens de vous remettre. Il se charge de ne la garder que quelques jours, et je vous assure qu'en vous la prêtant j'avais oublié que je la lui avais promise déjà. Veuillez m'excuser de vous donner cet embarras et recevez Je vous prie l'assurance de tout mon dévouement.
Tchaadayef.
.... C'est mon cher ami, l'ouvrage d'Aksakof que vous étiez venu l'autre jour chercher chez moi, n'est-ce pas? Eh bien! on va je crois me l'envoyer un de ces jours et vous l'y trouverez la première fois, que vous viendrez me voir.
П n'y a de bon dans le monde que la bonté. *
ni.
.... Vous savez que l'homme qui vous adresse ces lignes est celui qui vous aime plus que tout autre, et que c'est
aussi celui qui, a votre âge, écrivit les pages qui émurent le pays il y a de cela quelques quinze ans, et qui, dit on, formait une date dans notre histoire littéraire.
.... L'amitié de la jeunesse est, dit on, plus indulgeante encore que celle de l'âge mûr.
Après у avoir réfléchi, je crois qu'il faut adopter l'anecdote de la princesse Anne. Le silence de nos chroniques ne prouve rien, puisqu'elles ne parlent pas non plus du mariage des autres filles de Jaroslaf, parfaitement démontré d'ailleurs. On peut supposer que la séparation des deux Eglises étant déjà plus prononcée du temps de Nestor, il lui répugnait de consigner des faits qui témoignent en faveur de l'unité primitive des deux communions. Quoi qu'il en soit, il est clair que nos rapports religieux avec l'Occident furent d'une nature trèsbienveillante à cette époque; les mariages fréquents avec les princes et princesses de l'Europe, sans qu'il soit jamais question de changement de religion; ?appui demandé par Isiaslaf au pape Grégoire VII, et la faveur populaire dont il mourut entouré; l'histoire d'Antoine le Romain, qui est arrivé de Rome à Novgorod, et qui y a fondé un monastère; la lettre surtout du métropolitain Jean au pape, et nombre de faits encore, le prouvent suffisamment.
Bonjour, cher prince, je ne me trouverai pas ce soir dans vos parages, je vais à Sesviatskoyé; si vous voulez causer un peu avec moi avant de partir, venez dîner au Club anglais; vous m'y trouverez vers les cinq heures, et je vous inscrirai.
Je vous suis très obligé chère cousine pour votre obhgeante information. Bien fâché de ne vous avoir pas vu. Veuillez dire je vous prie à mon oncle et à Lise qu'aussitôt que je suis
débarassé de mon accès, Je m'empresserai de me rendre auprès d'eux. En attendant je suis très sensible de ce que vous me dites de leur désir de me voir chez eux. Depuis le jour ou je vous ai tous revu cet hiver, et surtout depuis l'accueil de mon oncle, c'est un de mes voeux de me retrouver au milieu de la famille, comme auparavant. Bon jour chère cousine. Encore une fois, bien fâché de n'avoir pu vous dire adieu.
11 y a eu quiproquo, chère cousine. J'avais du monde au moment où Ton est venu de votre part, ce qui apparemment a causé une distraction à mon domestique. Je ne vous ai pas fait dire autre chose que le regret de ne vous avoir pas vu, voilà tout. Mais voici ce que je voudrais bien que vous fassiez comprendre à Lise: c'est qu'il faut prendre son parti, qu'il ne faut plus songer à cela, et que tous les bonheurs n'étaient pas au bout de ce mariage, bien s'en faut. Je sais bien que l'on ne croit que ce que l'on veut croire, et que la cirsonstance est tout-à-fait particulière. Je puis mieux que qui que ce soit apprécier la valeur de ce désappointement, mais il est certain que les chances heureuses étaient là bien minimes, vis-à-vis des chances malheureuses. Du reste, quant à vous chère Natahe, ce que vous pouvez faire de mieux je crois, c'est de vous occuper à trouver un autre mari à Lise, et je vous le dis sérieusement, car la chose ne serait pas impossible. En attendant je voudrais bien voir Lise, et voir ce qu'il y a au fond de son coeur. Bon jour chère cousine et espoir.
Voici ma chère cousine, un chiffon de papier, signé de moi. Moins que jamais je ne puis me permettre de former quelque engagement que ce soit sans offrir une sécurité quelconque. Le déclin de ma santé, dont personne ne se doute, mais que je connois parfaitement, m'impose ce devoir. Heureusement, mon frère est parfaitement solvable. Vôtre aimable procédé, chère cousine, m'a soulagé au physique tout autant
qu'au moral, et je vous en remercie mille fois. Les épreuves (le la vie ne vous ont pas manqué non plus; vous pouvez donc fort bien apprécier le sentiment que je vous exprime. Si je résiste aux embarras que les lenteurs et l'insouciance de mon frère m'ont suscités, vous y aurez une part, dans le. cas contraire, vous aurez adoucie la dernière période de ma vie. Bon jour.
J'ai regretté infiniment de n'avoir pas vu Jean.
Vous me disiez je crois, ma chère amie, que vous ne diniez pas chez- vous le vendredi. N'ayant pas encore vu Akimfief, je ne sais encore si je dinerai ce jour-là chez-lui. Je ne le verrai probablement que ce soir. Dans tous les cas informez-moi de л^08 intentions pour le vendredi et dinons je vous prie le dimanche ensemble; j'ai encore une page à vous communiquer. Merci bien pour l'intérêt que von s me marquez, et croyez que je n'ai jamais douté de votre amitié. Je ne veux pas vous répéter mes lamentations habituelles sur ma santé. Dieu peutêtre aura pitié de moi. Bon jour.—
Je vous remercie ma chère cousine, de votre visite à ma tante. J'espère aller la voir après le jour de l'an. Je tacherai de vous voir avant cela, pour avoir quelques détails de plus sur son état: à son âge on passe ordinairement de cette vie dans l'autre sans douleur; pourquoi donc ces souffrances?
