DÉFINITION DU SOCIALISME ET DE SES VARIÉTÉS
« Toute science, avons-nous écrit un jour, nécessite une terminologie précise de façon à pouvoir discuter sur les phénomènes observés et signalés par les savants (1). » Qu'il s'agisse de science chimique, physique, mécanique ou sociologique, la même nécessité existe. En chimie, en zoologie, les définitions sont précises, les. mêmes choses s'entendent sous les mêmes termes. En sociologie, il n'en est pas de même, et cela tient sans doute à ce que les termes en usage dans cette science sont couramment employés
(1) Archives d'anthropologie criminelle ^ 1893. De la Dé* finition dn crime.
S2 SOCIALISME BT ANARGHISMB
par une multitude de gens au cours des événements quotidiens.
La signilfîcation d'un mot est d'autant plus précise que son emploi est rare. Un usage fréquent altère sa définition. Ainsi sous le terme socialisme sont comprises des choses diverses, confuses. Tout le monde en parle, souvent sans connaître ce dont il s'agit. D'aucuns s'en affirment partisans, étiquette dont ils se revêtent par intérêt électoral ou autre. Ce serait de notre part une étrange prétention que d'espérer restreindre l'emploi par le public du vocable socialisme à la chose seule qu'il signifie. Mais par contre, nous pensons que les sociologues nous approuveront de chercher à fixer la signification du terme socialisme, de façon à permettre à tous, aussi bien en France qu'au Nord Amérique, en Allemagne qu'en Australie, etc., d'entendre même chose sous ce môme terme.
Comme toutes les définitions, celle du socialisme doit, pour être bonne, être
claîre, précise, satisfaisante. Glaire, parce f que tous doivent aisément la comprendre.
j Précise, car il importe que, sous le terme défini, ne soient comprises que des choses liées par un ou plusieurs caractères [ communs ; car il est nécessaire que, grâce au vocable déterminé, on distingue facilement les choses qu'il signifie des autres choses qui s'en différencient quelque peu. Satisfaisante, car il faut que la définition convienne à toutes les choses communément qualifiées ainsi depuis que le terme est en usage.
fi
Certains mots ont des significations arbitrairement données , imprécises et vagues, sans qu'il en résulte d'inconvénients. D'autres ont besoin d'être définis avec précision, sans arbitraire, car leur formation même leur imprime un certain sens qui peut et doit être précisé, mais qui ne doit pas être altéré. C'est le cas du terme « Socialisme ».
Le radical « Social » de ce mot montre qu'il s'agit de choses se rapportant à la Société. Le suffixe « isme » indique qu'il est question d'un système, d'une doctrine ou d'un ensemble de systèmes, de doctrines. Donc, de par sa formation même,
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le vocable « socialisme » voit restreindre sa signification à un système, une doctrine ou à un ensemble de systèmes, de doctrines relatifs aux Sociétés.
Mais quelle sorte de système, de doctrine ? Quelle famille de doctrine, de système ? Les doctrines ou systèmes divers qui réunis eii famille, genre, sorte sont propres à être désignés sous le nom de « socialisme » doivent présenter au moins un caractère commun. Quel est ce caractère commun ? •
Poiir le trouver^ examinons les défini*tions proposées.
Tout d'abord rejetons sans même nous y arrêter quelques fantaisistes autant qu'insighificatives définitions (1), Ensuite
(1) Telle eelle-cî que nous trouvons dans le Socialisme et la Réçobdion sociale de M. Fernand Naudier (p. 140) : « Ceux-là seuls sont de vrais socialistes qui s'inspirent de «es trois dogmes : là libertié, l'égalité, la fraternité ; q^i veulent 1^ progrès et noi^ 1«l ri^essipn ; qm cherchent la gloire et la prospérité de leur patrie, en même temps que le bonheur de l'humanité; qui enseignent enfin le respect des lois et non leur npiépris. »
nous constatons que toutes les déterminations proposées se divisent en deux grandes classes: Tune où toutes les conceptions sont unies par un commun caractère, celui-ci étant la socialisation (1) de la propriété ; l'autre composée de définitions éparses, qu'aucun lien ne réunit, si ce n'est un je ne sais quoi de vague ou d'obscur. Ce sont celles-ci que nous analyserons d'abord.^
D'aucunes sont d'une métaphysique si quintessenciée qu'il nous paraît difficile, sinon impossible, de les comprendre ou d'en donner une claire explication. On y parle de « substitution du développement conscient de l'humanité au développement inconscient » (2) ou de « l'aboutis-
(1) Socialisation : Action de socialiser. — Socialiser : pendre social. Socialiser la propriété signifie substituer à la propriété individuelle une forme quelconque de propriété sociale. — Nous entendons par « propriété sociale » une forme da l'appropriation des choses dans laquelle le possesseur est une collectivité, une association d'individus et non un individu. .
(2) Selon K. Marx, :1e socialisme est cette substitution
sant synthétique de toutes les activités progressives de rhumanité militante » (1) ; ou bien encore de « vibration matérielle et vibration scientifique » (2), ou encore « du reflet dans la pensée du conflit qui existe dans les faits entre les forces productives et les formes de la production » (3). Qu'est-ce que cela peut bien signifier ? Avouons que ces mots ne veulent rien dire, que c'est là pure logomachie.
Maintes autres notions manquent telle-»
ment de précision, sont si amples qu'elles deviennent obscures, aussi peu acceptables que les précédentes. Cette fois on y
(Préface de Jaurès à la Société collectiviste y par Henri Brissac ; 3* édition).
. (1) Au dire de B. Malon, le socialisme est cet aboutissant. {Socialisme intégral^ ryol.]
