‹ Socialisme, communisme et collectivism, coup d'oeil sur l'histoire et les doctrinesChapitre 18 sur 24 · HISTORIQUE. — THÉORIES DE LASSALLE ET DE KARL MARX · texte numérisé non relu

HISTORIQUE. — THÉORIES DE LASSALLE ET DE KARL MARX

Nous ne chercherons ici qu'à indiquer Tidée maîtresse qui se dégage, soit des ouvrages de Marx, soit de ceux qui ont servi comme eux de souche aux théories collectivistes. Une analyse complète de ces productions nous entraînerait beaucoup trop loin : elle a d'ailleurs été faite avec toute la clarté désirable par divers auteurs parmi lesquels nous signalerons seulement M. P. Leroy- Beaulieu dans son livre sur le Collectivisme^ et M. de Laveleye dans son Socialisme contemporain. Nous renverrons le lecteur à ces deux livres, s'il veut connaître par le détail l'enchaînement des déductions théoriques des premiers et plus célè* bres apôtres du collectivisme, et nous nous borw nerons à insister en quelques mots sur le point de départ et sur la conclusion de ces théories.

Le point de départ, nous l'avons déjà dit, est l'idée exprimée par les maîtres classiques et que les socialistes ont singulièrement exagérée, que le travail est la source et la mesure de la valeur. « Les économistes, écrit M. de Laveleye, ont prouvé que toute valeur et toute propriété dérivent du travail : il s'ensuit manifestement, disent les socia-

listes, que les biens doivent appartenir à ceux qui les créent par le travail, et que toute la valeur, c'est-à-dire tout le produit doit être la rémunération de celui qui Ta fait naître. . . C'est l'économie politique qui a fourni au socialisme une base scientifique, et qui lui a permis de sortir de la région des aspirations communistes et des rêves de l'utopie. » Par quels détours il en est sorti, nous allons essayer de l'indiquer brièvement. Il a suffi à ses écrivains de grouper habilement un certain nombre de formules tirées des ouvrages classiques et d'aller de l'une à l'autre pour aboutir, en suivant le fil du raisonnement, à la condamnation absolue d'un régime qui prive le travail manuel de son droit à « l'intégralité du produit ». Quelques-uns ont lié ces formules avec une simplicité relative, comme Mario (de son vrai nom Winkelblech), Rodbertus-Jagetsow ou Lassalle : d'autres, comme Karl Marx, ont allongé la route par toutes sortes de digressions philosophiques, historiques ou économiques, qui ont pu faire dire à M. de Laveleye que son ouvrage, « abstrait comme un traité de mathématiques », est un « vrai casse-tête* ».

1. Le Capital a été traduit en français par M. Roy t édit* in-4° à deux colonnes. Sur Mario et Rodbertus, salués comme précurseurs par les colleclivisles, voy. Laveleye, op. cUi,

Dans notre ordre économique, le travail manuel touche -t-il cette « intégralité de son produit », à laquelle Adam Smith, dans une phrase célèbre et tant de fois invoquée, semble reconnaître qu'il a droit*? Non, évidemment : une part du bénéfice de la production revient au capital de Tentreprise, soit à titre d'intérêt, soit à titre de profit. Cette part, loin d'avoir diminué à mesure que les progrès de la science appliquée et de l'organisation industrielle ont facilité la production, semble avoir augmenté : les grandes usines, les moyens de fabrication perfectionnés, les transports accélérés et multipliés, ont accru dans bien des cas la richesse de ceux qui possédaient déjà, et ont laissé pauvres — bien qu'en réalité et contrairement aux assertions intéressées de ceux qui attaquent l'ordre social, moins pauvres qu'autre- I fois — ceux qui n'avaient que leurs bras. Etant

I données les lois formulées d'une façon saisissante

par Turgot, Adam Smith, Malthus, Ricardo,

! c'est-à-dire par les maîtres devant lesquels toute

l'école orthodoxe s'incline, s'écrient Rodbertus et Lassalle, il n'en peut être autrement ; le spectacle du monde qui nous entoure ne fait que confirmer les arrêts de la science : dans notre organisation économique l'ouvrier est condamné

1« Voir plus loin, p. 118, la phrase exacte de Smith.