Ne pourriez-vous pas, ma chère amie, faire parvenir à mon frère la lettre que voici, en la lui faisant porter par le gérant de votre terre de Нижній? Je lui écrivis, il y a de cela un mois, et je n'ai pas eu de réponse. L'affaire étant im peu pressante, et n'offrant d'ailleurs aucnne sorte d'embarras, le fait me paroit singulier.— J'espère vous voir demain, et vous trouver en bonnes nouvelles de Jean.
Chère Cousine, je suis tout honteux de vous adresser ces lignes, mais voici le fait. Je ne voulais pas vous voir avant que la crise dans la quelle je me trouvois, ne se fut dénoncée, pour avoir le plaisir de vous embrasser cordialement et sans nulle préoccupation fâcheuse. Le vendredi je fus informé par ma nièce Rost, et par une autre personne, la nommée Ворожейки на, que j'aurai 1000 r. arg., dans quelques jours. Je m'empressai donc d'aller vous souhaiter la bien-venue, et je pense que vous me trouvâtes tout entier au plaisir de vous revoir. Mais voilà que le lundi, j'apprends que je n'aurai cet argent qu'après les fêtes. Pour comble de bonheur, on ne fait plus crédit au Club que pour la somme de 50 r. arg., somme depuis longtemps épuisée par votre cousin. Force me fut donc, et bien malgré moi, de recourir à vous, ma vieille providence. Si vous m'envoyez 300 r. arg., cela me suffira pour durer jusqu'à l'argent promis. J'espère bien d'ailleurs, que le свидѣтельство de mon frère arrivera sur ces entrefaîtes. Si vous, pouviez m'envoyer un peu plus d'argent, je ne m'en trouverai pas plus mal, ni vous non plus, car cette fois, vous êtes sûre de repêcher votre argent dans quelques jours Vous savez peut-être que j'allois mettre en vente ma bibliothèque, mais n'ayant pas de catalogue de mes livres, il faut d'abord s'en occuper. Je ne sais trop si je dois vous dire encore quelque chose, p. e. que je n'ai que 10 r. arg. pour faire la fête; mais j'ai bien envie de vous assurer que j'ai la confiance de m'acquitter bientôt de tout le bien que vous m'avez fait, et que c'est là un moment que j'anticipe avec bonheur.—
J'espère bien que vous me ferez diner chez-vous le jour de la fête. Je vous embrasse bien tendrement, et croyez le moi, de la manière du monde la plus desintéressée. Mardi.
Je vous remercie ma chère cousine, d'avoir songé à moi. Vous n'aviez pas besoin de me faire des excuses; je ne vous en ai jamais voulu. Il ne m'est plus permis d'ailleurs de nour-
гіг d'autres sentimens que ceux de la bienveillance. Je n'en suis que plus touché de l'espèce de réparation que vous avez bien voulu m'accorder. Vous en trouverez la récompense dans voire coeur, qui vous en fera comprendre le mérite mieux que je ne saurois le faire. Je vous prie seulement de relire mon premier billet; vous verrez que je ne vous ai point reproché de bienfait. Je vous y disois, et cela, avec la plus profonde contrition possible, que peut-être vous rappeleriez-vous que je vins un jour à votre secours dans des cirsonstances bien moins fâcheuses pour vous que celles où je me trouve à cette heure, voilà tout. Enfin, il n'y a je crois de votre part qu'une erreur d'esprit, fort naturelle, dans une affaire de cette nature.
Il est inutile je crois de revenir désormais sur tout cela. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour me sauver; d'autres soins doivent m'occuper à cette heure.
Vous me demandez ce qui en est de mes embarras. Malgré le peu d'envie que j'ai d'en parler, il faut vous répondre. Point de nouvelles de mon frère. Un M. Pospelof, qui se trouve en relation avec son ancien valet-de-chambre, m'a dit qu'il avoit été malade; peut-être l'est-il encore. 11 y a justement un an qu'il m'écrivoit en propres termes, qu'il allait immédiatement prendre les mesures nécessaires pour solder une partie de sa dette, et qu'il m'informeroit de la marche de l'affaire. Mon valet-dechambre a trouvé moyen d'engager mon argenterie pour quelques roubles, à un taux exorbitant. Cela me fera durer quelques jours encore.
J'ai regretté hier de n'avoir pas embrassé Dmitry, en le quittant. Ce cher garçon a toujours été bon, bien bon pour moi, et je vous prie de lui dire que j'en conserve le souvenir avec soin. Il m'a dit que sa femme avoit eu l'intention de venir me voir; veuillez lui dire que je suis touché de cette marque d'intérêt de sa part.
Bon jour, ma chère cousine. Je ne sais si je dois aller vous voir. Je crois que je ferai mieux de vous éviter Pennui de ma visite.
Je n'avais pas songé, ma chère cousine, que c'était lundi demain, et qu'il pourrait se faire que j'eusse du monde. Ainsi
не m'attendez pas pour dinar et ne faites pas, je vous prie, pour moi la dépense d'un morceau de viande. Si le choléra ne me fait point la grâce de m'achever jusqu'au soir, je serai chez-vous sans faute vers le 9 et demi.
Je ne vais pas bien. — Pas de nouvelles de mon frère— et je suis dans le dénuement le plus complet— tachez de venir un peu à mon secours, — mardi je pourrai diner chez-vous. —
Je ne me porte pas bien, j'ai les pieds écorchés, je ne viendrai donc pas chez Mad. Mouravief. Dites-moi je vous prie à quelle heure se font ces affaires à la banque?— Peut-être irai -je moi-même, mais il faudrait toujours me faire accompagner de votre homme. C'est mardi qu'il me faut 1000— pour payer les intérêts de Mad. Serebriakof. Je voudrais bien remettre cela à la semaine prochaine. Si vous avez mille r. pretez-les moi jusque là; sinon, prêtez-moi votre homme pour demain, corne nous sommes convenus.— Bon jour chère cousine.—Je viens d'apprendre que c'est aujourdhui la S. Michel.— Il faut que j'aille à pied complimenter Soltikof, car je n'ai point fait rendre de chevaux — N'est-ce point la fête de Michel G.—
Je me suis senti si mal hier, chère amie, que je ne suis pas allé à la noce, à mon grand regret. Vous m'avez fait dire que vous m'aviez attendu; autre regret, et qui me fait vous écrire ce mot pour vous en faire mes excuses. Aujourdhui je me sens mieux, et je comptais aller à Sesviatskoyé. Voulezvous y aller? Je ne sais où placer la chaise. Gardez- là donc, et merci pour l'offre. Bon jour. Quand partez-vous? Je meurs d'envie de vous voir un moment. Aimez-moi un peu. Voilà un livre curieux, que les Ховринъ m'envoient de la campagne.