(2) Dans Le Droit de Vivre, A. Chirac écrit : « Le socialisme est la science de faire servir la solidarité mondiale des forces naturelles et des forces humcdnes à entretenir et à perfeotionner sans cesse la vibration matérielle et la vibration scientifique de chaque être humain, l'assemblage de ces deux vibrations composant toute la vie humaine. »
(3) Définition de F. Engels, citée par G. Richard, dans Le Socialisme et la Science Sociale,
DEFINITION DU SÛGIÀLISMB ^9
traite « du passage de l'état diffus à l'état organique » (1) : ou de « la philosophie économique des classes souffrantes » (2) ; ou bien « du droit pour l'Etat de corriger l'inégalité de richesse en prenant aux uns pour donner aux autres » (3) ; ou encore (( de la connaissance des ressorts qui font mouvoir le corps social, et des moyens d'en développer le jeu, pour obtenir par là le maximum de richesses et de bonheur au profit des Sociétés particulières non^mées nations et de l'humanité tout entière » (4)*
(1) A. Véber écrit : « Le socialisme implique arrangement, réglementation, organisation, et a pour tendance le passage de la production, de la consommation et des jouissances — et surtout du travail — de l'état diffus à Téiat organique. »
(2) Définition de Von Scheel.
(3) M. Janet a écrit: « Socialisme, tonte doctrine qui prétend que l'Etat a le droit de corriger l'inégalité de richesse qui existe parmi les hommes, et d'établir légalement réquilikre, en prenant à ceux qui ont trop pour donner à ceux qui n'ont pas assez, et cela d'une manière permanente, non dans tel ou tel cas particulier (famine, etc., etc.) )».
(4) Selon le Dictionnaire universel de Lachàtre, le socia-
30 SOGIiLLISME ET ÀNÀRCHISME
Aucune précision n'existe en céô explication3 du terme «socialisme ». D'ailleurs elles ne brillent pas, non plus par une excessive clarté. Besoin serait de dire quelles sont les classes qui souffrent et celles qui ne spuffrent point ; de démontrer môme quo toutes les classes ne sont pas souflfrantes. Mais, en les supposant connues, on coïicpit aisément que des systèmes philosophiques les plus opposés peuvent les concerner. Alors sous lin même vocable seront entendues des philosophies contradictoires ; aussi le terme sera indéterminé sinon insignificatif.
Bien que plus claire et plus précise, la définition de M. lanet ne satisfait nullement. Si, en effet, elle détermine exactement le socialisme : une doctrine sociale, elle le restreint à une forme de société avec l'Etat et le partage. Or, Etat et Partagé sont ou hiés ' jrar, ou en opposition
lisme est un système philosophique qui a pour but c«tte connaissance. .
DÉFINITION DU S0GIALI8MB 31
arec, certaines doctrines communément appelées socialistiques. La notion que M. Janet donne du socialisme ne présente point de commun caractère avec certains systèmes désignés habituellement comme faisant partie du socialisme. Si Ton acceptait cette explication, ce serait l'exclusion de ces doctrines et de ces systèmes hors dusocialisme. Gela ne peut s'admettre, car ce serait contraire à la vérité historique.
Donc, nous rejetons l'explication présentée par M. Janet comme non satisfaisante ; de même que pour leur imprécision nous n'acceptons point les définitions de Pierre Leroux (1), L. Rey-
(1) (TeaX dans le premier quart dii xix* siècle qu'apparut le terme <c socialisme » pour la première fois. On le trouve en Angleterre sous la plume des disciples de R. Owen. D'aucuns d'entre eux — tel W. Thompson — l'opposèrent à c capitalisme », qu'ils créèrent aussi, de même que le terme Surplus-value. (Cf. An inquiry. — by "W. Thompson. — Labor dèfended againsi the daims of capital^ Hodgkin 1835 ; /. S. MilVs Autobiography).
C'est en 1832 que pour la première fois, en France, le terme « socialisme » fut employé : Il se trouvait sous la plume de Pierre Leroux qui l'opposait au terme « individualisme » sans toutefois en donner une notion claire et précise,
baud (1), L, Bertrand, Webster, Spies (2), Bakounine, G. Belot (3), R. P. Ely (4).
On conçoit aisément la grande élasticité d'un « ordre de choses plus conforme aux instincts de Thomme et à sa destination ici-bas » ; ou d'un « arrangement plus harmonieux des relations sociales » (5) ; ou bien « d'un état de civilisation supérieu-
(1) En 1835, il écriyait : « I^e socialisme est la condamnation des sociétés telles qu'on les voit constituées et la nécessité d'arranger sur leurs débris un ordre de choses plus conforme aux instincts de l'homme et à sa destination ici bas. » Dans la Cyclopedia of Political Science de Lalor, nous trouvons la même définition.
(2) « Le socialisme est simplement un résumé des phénomènes de la vie sociale, du passé et du présent, d'après leurs causes fondamentales et leur connexion logique les uns avec les autres... Anarchisme ou socialisme signifie la- réorganisation de la société sur des principes scientifiques et l'abolition des causes qui produisent vices et crimes. » (Spies. — Speech in court, pp. 8, 11. — The Chicago Martyrs»)
(3) N Le socialisme est l'entente commune en vue du bien social. » Revue philosophique 1893,
(4) « Le socialisme a pour but, pour visée, l'union plus étroite des facteurs sociaux. »
(5) Selon le Webster's Dictionary, « le socialisme est une théorie sociale qui préconise un plus précis, plus ordonné et plus harmonieux arrangement des relations de l'humanité qu'il n'y a eu jusqu'ici. »
re » (1) ; ou encore « d'un résumé des phénomènes de la vie sociale... » ; ou enfin d'une organisation sociale dans laquelle chacun « aurait des moyens à peu près égaux pour le développement de ses facultés, et ne participerait à la jouissance des richesses sociales qu'autant qu'il aurait directement contribué à les produire » (2) ; ou « d'upe ^entente commune en vue du bien social ».
Ces définitions ainsi que celles de Jean
(1) D'après Louis Bertrand, a le socialisme est un état de ciyilisation supérieure où tousles hommes moyennant un travail facile auront droit à tous les avantages de la vie par la pratique de la solidarité. Tous pour un, un pour tous, telle est la devise socialiste. » (Qu'est-ce ^ue le tocialiême ?)