par la nature même des choses à se contenter d'un salaire misérable, car « le maître, ayant le choix entre un grand nombre d'ouvriers, préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser leur prix à Tenvi des uns des autres... Donc, en tout genre de travail, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour assurer sa subsistance. » C'est là la loi d airain qui régit tout notre ordre capitalistique et c'est Turgot qui l'a formulée dans ces termes confirmés ensuite par Smith et par Ricardo. Empêchez une puissance supérieure, Etat ou commune, d'intervenir dans le contrat de travail, et toujours le salarié sera écrasé au profit du capitaliste ; et l'écrasement sera plus complet à mesure que la prédominance du capital, accrue par tous les engins de la civilisation, par l'association, par la division du travail, par la multiplication même de la population, ira se développant» De cette façon, le fruit de la plus-^ value industrielle ^ qui est la richesse même croissante, due beaucoup moins au mérite ou à l'effort personnel qu'aux « conjonctures sociales » c'est-à-dire à l'ensemble des progrès et des institutions de la collectivité, se concentre exclusivement aux mains des indi^ vidus favorisés par l'héritage ou par des circonstances exceptionnelles i « Ainsi, écrit Lassalle, ce

n'est ni Tabstinence, ni la privation qui sont la source du capital né lui-môm^ du profit, mais presque uniquement les conditions extérieures, fruit du développement de la civilisation ellemême et auxquelles les individus sont presqu'étrangers ; de sorte qu'en réalité si le capital est du travail accumulé, c'est le travail d'autruiqui s'accumule pour le constituer, et le profit est du travail non payé. » La conclusion pratique de Lassalle était, on s'en souvient, la création de vastes associations ouvrières commanditées par l'État et qui se seraient partagé la richesse issue de la production, en excluant peu à peu du champ industriel le capital individuel. Elles auraient été comme le noyau d'une organisation collective plus vaste et qu'il était réservé à l'avenir de réaliser. Une mort prématurée, on le sait, à la suite d'un duel, l'empêcha, au milieu même de ses premiers succès, de soumettre ses projets à l'épreuve de Texpérience. Les arguments du brillant et célèbre socialiste allemand, si on les sépare des développements purement oratoires ou des tours de polémique parfois injurieuse auxquels ils sont mêlés, tiennent en quelques pages : ceux de Karl Marx, auquel le précédent écrivain a d'ailleurs fait de larges emprunts* remplissent 830 pages de

1. Il déclare lui-même avoir beaucoup pris de la Critique de VéconomiepoUtique, de Marx (1859). V. Capital et Travail^

Tédition allemande du Capital^ et un second volume, annoncé par Fauteur, n'a jamais paru. Marx, s'inspîrant de pages bien connues de Smith, débute par de longues considérations sur la valeur d'échange opposée à la valeur d'usage. La première tend constamment à remplacer la seconde, à mesure que la production se divise et que chaque producteur, au lieu de créer les produits qu'il doit consommer, fabrique des fragments d'objets ou des produits partiels non immédiatement consommables et qui ne le deviennent que par l'échange ; or, les valeurs d'échange « ont en commun cette propriété de pouvoir être troquées contre une certaine somme d'argent ».

Quelle sera la mesure du prix d'échange? Ici Marx reprend le principe de Ricardo, que le travail fournit la mesure de la valeur; « comme valeur, dit Fauteur du Capital^ les marchandises destinées à l'échange ne sont que du travail cristallisé ». Or l'unité de mesure de travail est la journée de travail : donc la journée de travail sera la mesure de la valeur.

Là une difficulté naît, et la manière dont Marx

édition française, p. 187. Cependant Marx, dans sa « Préface », lui reproche de n'avoir pas indiqué ses sources, et lui en a toujours fait grief.

i. La traduction française de M. Roy, grand format à deux colonnes, contient 351 pages.

9S Le socialisme.

la tranche, affaiblit immédiatement le système en ce qui touche la prétention des réformateurs à rémunérer le labeur humain équitablement.

La devise « A chacun suivant son travail i>, qui est la conclusion logique des prémisses posées par l'écrivain allemand peut signifier deux choses : elle peut signifier « A chacun suivant son effort », et c'est la seule interprétation qui satisferait ridée de justice poursuivie par le socialisme. En pure équité, le résultat pratique de Teffort importe peu ; c'est le labeur lui-même et non son produit qui doit recevoir une rémunération proportionnelle à son intensité. Les collectivistes ont cependant abandonné cette position de la question qui conduirait au pur communisme et l'ont envisagée à un autre point de vue qui est une première et grave concession faite aux nécessités de la pra-* tique. Ce n'est plus le travail en lui-même qu'ils considèrent comme justification de la rémunétion, mais le travail socialement utile. Marx, le premier, a fait de grands efforts pour établir le travail ainsi envisagé, comme base de tout l'orga-* nisme économique. L'heure du travail est prise par lui comme unité de valeur et c'est à elle qu'il rapporte toutes les comparaisons nécessitées par l'échange : mais l'heure normale est déterminée non par le temps consacré à un labeui^ quelconque , mais par le résultat moyen que, dans les condi-

tions sociales actuelles, le labeur humain produit dans la période d'une heure. C'est sur cette conception de Karl Marx que repose l'organisation prétendue pratique du collectivisme industriel : nous verrons plus loin comment certains esprits ont cherché à la préciser dans quelques-uns de ses détails.