Dans quinze jours je recevrai mon tertial de mon frère, 666 r. arg. Permettez-moi de vous demander de m'avancer cet argent jusque-là. Voici un ordre de toucher cet argent au bureau de la poste, pour П. И. S'il faut que cette pièce soit autrement rédigée, il n'aura qu'à l'écrire lui même, et j'y apposerai ma signature. En attendant, on pourrait informer la poste de ne point délivrer cet argent à un autre que lui, quand il sera arrivé, chose, qui, dit on, se pratique souvent.
Voici un triste détail, chère cousine. Mais je suis fort malade, et je n'ai pas le sou. Peut-être devrai-je garder la chambre, et vous savez que je n'ai ni médecin, ni cuisinier. Il paroit que j'ai pris du froid en marchant. Je souffre énormément, et j'ai tout le visage couvert d'humeurs l'autre jour.
Je suis passé hier chez vous. Vingt fois je me proposais de le faire, sans en avoir le courage. Il y a un mur de boue entre nous. Vous me témoignez d'ailleurs si peu d'envie de me voir que je ne sais comment le franchir.
Vous voyez que c'est bien malgré moi que je vous adresse ces lignes. J'ai pris aujourdhui une voiture dans l'espoir de vous voir. Veuillez donc me dire si je vous trouverai ce soir, ou venez me voir demain matin vous mêmes.
Je me recommande à votre reste d'amitié.
Je m'aperçois que je ne sais ni l'Etat de П. И. ni son nom de famille. Veuillez donc lui faire écrire la pièce en question si vous voulez me rendre ce service.
Je reçois cet argent constamment dans les premiers jours de mai.
[Ha конвертѣ рукою Чаадаева написано:]
Chère Lise, venez un peu à mon secours. Je me trouve à-peu-près la bourse vide, et j'apprends que le lombard est fermé pour 15 jours. Je vous ruine, chère bonne. J'espère bien, aussitôt que par vos soins je serai un peu établi et rétabh,
m'acquitter de tout grâce aux ressources qui me restent, et à cette nature qui lutte encore si bien avec mes infirmités. — Je pensais pouvoir pousser jusqu'au mois de mai, sans toucher à mon petit fond, et sans anticiper sur la dette des Levachof, mais il parait que j'ai mal calculé, comme toujours. Je compte donc sur vous, chère Patronne. Si vous pouvez me prêter 1500 r. je vous serai bien obligé, vu les petites dettes à solder à l'app'roche de la Fête. Figurez que je n'ai que 150 r. dans ma cassette pour traverser les fêtes et arriver jusqu'au mois de mai! — J'abuse de votre amitié et de nos positions respectives; pardon. — Je dine demain chez les Brevem, et jeudi chez vous, n'est-ce pas? — Envoyez-moi Петръ Ивановъ, avec vos intentions. — Je ne vais pas trop mal aujourdhui, quoique un peu ému du Yiàe inatendu de ma bourse. — Bon jour. Je n'ai pu vous voir hier soir à cause de la soirée des Soimonof. —
[Ha конвертѣ рукою Чаадаева написано:] Ея Сіятѳльству, Милостивой Государынѣ Княжнѣ Елизаветѣ Дмитріѳвнѣ Щербатовой. Въ Хлѳбномъ пѳреулкѣ, близъ Поварской,'
Je suis malade chère amie; c'est pour cela que je ne suis pas encore venu vous voir dans votre nouveau logement. Merci pour l'argent. Je fus tout honteux de vous le demander, à vous qui me fûtes toujours si bonne et si généreuse! Mais que voulez-vous? Mon frère, si exact pendant quelque temps, revient à ses premières habitudes. La somme que je devais toucher le 1^ du mois je ne l'ai pas encore. Il y a trois mois que Levachof devait m'envoyer 1000 r. d'intérêts! — Rien. — Vous le voyez, c'est une déroute générale, et vous savez qu'il faudra solder dans quelques jours madame chose, — son nom m'échappe!— Je vais sortir à pieds; peut-être passerai -je jusqu'à chez vous. Je suis fâché de savoir mon billet parti; j'eusse désiré y ajouter un mot pour qu'il soit plus sûr d'arriver à bon port. — Bonjour donc.
Les deux volumes de C. sont, dit-on, chez Mad. Mouravief. Vous pourriez donc envoyer le 3 — à Soit: —
Je croyais passer la soirée chez Mad. Poloudensky; au lieu de cela elle est venue ce matin chez moi, de sorte que vous pouvieiz fort bien venir le soir. Pour être en règle, j'ai passé chez vous, étant à peu près sûr de ne pas vous trouver.— Bon voyage donc et que Dieu vous bénisse.— Je vais être bien seul et bien triste. — Renvoyez-moi je vous prie la feuille de souscription de Sederholm, qui me le redemande;— vous n'avez pas besoin de souscrire. —
Veuillez chère amie, envoyer les mémoires de Boulgarine au P. Pierre Dolgorouky, на пречисшинкѣ^ близъ Депо. J'apprends que vous avez de nouvelles tracasseries au sujet de Jean. Perfilief m'a dit hier qu'il fallait écrire à Orlof. C'est ce que j'avais pensé dès le commencement. Permettez-moi de vous offrir ma pauvre plume, qui réussit quelquefois. Dans tous les cas, je vous prie de m'en dire votre pensée. Nous pourrons en causer mardi chez Lise, mais en attendant, je voudrais vous en parler un peu. Bonjour. Je suis bien malade, et Sakologorsky m'abandonne.