(2) Le socialisme c'est «c organiser la société de telle sorte que tout individu, homme ou femme, venant à la vie, trouve des moyens à peu près égaux pour le développement de ses différentes facultés et pour leur utilisation par son travail ; organiser une société qui^ rendant à tout individu quel qu'il soit l'exploitation du travail d^autrui impossible, ne laisse chacun participer à la jouissance des richesses sociales, — qui ne sont en réalité jamais produites que par le travail, — qu'autant qu'il aura directement contribué à les produire par le sien. » (Bakounine. — Œuvreêf p. 55}.
34 SOCIALISME BT ANAltCHISlIE
Grave (1), d'Errico Malatesta (2), S. Merlino (3), J. Wm. Lloyd (4), sont si imprécises, si amples que tous les systèmes, toutes les doctrines, mêmes les plus opposées, sans aucun commun caractère, peuvent prétendre être les plus conformes aux instincts de Thomme, les plus imprégnées de liberté, de justice, donnant le plus de bien-être, formant la société la plus parfaite, etc. En ces condi-
(1) « Est socialiste, écrit-il, tout individu qui veut sincèrement une transformation sociale dans le sens de la justice, de l'égalité, d'une meilleure répartition de la richesse sociale, r^ {Tempt Nouveaux, 26 octobre 1895.)
(2) Le socialisme signifie la société faite instrument de liberté, de bien-être et de développement progressif et intégral pour tous ses membres, pour tous les êtres humains. » {La Politica parlementare nel mouimenio io^ialUta, p. 14. -- 1890.)
(3) K Le socialisme est une aspiration, une tendance ou mieux encore une acquisition de la conscience humaine... Le socialisme c'est une aspiration au bien-être général), à l'égalité des conditions, à la systématisation des rapports sociaux. » {Pro e eontro il SociaUsmo, 1898. )
(4) «( Le socialiste est celui qui tient la société actuelle comme injuste et qui estime que l'intelligence humaine doit s'appliquer & l'élimination de cette injustice pour faire place à une société approximativement parfaite. » (Free Society, 28 novembre 1897, San Francisco.)
tions, le terme « socialisme » ne serait pas déterminé, puisqu'il comprendrait des concepts contradictoires.
Nous n'admettrons point davantage les notions que X (1) ou Proudhon (2) ou VEncyclopœdia Americana (3) donnèrent
(1) « Le socialisme est une église ; le droit, la raison et l'hamanité sont ses autels , sa devise est le bien-être commun. Il veut que chacun ait assez et qu'aucun n'ait trop, tant qu'un n'a pas assez. » (Extrait du Matin. — France sociale et politique, année 1891, par A. Hamon.)
(2) « Après la journée de juin 1848, Proudhon dit au '* ' I président du tribunal qui l'interrogée... : .Qu'est-ce que le socialisme.' — C'est toute aspiration vers l'amélioration ' de la société. — Mais dans ce cas, dit fort justement le président, nous sommes tous socialistes. — C'est bien ce j que je pense, conclut Proudhon. » (De Laveleye. — Socia- | lisme contemporain^ p. 12.) !
n avait aussi défini le socialisme: «la balance des produits et des services » ou encore « la doctrine de la synthèse, c'est-à-dire de la conciliation universelle. Ainsi les socialistes prétendent qu'il faut identifier les termes opposés de capitalistes et de travailleurs, en ce sens qu'il faut que les travailleurs aient des capitaux et que les capitalistes travaillent... » /*-./. Proudhon. Sa vie, ses œuvres, sa doctrine, par Arthur Desjardins. — p. 136, vol. I). Ces définitions un peu moins amples que l'autre, laissent encore trop d'indécision pour être acceptées.
(3) « Le socialisme peut être considéré comme le mouvement qui cherche, par des changements économiques, à
36 SOCIALISME ET ANARGHISME
du socialisme. Il n'est aucune doctrine, aucun système qui ne puisse revendiquer comme son but « Tamélioration de la société »,la « destruction des inégalités», comme sa devise le « bien-être commun ».
En conséquence, il n*existe point là de définitions puisque les diverses doctrines sociales ne sont point différenciées entre elles.
La conception de Proudhon sur le socialisme est maintenant très généralement admise. Chaque jour, nous voyons ce mot , en ce sens employé , dans les gazettes, les revues ou même les livres.
La signification d'un mot perd de sa précision proportionnellement à son expansion. C'est là un phénomène constant.
Tant que le terme « socialisme » fut d'un usage peu répandu, sa détermination fut sinon tout à fait précise, au moins suffisamment nette pour établir une distinc-
détruire les inégalités existantes dans les conditions sociales du monde. »
DÉFINITION DU SOGIALISMB 37
tion d^avec d'autres systèmes sociaux. Le mot en se répandant a altéré la chose, surtout depuis que le socialisme n'est plus sujet d'épouvante ; depuis qu'il est bien vu dans les milieux divers — même mondains — de se dire « socialiste ». De l'extension de ce vocable résultent des confusions, causes d'erreuri^. Il est à souhaiter que, si le langage vulgaire ne se réforme point, au moins les sociologues usent de ce terme dans son sens propre.
E. de Laveleye, qui a écrit: « Je n'ai jamais rencontré ni une définition claire, ni même une détermination précise de ce mot (Socialisme) », a lui-même proposé une explication qui n'est ni claire, ni précise (1). Il s'en déduit en effet qu'il s'agit d'un système social où existe « une plus grande égalité dans les conditions sociales », où « des réformes ont été réalisées
(1) c Toute doctrine socialiste vise à introduire une plus grande égalité dans les conditions sociales et ensuite à réaliser ces réformes par l'action de la loi ou l'Etat ». (Socialisme Contemporain, p. 12.)
38 SOCIALISME BT A^ARGHISME
par la loi ou TÉtat. » Cela est fort vague et confus. En tous les systèmes sociaux, avec lois ou État, il y a des réformes. La notion «d'une plus grande égalité...»
est floue, variable avec les individus.
Noua ne pouvons donc accepter la définition de de Laveleye de même que nous repoussons celle de Lacy (1).