Je vous remercie ma chère amie de vos informations. Je vous remercie surtout de m'avoir appris Parrivée de Jean. Veuillez croire que je suis heureux de люtre bonheur, ainsi que de celui de notre jeune homme, qui j'aimais, vous le savez, dès son enfance. J'ai manqué étouffer dans ce bain du pont-de-pierre, et je n'ai pu le prendre. J'en vais essayer un aujourdhui à Sakolniky, et je ferai prochainement ce que je pourrai pour vous voir. — Je vais de mal en pis. La chaleur va m' achever.— Recevez mes voeux pour l'accomplissement de tous les charmans espoirs qui vous entourent— on dit que la providence exauce volontiers les voeux des morribonds. —
— Madame Mouravief, les P. Meschtchersky et Madame Orlof, me chargent de leurs affectueux souvenirs pour Lise, à son arrivée.
J'ai regretté, ma chère cousine, de ne vous avoir pas vu le jour de l'apôtre: J'en avois un peu l'habitude. Je regrette encore plus de yous savoir incommodée, et je vous demande pardon de n'être pas venu m'informer de l'état de votre santé. Je ne sais si je pourrai venir aujourdhui, ou si je vous trouverai en venant; je vous prie donc de vouloir bien informer Mlle Stcherbinine, que je voudrois ravoir au plutôt mes pauvres papiers. Il est inutile de lui en dire le motif, mais je la prie bien de ne plus songer à la copie, et de me les restituer telles qu'elles sont. C'est elle-même qui a bien voulue m'offrir son travail, et je lui demande pardon d'avoir abusé de sa complaisance. Je me flatte que vous n'avez que de bonnes nouvelles à me donner de ma cousine et de votre fils.
L'autre jour, je m'étois permis de vous envoyer une pauvre попадья de campagne, venue d'un curé de ma tante, et qui vient d'être volée dans l'hospice où elle se trouve réfugiée; mais elle n'a pu obtenir accès auprès de vous; je l'ai d'autant plus regretté que le moindre secours lui suffiroit, et que je pensois que mon nom lui ouvriroit votre porte, sinon votre bourse.
П. И. vient de me dire, ma chère amie, que vous passez la journée à la campagne. Je regrette de ne pouvoir vous embrasser le jour de votre fête, et je vous prie d'accepter mon compliment par écrit Mad. de Choiseuil m'écrit que les Dolgorouky rentrent ce matin en ville et ne retournent plus à Lublino. Vous pourrez donc aller voir la malade, si vous en avez l'envie.
Ma pauvrette s'est présentée encore une fois chez vous, et ne fut pas plus heureuse que la première fois. Il paroit que
l'accès des riches est définitivement interdit aux pauvres. Etonnez vous, après cela, de la république rouge et des troubles qui agitent le monde!
Bon jour, ma chère amie.
C'est aujourJhui ma chère cousine, qu'échoit, je crois, le terrae de ma dette. Si je ne touche pas demain la petite somme qui devoit me servir à vous solder, veuillez, je vous prie, m'accorder un délai de quelques jours. Présumant que vous ne pourriez attendre jusqu'à la fin du mois, j'ai pris les mesures nécessaires pour me mettre en demeure de m'acquitter de ma dette dans les premiers jours de la semaine prochaine, à tel prix que ce soit.
Tout en comptant sur votre indulgence, je vous demande mille fois pardon, ma chère cousine, de l'avoir réclamé.
Je vous salue de tout mon coeur. P. Tschaadayef. Jeudi.
Voici, ma chère cousine, les 150 r. que vous avez bien voulu me prêter l'autre jour. Je vous demande mille fois pardon de mon inexactitude, et je vous prie de croire que j'ai fait tout ce qui humainement dépendoit de moi pour vous rembourser à terme. Je vous remercie du service que vous venez de me rendre, et surtout de l'empressement que vous mîtes à le faire. Veuillez être assurée que j'en conserverai un souvenir de gratitude infinie. Faites, je vous prie, donner quittmce à mon cocher de l'argent reçu.
J'espère que Jean est en bonne voie de rétablissement et qu'il me sera bientôt accordé de l'embrasser. Quant à moi, je suis malade, c'est ce qui me prive du plaisir de vous voir.
Je vous salue de tout mon coeur. P. Tschaadayef. Vendredi 6 Janiaer.
Je regrette, ma chère cousine, de ne me point trouver aujourdhui la force de me rendre à votre aimable invitation; je le regrette d'autant plus que je désirerais beaucoup vous entretenir un moment avant votre départ. Ma cousine Lise ne venant pas ici, je voudrais vous prier de lui transmettre quelques mots de ma part. Je vous prie donc de me procurer la satisfa(ition de vous voir un instant dans la journée de demain. Je n'ose vous demander de passer chez-moi; vous avez un peu perdu l'habitude de ce voyage; et vous pourriez vous fourvoyer en route; je n'ai d'ailleurs aucun titre à cette faveur; mais j'espère que л^ous m'accorderez celle de vous voir chez- vous. Mère de famille, vos sympathies appartiennent naturellement à vos enfants: aussi, ce n'est qu'un moment d'entretien que je réclame.
n. И. est venu chez-moi; je vous remercie infiniment de la peine que vous avez prise de me l'envoyer et de l'intérêt que vous avez bien voulu me marquer dans cette occasion..
L'excellent jeune homme que votre fils m'a tait connoitre l'autre, a passé, je crois, chez-moi hier soir sans se nommer; s'il en est ainsi, veuillez demander à Dmitry où je puis le trouver.
Je viens de recevoir une longue lettre de N. Brevem, datée de Vilde-Bade, en Tirol du 14 Juin. Ne l'ayant pas encore lue, je ne puis vous en dire le contenu.
Mon cocher est allé hier chez-vous, ma chère cousine, pour avoir de vos nouvelles et pour vous demander la Uth. franc, de S. Chrisost., que mon voisin Lvof me demande. II parait qu'il ne vous a point trouvé chez-vous, ou qu'il aura oublié sa commission. Veuillez m'envoyer le livre et daignez me donner des nouvelles de Dmitry et de la Princesse sa femme.
Je viens de recevoir une lettre de Nat. Brevem. Elle me dit qu'elle se porte bien et qu'elle va au cours de Phil. Chales, qui parait être beaucoup de ses amis, — et bien des choses encore. —
Je suppose que le livre peut être envoyé par la petite poste. Agréez je vous prie l'assurance, de mon profond respect.
Envoyez-moi je vous prie ma chère cousine, le second volume des mémoires de la P. Dachkof que M.N. Scherb. a dû vous remettre. Je suis bien malade et n'ai rien à lire. J'attend mon médecin ce matin. Nous verrons ce qu'il dira.— Bonjour donc, et tout à vous.— -
Voici la lettre de — ^), que vous pouvez garder tant que vous voudrez. —
[Ha оборотѣ:]
Basmannaya. 29 Octobre.
Vos ordres son remplis ma belle cousine. Je viens d'écrire à J. Je lui mande que Mad. Mouravief sera charmée d'avoir chez elle l'amie de la Reine des Français et de celle de l'Abbaye au bois. Mad. M. va lui écrire elle même, pour lui demander s'il est bien sûr qu'une si grande dame voudra bien venir se loger dans le petit appartement assez mesquin qu'elle peut lui offrir. Vous savez déjà apparemment qu'il ne vient plus ici. J'en suis fâché; j'aurais trouvé un véritable plaisir à lui tourner le dos. Figurez-vous chère cousine, qu'en vous chargeant dans une de ses lettres de me faire ses compliments, il me met tout naturellement à la queue de je ne sais combien de gens qu'il ne connaît que d'hier. Je comprends fort bien que son charlatanisme ne trouve plus dans mon individu l'intérêt qu'il lui trouvait naguères, mais encore faut-il garder les convenances. Dites-lui, je vous prie, que je n'ai que faire ni de ses compliments, ni de son souvenir. Je vous avoue que j'eusse mieux aimé n'avoir pas eu à écrire à cet pauvre homme; laissez-moi donc me faire un mérite auprès de vous de cet acte de soumission implicite.
Voici une lettre pour Mad. de Circourt que je vous prie d'inclure dans votre première à J. Je suis très impatient, mon aimable cousine, de vous voir établie ici. Votre fidèle et dévoué Tchaadayeff.
Mémoire au comte Benkendorf.
Sa Majesté a daigné jeter un coup d'œil sur le journal dont j'ai été l'éditeur. Elle y a remarqué quelques idées qu'elle a jugées condamnables, et elle a trouvé toute la tendance du journal telle, que l'autorité ne devait point souffrir sa publication. Elle en a ordonné l'interdiction; j'ai encouru le malheur le plus grand que puisse encourir dans une monarchie un sujet fidèle et un bon citoyen, celui d'être flétri dans l'opinion de son souverain. Vous m'avez permis, général, de vous adresser une apologie de mes idées; je profite de cette faveur, avec la soumission profonde due à un arrêt émané de si haut, et avec confiance dans la justice et la sagesse de mon auguste juge, espérant qu'il condescendra à, prendre connaissance de ma défense. Je crois, général, que je ne puis mieux faire pour démontrer combien mes véritables opinions, j'ose le dire, sont différentes du sens que l'empereur a attaché aux termes dont je me suis servi pour les exprimer, qu'en vous soumettant tout l'ensemble de mes opinions sur le sujet que je n'ai fait qu'aborder dans mon journal.
Il fut un temps où la jeune génération- dont je fais partie rêvait pour le pays des réformes, des systèmes de gouvernement semblables à ceux que l'on trouve dans les pays de l'Europe, un ordi-e de choses calqué sur celui de ces pays; en un mot, des constitutions et tout ce qui y a rapport. Plus jeune que les autres, j'ai suivi le courant, j'ai professé les mêmes sentiments, j'ai désiré les mêmes avantages pour la Russie; heureux de n'avoir fait que partager ces idées, sans chercher, comme eux, à les réaliser criminellement, et de ne m' être point souillé comme eux par l'horrible rébellion qui a imprimé une tache ineffaçable sur le caractère national. Je vous devais d'abord cet aveu, mon général, pour mériter votre confiance; je n'ai pas craint de vous dire ce que je pensais autrefois; l'exposé que je vais vous faire de mes opinions présentes vous fera voir que c'est avec une entière sécurité que j'ai pu le confesser.
L'impulsion donnée à l'esprit nationtal en Russie par Pierre le Grand, et la marche qu'ont suivie tous nos souverains depuis, ont introduit chez nous la civilisation européenne. Il est naturel que toutes les idées en circulation dans les pays de l'Europe se soient, avec le temps, transportées parmi nous, et que nous ayons fini par nous figurer que les institutions politiques de ces pays pouvaient nous servir de modèles, comme leur science nous avait servi d'enseignement; on ne se doutait pas que ces institutions, dérivant d'un état de la, société qui nous est totalement étranger, ne pouvaient avoir rien de commun avec les besoins de notre pays, et toute notre instruction étant puisée dans les écrivains de l'Europe, tout ce que nous apprenions dans nos études sur les objets de législation et de politique venant de la même source, l'on s'habitua naturellement à envisager parmi nous les gouvernements les plus parfaits de FEurope comme contenant les règles et les principes de tout gouvernement en général. Nos souverains non-seulement ne se sont pas opposés à cette direction des idées, mais ils l'ont favorisée. Le gouvernement ignorait aussi bien que la nation combien notre développement historique avait été différent de celui de l'Europe, et combien par conséquent les théories politiques qui ont cours chez eux sont opposées aux exigences d'une grande nation qui s'est faite elle-même, et qui ne saurait se réduire au rôle subalterne de satellite dans le système du monde social, sans perdre tous les éléments de force et de vitalité qui font l'existence des peuples. J'ose affirmer, général, qu'il n'y a plus aujourd'hui chez nous un seul homme réfléchi qui ne soit convaincu que ce rôle est celui qui nous convient le moins. — Quant à moi, voici ma pensée entière. — Quel que soit le mérite réel des différentes législations de l'Europe, comme toutes les formes sociales y sont les résultats nécessaires d'une foule d'antécédents auxquels nous sommes restés étrangers, elles ne sauraient nous convenir en aucune façon. De plus, étant dans notre civilisation beaucoup en arrière de l'Em-ope, et ayant encore dans nos propres institutions une infinité de choses qui repoussent manifestement toute imitation de celles de l'Europe, nous ne devons songer qu'à tirer de notre propre fonds les biens dont nous sommes appelés à jouir un jour. Avant tout, c'est une instruction classique sérieuse et forte, que nous devons chercher à nous donner; une instruction qui ne soit pas empruntée aux superficies de la civilisation, que l'on trouve aujourd'hui en Europe, mais plutôt à celle qui précéda celle-ci, et qui a produit tout ce
Mémoire au comte Benkendorf.