Pour le sociologue, Fessence du socialisme est le bien-être de tous assuré par rÉtat. L'État est nécessaire, indispensable, essentiel au socialisme. Cette conception se retrouve encore sous diverses plumes. Ainsi M. C. Gide estime que le socialisme « est porté à étendre considé-
(1) « Le socialisme, c'est la justice basée sur la raison et fortifiée par lé. puissance de l'Etat... Le socialisme est la doctrine ou théorie qui assure que les intérétd de chacun et de tous seront le mieux servis en subordonnant les intérêts individuels à ceux de tous. En reconnaissant que les intérêts individuels né peuvent être assurés et confirmés que par l'autorité et la protection de l'Etat, il considère l'Etat comme étant placé au-dessus de tous les individus. Mais si l'essence de l'Etat dépend de l'existence des individus et si sa solidité est souiftise à l'harmonie qu'il y a entre ses uûités individuelles, il faut qu'il emploie son autorité de telle manière qu'il faàse dispa-
DEFINITION DU 60GULI6MB 39
rablement les attributions de TEtat ».
Selon M. Gauwés, il « sacrifie l'individu à rÉtat et ne laisse rien à l'initiative privée ». Pour M. Mazel (1) le socialisme « est une théorie favorable à Textension des pouvoirs de TÉtat..., il subordonne Tindividu à l'Etat ». C'est là une conception qui exclut du socialisme maints systèmes admis par tous comme socialisa tiques. En outre, à la simple lecture de la notion donnée par Lacy on constate combien elle est vague, indécise. Nous devons donc la rejeter ainsi que celle résultant de l'explication d'Adolphe Held (2). D'après lui, le socialisme est une doctrine demandant -— un système dans lequel existerait — la subordination
raître toutes les causes de discorde, d'inégalité et d'injustice. Il cherche alors à atteindre le but d'assurer la plus grande somme de bonheur à tous par la puissance et l'autorité cïe l'Etat. » (Liberty and Law, pp. 247, 297.;
(1) Ermitage, p. 113, 15 février 1892. — p. 181, septembre 1893.
(2) « Toute tendance qui demande la subordination de l'individu à la collectivité est socialiste selon Held » (Encyclopedia Britannica.) ^ i
40 SOCIALISME BT ANARGHISME
de rindivîdu à la collectivité. Alors, toutes les sociétés sont de forme socialistique.
Il n'y a pas et il ne peut, en effet, y avoir de société où Findividu ne soit pas, plus ou moins, subordonné à la collectivité.
L'idée de société implique nécessairement ridée d'association, d'entente entre tous les membres de la société. Il s'en suit fatalement une subordination des individus les uns envers les autres, subordination volontaire, sans sanction coercitive ou obligatoire, imposée par une quelconque coercition. De cela, il ressort que pour A. Held le terme « socialisme »
signifie réellement un système quelconque de société, une quelconque doctrine sociale. L'indétermination de cette notion est telle que l'on ne peut l'accepter.
Subordonner les réformes politiques aux réformes sociales, pour Littré (1),
(1) « Système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales. Le communisme, le mutuellisme, le Saint-Simonisme, le Fouriérisme sont des socialismes. » {Dictionnaire J)
constitue le socialisme. Dans cette détermination l'essence du socialisme n'est pas assez nette, car des systèmes, non socialiçtiques historiquement, établissent cependant cette subordination. Cette notion est trop vaste, par suite confuse, ne permettant pas une classification précise des diverses sortes de systèmes sociaux.
« La définition la plus simple et la plus nette qu'il faille donner du socialisme, écrit Hector Denis, c'est : Tout plan de réforme sociale dans lequel le sentiment altruiste concourt avec l'intérêt personnel à la direction des activités économiques, et qui tend, en poursuivant l'évolution de la propriété et, en constituant un droit économique nouveau, à nous rapprocher de l'égalité des conditions (1). »
Nous repoussons cette définition qui est loin de nous paraître simple et nette.
Le savant sociologue place bien le socia-
(1) Discours de rentrée à l'Université libre de Bruxelles' 17 octobre 1892. — Brochure in-8, p. 17. Bruxelles.
lisme dans le plan économique, mais il ne précise pas la caractéristique économique du socialisme le différenciant d'au- . très plans de réforme sociale ayant pour but l'égalité des conditions. La forme même de cette définition n'est pas 'simple et il n'est qu'une lecture très attentive qui fait saisir ce que l'auteur a entendu dire.
Aucuns ont voulu voir dans le socialisme (( une science de reconstruction sociale sur le principe de l'association» (1), une « science de l'organisation du travail » (2), un « système établissant une nouvelle organisation du travail » (3).
(1) D'après le Worcester's Diciionary « le socialisme es la science de reconstruire la Société sur une base entièrement neuve en substituant le principe de l'association à celui de la compétition dans toutes les branches de l'industrie humaine, »
(2) Encyclopédie des Gens du Monde.
(3) « Socialisme est l'ensemble des systèmes et théories qui... ont pour but de changer le sort actuel de l'humanité par une nouvelle organisation du travail. » (Encycto^ pédie du XIX" siècle.)
Il ne peut être question d'une science.
De par sa terminologie — nous l'avons vu — il s'agit d'un système, d'une doctrine. Si le socialisme était une science, elle serait nécessairement relative aux sociétés ; ce serait la science des sociétés, ce que l'on dénomme sociologie. Il y aurait synonymie entre les deux termes ce que nous savons ne pas être. L'organisation du travail fait partie de la science des sociétés ; c'est une branche de la sociologie. En toute société, on rencontre le travail et son organisation y est fatale (1). Donc si l'on ne détermine pas le genre de l'organisation du travail, sa seule existence est insuffisante pour établir la distinction entre ce qui serait et ne serait pas le socialisme. Cette concep-
(1) L'idée de société implique nécessairement l'idée d'entente, d'accord entre les membres et par suite l'idée d'organisation. Cette organisation est ou volontaire, voulue par tous les membres de la Société, ou imposée par une majorité, une minorité, un seul individu même au moyen- de (juelconques procédés de coercition.