qu'il y a de vraiment bon dans la civilisation actuelle. Voilà ce que je désire premièrement pour mon pays. Je désire ensuite l'affranchissement de nos serfs, parce que je crois que c'est la condition nécessaire de tout progrès ultérieur chez nous, et surtout de tout progrès moral. Je crois que tous les changements que le gouvernement voudrait introduire aujourd'hui dans nos lois ne porteraient aucun fruit tant que nous serons sous l'influence des impressions que laisse en nos esprits le spectacle de l'esclavage qui nous entoure dès notre enfance, et qu'il n'y a que son abolition graduelle qui puisse nous rendre capables de profiter des autres réformes que nos souverains, dans leur sagesse, jugeront à propos de faire un jour. Je crois que l'exécution des lois, quelque sages qu'elles soient, ne pourra jamais remplir l'intention du législateur, tant qu'elle ne sera confiée qu'à des hommes qui sucent avec le lait de leurs nourrices toutes les idées possibles d'iniquité, et tant que nos administrations ne seront remplies que par des sujets familiarisés dès le berceau avec toutes les sortes d'injustices. Enfin je désire pour mon pays que le sentiment religieux s'y réveille, que la religion sorte de la léthargie où elle est plongée aujourd'hui. - Je pense que les lumières que nous envions aux autres peuples n'ont été ailleurs que le fruit de l'influence qu'y ont exercée les idées religieuses; que ce sont elles qui y ont donné à la pensée cette énergie et cette fécondité qui l'ont fait monter à la hauteur où elle est parvenue, et qu'aujourd'hui même ce sont elles qui tireront l'Europe de la funeste tourmente qui l'agite. Je ne conçois pas d'autre civilisation qu'une civilisation chrétienne: c'est, je crois, ce que l'on a pu voir dans l'article qui m'a attiré le malheur de la réprobation souveraine. Et je vois avec une indicible douleur que la religion, chez nous, est sans nulle action. Je fais, dans le secret de mon coeur, des vœux ardents pour qu'elle se ranime parmi nous. Et si je pensais que la voix d'un obscur sujet avait droit de monter jusqu'au pied du trône, et que je pouvais, sans une extrême témérité, moi, condamné au silence à cette heure même par une autorité sacrée, y porter ces vœux, oui, j'aurais imploré notre auguste prince avec tout le zèle d'une profonde conviction; qu'il abaisse ses regards sur l'état affligeant de la religion dans notre pays, qu'il cherche à rallumer avec la flamme qui brûle en son cœur le feu éteint dans le cœur de ses sujets.
Jugez maintenant vous-même, général, s'il est possible qu'en parlant de civilisation et 'Jie raison, j'aie pu entendre liberté et
constitution? Se peut-il que moi, qui suis si fermement persuadé que ce n'est que dans la tranquillité et dans le recueillement d'un travail intellectuel profondément réfléchi que nous pouvons trouver ce qui nous manque encore, et qui suis convaincu que c'est seulement à l'ombre d'un pouvoir tutélaire, qui nous garantirait des agitations qui remuent à présent si violemment l'Europe, que nous pouvons espérer regagner le temps perdu pour notre avancement moral, que moi j'aie voulu cacher sous le voile de la pensée calme de la philosophie la pensée turbulente des démagogues? Ma revue ne devait être qu'une œuvre purement littéraire. Je me suis servi du langage usité en pareille matière. Pour un écrivain qui débute dans la carrière littéraire, le premier souci naturellement est celui de se faire lire; or, qui est-ce qui m'aurait lu, général, si j'avais parlé un langage dont j'aurais eu seul la clef? S'il me fallait aujourd'hui avouer la présomptueuse intention d'avoir voulu agir d'une manière quelconque sur l'esprit de mes compatriotes, je dirais que je désirais leur donner le goût de la littérature philosophique, et les porter ainsi aux études fondamentales que les autres peuples de l'Europe ont déjà faites,; et que nous n'avons pas faites encore. Ce n'est point avec l'Europe politique, mais avec l'Europe méditante que je voulais nous mettre en relation plus intime; et c'est encore, je crois, ce que le premier cahier de ma revue faisait bien voir. S'il m'avait été permis de continuer, j'aurais tâché de faire comprendre à mes lecteurs qu'il n'y a point pour nous d'autre politique que la science; que sans certaines lumières préalables, les mesures les plus sages et les plus bienveillantes du gouvernement seront toujours impraticables; et les meilleures intentions du prince se trouveront toujours paralysées dans l'exécution. J'aurais tâché ensuite de leur faire concevoir que ce qu'il nous importe le plus, c'est de nous rendre bien compte à nous-mêmes de notre état social, afin de savoir où nous en sommes vis-à-vis de l'Europe; car ce n'est qu'ainsi que nous saurons ce qu'il nous convient d'emprunter à l'Europe et ce qui doit nous rester étranger. Voilà, général, quelle devait être la tendance de ma revue. Méconnu malheureusement par l'empereur dans mes intentions les plus pures, j'aurais subi en silence la peine qui m'a été imposée, si vous ne m'aviez convié à articuler un mot pour ma justification. Puisqu'il m'a été accordé de le faire, je dois dire tout ce que me suggérera le sentiment douloureux de passer auprès de Sa Majesté pour un esprit mal pensant.