44 SOGIALISHB ST ANARGHISME
tion est donc floue, vague, d'autant plus même que grand besoin serait, en l'occurrence, de donner exactement la définition du terme « Travail ».
William Morris a donné dans le Forum une définition (1) qui ne me satisfait point car elle est exclusive de certaines doctrines regardées ordinairement comme socialistiques. Elle serait d'ailleurs mieux appropriée à la notion du communisme qui est, nous le verrons, une variété du socialisme. Puis elle présente le grave défaut de ne pas expliquer le socialisme comme un système ou une théorie, mais comme une réalisation, un état de société, ce qui est en contradiction avec la signification que le mot tient de sa formation même. Quelque part dans les écrits de William Morris, nous trouvons cette conception du socialisme : « Le socialisme
(1) Le socialisme est la « réalisation d'une nouvelle société fondée sur l'égalité pratique des conditions pour tous et l'association générale pour la satisfaction des besoins de tous ces égaux. »
DEFINITION DU SOCIALISME 4b
est Fidéal et l'espérance d'une nouvelle société fondée sur la paix et la prévoyance industrielles, de façon à avoir une vie nouvelle et plus haute pour tous les hommes. » Elle ne nous agrée point, cette définition, car elle est fort vague et nécessiterait, pour, s'améliorer un peu,* la précise détermination de ce qu'on entend par une « vie plus haute », par « la paix industrielle ».
Nombre d'économistes n'ont vu dans le socialisme que des systèmes sociaux étouffant la liberté, la supprimant, systèmes essentiellement autoritaires. Ainsi le dit Louis Reybaud dans le Dictionnaire d'Economie politique ; ainsi l'écrivit M. d'Eichtal dans le Nouveau dictionnaire d^Economie politique. Ainsi le définirent MM. Beauregard (1), Baudrillart (2),
(1) Socialisme : « ensemble de doctrines, qui toutes s'entendent pour condamner le régime de liberté. »
(2) Socialisme : (c Ecoles pour qui la solution du problème social est ayant tout une affaire de législation. »
A. Bellaigue (1), Paul Leroy-Beaulieu (2).
Comme la définition du socialisme en fonction de TEtat, ces notions ont le défaut d'exclure du socialisme diverses doctrines libertaires, considérées historiquement comme socialistiques. Le commun caractère qui unit tous les systèmes socialistes n'est pas l'absence de liberté, la contrainte.
Récemment M. Gaston Richard a défini le socialisme « la notion de Tav^nement d'une société sans concurrence, grâce à une organisation de la production sans entreprise capitaliste et à un système de répartition où la durée du travail serait la seule mesure de la valeur (3). » Cette
(1) Socialisme : « Ensemble d'aspiration» et de théories qui tendent à établir entre tous les hommes, par divers ^ moyens de contrainte légale, la plus grande égalité possible de richesses et de misères. »
(2) «Le Socialisme, écrit-il dans l'Econorniste Français t j est le sacrifice plus ou moins complet des libertés et des
droits individuels, au contrôle et à la tutelle de la Société. » (Cité par F. Giraudeau dans Napoléon III intime^ p. 279.) j
(3) Le Socialisme et la, science sociale, p. 9, »
conception implicitement admet une forme socialisée de la propriété. Elle se rattache aux notions que nous critiquerons ci-après.
M. Richard en voulant trop préciser amis, hors du genre socialisme, une de ses variétés historiques : le communisme. En effet le communisme répartit les produits au prorata des besoins, sans qu'il soit utile de mesurer la valeur.
Parmi les définitions éparses, sans commun caractère, que nous venons de passer en revue, aucune n'est donc assez claire, assez précise, assez satisfaisante pour donner une exacte notion du socialisme.
Les déterminations qu'il nous reste à examiner sont, a'vons-nous déjà dit, liées par ce fait, que, pour toutes, le socialisme est fonction d'une socialisation de la propriété. Elle en constitue même l'essence.
En effet, Domela Nieuwenhuis (1), Léo, Frédéric Engels, Michael Schwab, l'Association internationale des Travailleurs (2) , A. Spies, le Parti Ouvrier Socialiste Ré-
(1) « Qael est en somme le noyau, la quintessence du socialisme ? la reconnaissance ou la non-reconnaissance de la propriété privée ?... C'est-à-dire que tous deux anarchistes et socialistes, ont le même ennemi : la propriété privée. » (Le socialisme en danger , p. 33. Société nouvelle 1894).
(2) « La question de la propriété est ainsi le nœud gordien de la question sociale... Les Congrès de l'Interna-
50 SOGIALISMB BT ANARGHISMB
volutionnaire, Fisher^ S. Merlino (i), Paul Leroy-Beaulieu, P. Lafargue, W. Holmes (2), Sébastien Faure (3), SchaefBe, E. Malatesta, Y. Guyot, les divers congrès des social-démocrates d'Allemagne et de France (4), Colins, le groupe pari-
tionale (Bruxelles 1868, Bâle 1869)... la résolurent dans le sens de la propriété collective... » (Manifeste adressé à toutes les associations ouvrières et à tous les travailleurs par le congrès général de l'association internationale des travailleurs, tenu à Bruxelles du 7 au 13 septembre 1874, pp. 7, 8.)
(1) « Nous sommes avant tout socialistes, c'est-à-dire que nous voulons détruire la cause de toutes les iniquitéi, de toutes les exploitations, de tous les crimes — la propriété individuelle. » Nécessité et bases d'une entente — p. 10, 1890.)
(2) « La propriété fondamentale du socialisme 68t qae les moyens de production fournis par la nature soient à la libre disposition de tous ceux qui veulent en user. » {Circulaire du 1" août 1893 pour une conférence de socialistes anarchistes à Chicago.)
(3) « Socialiste : pcœtisan de la socialisation des moyens de production. » {La Douleur universelle — p. 352).
(4) « Le socialisme revendique la socialisation des moyens de production. » {Déclaration des sozial-demokrats à la réunion de Saint-Gall.)
« Les travailleurs socialistes français ont pour but de leurs efforts l'expropriation politi<]iie et ^conomi<{ae de la
DÉFINITION DU SOCIALISME ^i
sien des étudiants socialistes internationalistes révolutionnaires, E. Milano (1), Henri Brissac, J. Guesde (2), G. Deville, G. GanepaB.(3), Millerand, SidneyWebb, H. M. Hyndmann (4), G. Adler (5),
classe capitaliste et le retour à la collectivité de tous les moyens de production. )> {Congrès <Je Marseille 1879, du Havre 1880, de Reims 1881, de Roubaix 1884. — Almanach du Parti Ouvrier pour 1893, p. 16.
(1) « La propriété commune de la terre et des instruments de travail : voilà la base fondamentale du socialisme... On n'est point socialiste si on n'admet pas, comme point de départ, la propriété commune de la terre y compris les maisons et les instruments de travail. » {Primo Passa All'Anarchia, p, 9 — 2" édition 1894.)
(2) « Le socialisme est la substitution de la société dans la possession d^s instruments de travail aux propriétaires individuels. » [Almanach de la question sociale pour 1895).
(3) <( Le socialisme consiste dans la substitution de l'appropriation collective des moyens de production, de répartition et d'écbange à l'appropriation individuelle desdits moyens et ce avec toutes les conséquences que comporte une telle transformation. » (Parti ouvrier 27 juin 1896, Paris.)
(4) Diaprés ce social démocrate anglais, est socialiste celui qui étant mécontent de 1^ Société actuelle veut la changer et lui donner des bases coopératives ou communistes. [Die Sozialittiêche Monatshefte, septembre 1897, Berlin.)
(5) Cet auteur synonymise socialisme et commu-
considèrent une forme quelconque de la propriété socialisée comme essentielle au socialisme. Tous s'accordent pour faire signifier au socialisme: l'abolition de la propriété individuelle, et la substitution de la propriété socialisée. C'est donc justement que l'abbé Winterer pouvait écrire:
« Le socialisme n'a qu'un seul dogme bien arrêté ; c'est celui de la négation de la propriété privée qu'il veut remplacer par la propriété collective. » Et il ajoutait avec non moins de raison : « Les coryphées du socialisme international varient dans leur manière de concevoir la propriété collective et son mode tle réalisation, (l) »
nisme. « L'un et l'autre, dit>il, représentent un état social dans lequel tous les biens, propriété collective du genre humain, seraient gérés et utilisés au profit de la collectivité entière. » (Geschichte des sozialismus und Communismus,t, I, Leipzig 1889.) Cette définition a le grave défaut de déterminer le socialisme comme un <( état social réalisé » ce que la formation même du mot contredit nettement.
(1) Le Socialisme international, p. 285.
Avec raispn Th. D. Woolsey (1), les auteurs du Dictionnaire de la conversation (2), du New Century Dictionary (3), du Standard dictionary (4), de VEncyclo-
(1) a Le socialisme est une théorie ou système dans lequel la communauté des biens, ou mieux l'abolition... de la propriété privée, en constitue une part essentielle... Nous avons défini le socialisme... que l'Etat ou la communauté devient propriétaire de tout ou des principaux moyens de production et de produits existant -^ inclus évidemment le sol. et ce qu'il produit — au lieu que ce soit des personnes particulières ou des associations de particuliers unis ou séparés par libre consentement. » (Communism and socialism intheirHistory and theory — pp. 3,16}.
(2) « Doctrine suivant laquelle il ne devrait plus y avoir de propriété individuelle. Chacun serait bien tenu de travailler suivant sa force, mais aussi aurait le droit de jouir de la propriété commune suivant ses besoins et toute autorité contraire au principe de la liberté et de l'égalité universelle devrait être abolie. »
(3) « Socialisme : théorie ou système d'organisation sociale qui tend à abolir entièrement ou en grande partie l'effort individuel et la compétition sur lesquels est basée la société moderne et substituer en son lieu : l'action coopérative ; une plus parfaite et égale distribution du produit du travail ; la propriété absolue et collective de la communauté de tous les instruments de travail et des moyens de production. »
(4) « Théorie qui, pour assurer une reconstruction de la société, une augmentation des richesses et une plus équitable distribution des produits , du travail, veut la pro-
^4 80CIALISMB ET ANARCHI6ME
pedia Britannica (1), Webster (2), V Impérial dictionary (3), le Concise English Die-* tionary de Charles Annandale (4) , le Modem cyclopedia deBIackie (5), ont donc déduit de leurs études suivant l'expression de
priété publique collective de la terre et du capital... et raménagement public collectif de toutes les industries. Sa devise est: à chacun selon ses œuvres. »
(1) (L Le socialisme est l'association des producteur^ avec un capital collectif, en vue d'une équitable distribua tion... Les socialistes diffèrent sur la forme de la société qui réalisera leur programme, par exemple sur les rela« tions entre les corps locaux et le gouvernement central, sur le point même de savoir s'il y aura un gouvernement central ou non dans le sens ordinaire du mot. »
(2) «c Le socialisme est une théorie de société qui préconise la substitution de l'action coopérative et de la propriété commune à l'action et à la propriété individuelles.» (Dictionary).
(3) a Le socialisme est l'abolition de l'action individuelle dont dépendent les sociétés modernes et son remplacement par un système régulier d'action coopérative. »
(4) « Spécialement, le socialisme est un système qui fait que la propriété commune est une condition nécessaire du progrès politique. »
' (5) « Le mot socialisme qui prit naissance chez les Communistes anglais et qui désignait leurs propres doctrines, est maintenant employé dans un sens plus large, n'impliquant pas nécessairement le communisme ou Tentière
Woolsey que « le socialisme est la substitution de la propriété commune, publique ou collective à la propriété privée ».
De cet accord entre tant de sociologues d^opinions si diverses, ir ressort cette définition : Socialisme^ système de société dans lequel — doctrine sociale d*après la- / j ^^
quelle — la propriété est socialisée. -^J ^k
Cette notion est évidemment très claire mais est-elle d'une précision suffisante ?