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Au moment donc où les tristes résultats de l'esprit de désordre se manifestent d'une manière si déplorable parmi les peuples plus avancés que nous, mais qui ne doivent leur progrès qu'à des temps où l'intelligence mûrissait dans la paix et la sécurité; comment un homme, chez nous, qui aime son pays, qui est jaloux de sa prospérité, ne désirerait-il pas que l'ordre et la tranquillité s'y maintiennent? Comment, s'il a fait une étude tant soit peu approfondie de l'histoire nationale, et s'il a réfléchi sur les différentes situations que les nations occupent dans l'ordre général, ne verrait-il pas à présent que ce que réclame la société ici est tout autre chose que ce qu'elle réclame ailleurs? Ensuite il faudrait être aujourd'hui étrangement aveuglé pour ne pas reconnaître qu'il n'y a pas de pays où les souverains aient tant fait pour le progrès des lumières et le bien des peuples que la Russie; et que toute notre civilisation, tout ce que nous sommes, nous le devons à nos monarques; que partout les gouvernements ont suivi l'impulsion que leur donnaient les peuples et la suivent encore, tandis que chez nous le gouvernement a toujours été en avant de la nation, et que c'est de lui que provenait le mouvement. Avant tout donc, un sentiment de con-fiance et de gratitude envers ses princes doit animer le coeur d'un Russe; et c'est cette conscience du bien qu'ils nous ont fait qui doit nous guider dans notre vie commune. Voyant comment ils ont rempli leur haute mission, nous devons nous reposer sur eux de l'avenir du pays, et en attendant travailler en silence sur nousmêmes; mais surtout il faut que nous tâchions de nous donner la morale publique qui nous manque encore. Si nous parvenons à l'établir sur une base religieuse, comme elle Га été primitivement dans tous les pays du monde chrétien, et à reconstruire toute notre civilisation sur ce fonds nouveau, nous nous trouverons alors dans les véritables voies dans lesquelles l'humanité marche à l'accomplissement de ses destinées. Il est clair que tout cela ne doit s'opérer que dans la sphère intellectuelle, et que la politique n'y a rien à faire. Et que nous importe ce qui se passe aujourd'hui à la surface de la société européenne? Qu'avons-nous donc à démêler avec cette Europe nouvelle, si douloureusement travaillée par un enfantement dont elle ne sait se rendre compte elle-même? C'est, comme je le disais, dans la vieille Europe où de si grandes choses se sont faites, auxquelles nous n'avons pas participé, où tant de grandes pensées se sont produites, qui ne sont pas venues jusqu'à nous, que nous devons chercher nos leçons. L'article de la revue dans lequel j'ai
tâché de caractériser le trait philosophique du siècle ne devait servir que de préface au développement de ces idées. L'empereur, au milieu de ses hautes préoccupations, n'a pu sans doute prêter (pi' une attention fugitive à ce morceau, et le sujet soumis et raisonnable sait dûment apprécier cet effet de l'élévation où est placé le monarque pour le bien des peuples, et s'y résigner de bonne foi. Mais j'ose croire, général, que si Sa Majesté avait daigné donner plus de temps à sa lecture, elle n'y aurait rien trouvé qui pût justement motiver le jugement sévère qu'elle en a porté, et qu'elle n'y aurait vu que le raisonnement indispensable qui devait introduire le lecteur à des considérations plus étendues. En retraçant l'histoire de la raison philosophique dans ces derniers temps, j'avais essayé de montrer que l'esprit humain, après avoir été détourné de ses voies légitimes par la philosophie absurde et impie du dixhuitième siècle, était enfin revenu à une pensée plus sage; qu'aujourd'hui la religion avait repris tous ses droits dans le domaine de la philosophie, et que la science était devenue aussi sobre et modérée qu'elle avait été naguère audacieuse et passionnée. J'avoue que je ne pouvais m'imaginer que ces idées-là, ni celles que je nourrissais encore dans ma pensée pour les produire plus tard, pouvaient déplaire à l'autorité; je croyais au contraire qu'elles étaient parfaitement d'accord avec la pensée même du gouvernement, et qu'elles ne pouvaient que seconder l'action bienfaisante que lui-même voulait exercer sur les esprits. J'avoue même que je pensais qu'en se répandant elles ne seraient pas sans fruit, surtout pour cette portion de notre public littéraire qui est encore à la remorque du siècle passé. Je ne pouvais non plus me figurer que l'on pourrait trouver un lien entre mes opinions et les opinions politiques du temps. N'ayant pas à traiter la question politique, je n'avais rien à dire sur les événements récents de l'Europe; autrement il m'eût été facile de prouver que c'est justement parce que les peuples méconnaissaient encore ce retour de la science à des conceptions plus justes, et que ces conceptions ne sont point encore descendues de la région abstraite dans celles où vivent les masses, que ces dernières courent dans la direction mauvaise qui leur a été imprimée dans le siècle précédent. J'avais déjà caractérisé le principe révolutionnaire comme un principe de destruction et de sang, et j'avais, en passant, fait connaître mes sentiments politiques en remarquant la grossière manière de concevoir les mots de liberté, de raison et d'humanité dans la révolution française. Cela aurait pu, je crois.
Mémoire au comte В e n к e n d о r f .
suffire pour nie mettre à l'abri des imputations qui m'ont été faites. Mais quoi qu'il en soit, à présent, mon général, que je vous ai soumis toutes mes opinions, et je crois l'avoir fait avec toute la candeur et toute la sincérité de la bonne foi; puis-je espérer que je ne serai plus compté au nombre de ces esprits futiles et brouillons qui ne savent comment les peuples peuvent avancer autrement qu'à force de bouleversements, ni séparer les destinées d'un peuple nouveau appelé à remplir un avenir mimense, d'avec les destinées de ces vieilles sociétés qui ne font plus qu'achever péniblement leur longue carrière? Puis-je espérer que cet arrêt rigoureux qui me signale comme un écrivain dont le langage ne pouvait être souffert sera révoqué un jour, et qu'il me sera permis de continuer l'humble route où, loin de vouloir jamais entraver les vues du gouvernement, je pensais au contraire le servir selon mes faibles capacités? Je ne puis douter de la justice de mon souverain; je ne puis croire que s'il a trouvé dans l'expression de mes opinions quelque chose d'inconvenant qui méritât une correction, à cette heure il puisse faire peser encore sur moi le poids accablant de son animadversion. Je penserais, au contraire, méconnaître l'âme généreuse de Sa Majesté et cette bienveillante protection qu'elle accorde aux lettres, si je me refusais encore à l'espoir d'obtenir la liberté de reprendre la plume. — Et vous, mon général, qui avez bien voulu me tendre la main avec tant de bonté, veuillez agréer ma profonde et vive reconnaissance.