D'aucuns ne l'ont point pensé et ils ont cherché à préciser plus minutieusementla signification de ce terme.
Pour Millerànd est socialiste tout partisan de la substitution progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste. Cette définition a le défaut, à cause du ■ mot progressive, d'exclure du socialisme tous les révolutionnaires qui veulent une
abolition de la propriété privée, mais «appliquant aux systèmes selon lesquels la terre et les instruments de production doivent être la propriété non d'individus mais de communautés, d'associations en vue d'une équitable distribution des produits. »
^6 SOCIALISME ET ANARGHISMB
substitution complète et d'un seul coup de la propriété sociale à la propriété capitaliste. Pour cette raison, cette détermination ne vaut, pas plus que celle de G. <Ilanepa. « Sont seulement socialistes, écrit-il, ceux qui veulent la socialisation des moyens de production et la lutte de classes (1). » Cette adjonction de « la lutte de classes » rend inacceptable la notion donnée par M. Ganepa. En efiPet, la lutte de classes est un moyen de réalisation d'un système de société ; ce n'est pas un système de société ni une doctrine sociale. Gette addition semble préciser le sens du mot socialisme et au contraire elle l'altère.
« En dehors de la socialisation, des moyens de travailler ayant déjà revêtu une forme collective, écrit G. Deville, il n'y a pas de socialisme (2). » .Cette conception du socialisme serait acceptable si
(1) Il primo Maggio dei socialisti livornesi — 1895. Nu* méro unique.
(2) Principes socialistes, p. 35.
^m^asaaà
les mots « ayant déjà revêtu une forme collective » étaient supprimés. C'est là en effet une restriction exclusive de maintes doctrines regardées comme socialistiques.
L'ensemble des moyens de production n'est plus socialisé, il s'agit seulement de ceux qui ont revêtu une forme collective.
Par conséquent, Ton pourrait dire en quelque manière que la société actuelle est socialistique puisque certains moyens de travailler ont revêtu une forme colléetive et sont socialisés. La définition de G. Deville ne différencie pas suflBsamment le socialisme de tous les autres systèmes de société. Celle de Sidney Webb (1) res-
(1) « Les idées préconisées par le socialisme sont d'ordre économique, éthique et politique... Au point de yue économique, le socialisme implique l'administration collective des fermages, des loyers et intérêts, laissant à l'individu seulement les salaires de son travail manuel ou cérébral. Au point de vue politique, il préconise le contrôle collectif sur, et la haute administration de, tous les principaux instruments de production de richesse. Au point de vue de l'éthique, il exige la réelle reconnaissance de la fraternité, l'obligation universelle du service personnel et la subordination des fins individuelles au bien commun. » {Socialism in Englandy pp. 9, 10, — 1893).
S8 SOCtALlSME ET ANARCHISME
treint trop le nombre des systèmes qui peuvent légitimement être classés dans le genre socialisme* En laissant à l'individu les salaires de son travail, 8. Webb présuppose que le socialisme exige l'existence de salaires et alors les divers communismes sont exclus, ce que nous ne pouvons admettre comme étant en contradiction avec la vérité historique.
P. Leroy-Beaulieu a écrit : « Le socialisme actuel c'est le collectivisme, c'està-dire l'appropriation par l'Etat, et la mise en œuvre par lui de tous les moyens de production (1)* » Il a ainsi supposé l'existence de l'Etat comme essentielle au socialisme. Il en est de même d'Henri Brissac (2), de Léo qui a écrit : « C'est autour de la Propriété que gravite le socialisme...
(1) Préface de Ou mène le socialisme^ par E. Richter.
(2) « Le socialisme a pour but de socialiser les moyens de production, d'avoir des travailleurs consommant selon ce qu'ils auront produit, toutes charges sociales acquittées, de remplacer le commerce par l'Etat. » (Résumé po' pulaire du socialisme ^ P* S)*
DÉFINITION J)V ëOCIAtlSME ^^
Il conôîste danâ la socialisation deâ moyens de production... Il consiste... dans la remise des capitaux, le sol, sou8*sol, machinisme aux mains de la société qui les exploitera unitairement *— et non sur la base de l'autonomie comme le demandent les anarchistes — au profit de tous (1). »
Il résulte de ces conceptions que tout système social où FEtat n'existe pas et où la propriété est socialisée n'est pas du genre socialisme. Pour ces auteurs, le socialisme est restreint à ce qui est réellement une de ces variétés î le collectivisme d'État. La précision de ces notions fait que ne sont pas considérés comme socialistiques des systèmes de sociétés que l'histoire nous oblige à regarder comme appartenant au genre socialisme ; aussi repoussons-nous ces définitions.
Il en est de même de celles proposées par P. Leroy-Beaulieu, Engels (2), l'au-
(1) La Propriété et le Socialisme, 1" et 2* parties.
(2) « Le socialisme est le changement de tous les moyens . de pi'oduction en pi:*opriêté collective. »
leur du Standard Dictionary ^YwesGujoi{i)^ Schaeffle (2) et Colins (3). Ces sociologues en efifet synonymisent socialisme avec collectivisme. Ils identifient le genre avec une variété, chassant hors du socialisme les diverses variétés du communisme. Au contraire, P. Lafargue emploie le mot « socialiste » comme synonyme de « communiste » et il définit le communisme : « la mise en commun des moyens de production et des moyens de jouissance (4). » Cette identification du socialisme et du communisme est encore
(1) « Sont socialistes ceux qui veulent... la socialisation du sol et de l'outillage industriel... L'idéal socialiste est le collectiyisme... ou bien la nationalisation du sol... Les socialistes veulent revenir à la propriété collective... » {La Tyrannie socialistCf pp. 4, 26, 28.)
(2) « Socialisme : remplacement du capital privé par le capital collectif. » {Quintessence du socialisme, p. 17. — • Traduction B. Malon.)
(3) « Le socialisme rationnel imaginé par Colins veut la propriété collective inaliénable du sol et de ce qui y est adbérent. » {Résumé succint de la science sociale diaprés Colins, p. 8.)
(4) Le Communisme et l'Et^olution économique, p. 2.
faite par Michael Schwab (1), par les auteurs de la brochure le Socialisme et les étudiants (2), parle dictionnaire^ ehster, le dictionnaire de la Conversation -^ qui restreint même ridentification à une variété du communisme, celle anarchique — par Spies (3), Fisher (4), Mala-
(1) « Socialisme signifie que terre et machinerie seront propriété commune du peuple. La production se fera par des groupes producteurs qui fourniront aux demandes des gens. » {Jhe Chicago Martyrs^ p. 14).
(2) Le socialisme sera réalisé « par la mise en commun des moyens de production, de distribution et d'échange ».
(3) « La nécessité de la propriété commune des moyens de travail sera réalisée et commencera Tère du socialisme, de l'universelle coopération. La dépossession des classes usurpatrices — la socialisation de leurs possessions -— et l'universelle coopération du travail, non pour des usages de spéculation mais pour la satisfaction des besoins de la vie ; bref, le travail coopératif pour entretenir la vie et en jouir est l'ébauche générale du socialisme. » {Chicago martyrs, p. 8).
(4) « La philosophie du socialisme est une philosophie générale et comprend plusieurs doctrines subordonnées, distinctes... quant à l'organisation économique de la société, nous sommes partisans de la forme communiste ou méthode coopérative de production. » (Cité par Doméla Nieuwenhuis, op cit., pp. 33, 34).
62 80CULISMS ST ANAIiG9l8MB
testa (1), Tcherkesoff (2), le dictionnaire de Storomouth (3) et le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire français qui déclare que rémancipation complète de tous les êtres humains a ne sera en bonne voie de réalisation que lorsque, par la socialisation des moyens de produire, on s'acheminera vers une société communiste dans laquelle chacun donnant selon ses forces recevra selon ses besoins (4). »
Nous ne pouvons admettre ces synony-
(1) « Les socialistes croient qu'en abolissant la pro^ priété priyée, c'est-à-dire la cause, ils détruiront en même temps la pauvreté, l'effet,.* Le nom de socialistes signifie tous oe,Mj. qui veulent que la richesse sociale soit au service de tous< » {A talk about anarchiêm-communiim bfiw^en two worhertf pp. 24, 25).
(2) Il définit ainsi lé socialisme : a Système social dans lequel les moyens de production sont socialisés et administrés par la communauté elle-même sur 1% base de Téga* lité' entre les sexes. » (Freedom, avril 1897).
(3) « Le socialisme est un système qui a pour objet la reconstruction de la société sur les bases de la propriété commune ; il y a association au Heu de compétition dans chaque branche d'industrie. ï>
(4) Ivoire programme^ par Jean Allemane, pp. 4, 5. ««
misations qui assimilent le genre socialisme à de simples variétés de ce genre.
Ces plus précises notions mettent hors du socialisme des systèmes de société qu'on est habitué à considérer comme en faisant partie. Elles excommunient littéralement les partisans de ces systèmes dans lesquels la propriété est cependant socialisée.
Alternativement le collectivisme et le communisme sont ou ne sont pas des systèmes classés dans le socialisme. Ils n'en sont pas des modalités suivant que l'on accepte l'une ou l'autre de ces définitions.
Il résulte dé là que les conceptions du socialisme données ci-dessus sont inacceptables parce qu'elles sont trop restrictives.
— Cependant, la définitioix à laquelle nous sommes arrivés ne nous semble point satisfaisante. En efifet, si « le socialisme est un système de société dans lequel la propriété est socialisée », il en résulte nécessairement : Tout système social, dans lequel existe encore une fraction de la propriété sous la forme individualisée, n'est point partie intégrante du socialisme. Alors maintes doctrines, telles celles de Colins, de Sidney Webb, de G. Deville, etc. ne doivent pas être considérées comme socialistiques. Or ces doctrines ont toujours été regardées comme telles; l'histoire exige qu'elles
Ôd SOGIALISMB BT ANARGHISMB
soient du genre socialiste. On est donc nécessairement amené à restreindre la propriété socialisée et, pour cela, il faut la préciser. ^
On remarquera d'ailleurs que, quelle que soit la doctrine d'après laquelle la propriété est socialisée, l'esprit humain ne peut concevoir une forme sociale d'où la propriété individuelle serait complète^ ment exclue. Nous ne pensons pas que l'homme puisse imaginer un système social dans lequel le vêtement, par exemple, ne serait pas « propriété individuelle ».
Donc, rationnellement, de même que historiquement, nous sommes amenés à préciser la notion de « propriété socialisée ».
La Propriété — c'est-à-dire les choses appropriables par l'homme — peut se diviser en choses ou moyens de production et en choses ou objets de jouissance (1).
(1) Cette classification est, comme toutes les classifications, absolument artificielle. Nous la faisons dans le seul but de permettre une notion plus exacte du Socialisme. En réalité, toutes les choses sont « moyens de {>rodue->
Qv h socialisation des objets de jouis;-»
sance n'est pas admise par tous ceux qui dans le passé ou de nos jours sont habituellement considérés comme socialistes.
Tel est le cas de Sidney Webb, de la Fabian Society, de Pecqueur (1), de Saint* Simon (2), de Colins et bien d'autres. En eflfet dans leurs doctrines, ils conservent la propriété individuelle des salaires ou rémunérations et par suite des objets de jouissance. En conséquence, historique^ ment, nous sommes obligés de restreindre la signification du socialisme à la seule socialisjation des moyens de production,
tion ». soit médiatemeqt, soit immédiatement, Pe même, toutes les clioses sont « objets de jouissance )>, Nous faisons l'hypothèse que « moyens de production » s'entend du sol, sous-sol^ eaux, immeubles de toutes sortes, maobiuerie de toute espèce, en général tout l'outillage.
(1) D'api*ès eet auteur, le travailleur reçoit une rémunération et en dispose librement.
(2) Selon son organisation industrielle, la récompense doit être proportionnelle au produit 0t celui-ci est nécessairement variable en raison des di^'érences de capacité, de persévérance, de labeur : « A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, »