Печатается впервые, съ копіи, любезно сообщенной В. И. Семевскимъ; подлинникь находится въ Госуд. Архивѣ, I В, дѣло Л? 23; орѳографія подлинника въ копіи очевидно не сохранена. — Михаилъ Яковлевичъ Чаадаевъ, старшій братъ Петра Яковлевича, род. 24 окт. 1792 г., ум. 10 окт. 1866 г.; см. о немъ сообщенные кн. А. В. Звенигородскимъ „Матеріалы для біографіи M. Я. Чаадаева" въ „Сборникѣ" Нижегор. Губ. Учен. Арх. Комиссіи, т. YIII (1910 г.), Отд. III, стр. 402— 403.— Облеуховъ Дм. Александр. (1790 — 1827) — извѣстный въ то время московскій врачъ. О Щербатовѣ см. ниже, прим. къ № 35.
Княжна Анна Мих. Щербатова — тетка и воспитательница М. Я. и ІІ. Я. Чаадаевыхъ, сестра ихъ матери; о ней Ч. многократно упоминаетъ въ дальнѣйшихъ письмахъ къ брату и кузинамъ, называя ее „тетушка или „та tante". О поѣздкѣ Ч. въ Троппау и обстоятельствахъ, сопровождавшихъ его отставку, см. мою книгу о Ч., стр. 18—23. Отставку Ч. получилъ 21 февраля 1821 г. Среди бумагъ Шильдера въ И. Публ. Библіотекѣ, въ папкѣ „Перлюстрованныя письма", находится письмо тетки къ Ч. по поводу Семеновской исторіи, гдѣ она совѣтуетъ ему выйти вь отставку; оно датировано 29 ноября 1820 г. Паше письмо — вѣроятно огвѣть на это письмо Анны Михайловны.
St. Petersbourg le 7 Juillet 1823.
Avant-hier à 9 heures du soir votre frère est parti pour l'Angleterre. Ns avons été obligé de demeurer trois jours entiers a Kronstadt le vent ayant été contraire tout ce tems là. Son vaisseau est un excellent voiture, il a fait le voyage de Londres a Kronstadt en 9 jours. Chose inouie! — Il m'a remis une lettre pour vs que vs trouverez si incluse. Je désirerai que vs vinsiez à Moscou cet hiver ayant moi-même le projet d'y être. Serge est à Бобруйскъ avec la division qui y est rassemblée. Il m'aurait chargé de mille choses pour vs s'il avait pu présumer que Je vs écrive (rai?) — l'amitié qu'il vs porte est la garantie de ce que Je vs dis. — Je vs serre bien cordialement la main.
M. Mouravieff Apostol.
P.S. Pour éviter les frais de poste qui sont considérables à l'étranger votre frère m'a chargé de vs prier de lui adresser vos lettres de cette manière:
A Messieurs Messieurs Baring frères à Londres. Pour remettre à Mr de TchadaoAv.
Je vs salue.
L'hiver — il compte le passer à Paris: aureste il vs en écrira.
[Ha оборотѣ:]
Serge въ этомъ письмѣ— братъ пишущаго, Сергѣй Ив. Муравьевъ-Апостолъ, бывшій ротный командиръ Семеновскаго полка, переведенный въ ноябрѣ 1820 г., послѣ бунта въ этомъ полку, маіоромъ въ Полтавскій пѣхотный полкъ; см. Карцовъ „Событіе въ лейбъ-гвардіи Семеновскомъ полку", въ „Рус. Стар." 1883 г., апрѣль, стр. 92.
Романъ Änastase^ ou Mémoires d'un Grec, écrits à la fin du XVIII-e siècle par Thomas Hope, traduit par M. Defauconpret, Paris, 1820.
Lise — княжна Елизавета Дмитріевна Щербатова, двоюродная сестра Ч., дочь упомянутаго въ примѣч. къ Ш 6 кн. Д. М. Щербатова; она род. въ 1792, ум. въ 1885 г., см. Власьевъ, цит. соч., стр. 292.
Наталья Дмитріевна— также кузина Ч., сестра предыдущей, въ замужествѣ кн. Шаховская, род. въ 1795, ум. въ 1884 г., жена декабриста кн. Ѳ. П. Шаховского, см. „Моск. Некрополь", изд. вел. кн. Николая Михайловича, СПБ. 1908, т. III, стр. 832; о ней см. также ,,Рус. Бог." 1911 г., кн. I, ст. Пругавина.
Мейндорфъ— баронъ Александръ Казимировичъ Мейендорфъ, въ это время штабсъ-капитанъ Гвардейскаго ген. штаба, подавшій въ отставку одновременно съ Ч. и при сходныхъ обстоятельствахъ, но получившій ее только въ февралѣ 1824 г., см „Остаф. арх.", т. III, стр. 577 и д.
К. Д. М.— кн. Д. М. Щербатовъ, см. прим. къ jY? 6.
Княж. Лизавета — кн. Е. Д. Щербатова, см. прим. къ № 7. Шаликовъ, кн. Петръ Ивановичъ, 1768—1852, извѣстный „слезливый стихотворецъ". Gall— Franz-Joseph Gall, 1758 — 1828, знаменитый анатомъ и френологъ. Максимъ Ивановичъ Дамасъ, баронъ, р. 1785, былъ во время революціи увезенъ родителями изъ Франціи въ Россію, гдѣ съ 1800 по 1812 г. служилъ въ Семеновскомъ полку, подъ конецъ полковникомъ; съ союзной арміей вернулся во Францію и здѣсь, быстро повышаясь, въ октябрѣ 1823 г. занялъ постъ военнаго министра; позднѣе былъ министромъ иностр. дѣлъ; ум. 1862. Криднеръ, Карлъ Антоновичъ, въ 1809 — 1812 гг. былъ полковымъ командиромъ Семен, полка. Надежда Николаевна— Шереметева, см. прим. къ № 9.