Mais avant de poser les bases du nouveau système, il faut d'abord démontrer que, dans le mécanisme actuel de l'industrie, la marchandise travail se vend dans des conditions d'infériorité d'où naissent les profits illégitimes du capital, profits dont il se grossit sans cesse, tandis que la classe salariée vit de plus en plus misérablement. Pour le prouver, Marx a encore recours à ' la définition de la valeur, due à Ricardo, que le prix d'un objet représente ses frais de production, d'où il suit que les subsistances nécessaires à l'entretien de l'ouvrier ont pour valeur un certain nombre d'heures de travail : or, d'après les lois de Turgot et de Malthus, le salaire égal aux subsistances ét^nt le salaire normal des salariés, ce salaire leur est procuré par la journée de travail ou par une fraction de la journée de travail. Par des calculs très hypothétiques et même fantaisistes, si on regarde de près les détails sur lesquels ils reposent, Marx fixe à six heures le temps qui suffit actuellement à procurer à l'ouvrier ses

frais d'existence : c'est ce qu'il nomme « le travail nécessaire » . Si l'ouvrier travaillait pour luimême, il se procurerait dans le temps indiqué ce qui lui est indis]>ensable, et consacrerait le reste de sa journée au repos et au développement de son esprit ; mais Ja terre et les instruments de production ne lui appartenant pas, il est obligé de se mettre au service de ceux qui les détiennent, et de consacrer le surplus de la journée à créer une « plus-value supplémenaire », ce que Marx appelle le Mehrwerth^ au profit de l'entrepreneur. De cette façon celui-ci paye le prix de six heures de travail pour une journée réelle de dix ou de douze heures, et parfois plus. C'est la « corvée » du xix® siècle, et c'est des fruits de la corvée que naît et grossit le capital. « Toute plus-value, sous quelque forme qu'elle se cristallise, intérêt, rente, profit, n'est que la matérialisation d'une certaine durée de travail non payé. Le mystère du travail productif se résout en ce fait qu'il dispose d'une certaine quantité de travail qu'il ne paye pas. )ï Et cette quantité croît à mesure que se développent les moyens de production perfectionnés; car alors le travail des enfants et des femmes, presque aussi productif, grâce à l'outillage, que celui des adultes, fournit au capitaliste une marchandise travail, une Arbeitkraft, à bien meilleur marché

COLLECTIVISME INDUSTRIEL. iOl

que les adultes. De plus, là même où les adultes continuent à travailler, ils se trouvent en face de la grande armée de réserve toujours grossissante des inoccupés, de ceux que l'outillage a bannis des ateliers y qui offrent le travail au rabais, et par leur concurrence d'affamés font tomber les salaires. Ceux-ci tombent d'autant plus que la concentration des bras dans de grandes usines, les engins mécaniques ou les procédés chimiques nouveaux, les transports accélérés permettant la production à bon marché des subsistances indispensables à Touvrier, celui-ci peut réaliser en un nombre d'heures plus restreint le « travail nécessaire » à soutenir son existence, et la « corvée », la part restante de la journée, s'allonge d'autant, au profit exclusif du capital. Ce profit serait encore plus considérable si, dans divers p^ys, les lois n'étaient intervenues pour limiter la durée de la journée de travail, au moins des enfants et parfois des femmes. Cette ingérence jugée nécessaire du législateur, dans le contrat do travail, a été une des premières preuves fournies à l'opinion publique de l'écrasement auquel sont livrés les salariés lorsqu'un frein n'est pas mis à l'avidité des entrepreneurs. Elle n'est que le prélude d'une révolution sociale encore plus complète. Cette révolution aura pour but la restitution à la collectivité de toute la plus-value qui est accaparée

par les individus ; mais, à la différence de Lassalle, Karl Marx ne conclut pas à un ensemble de mesures pratiques : il se contente d'avoir, « grâce aux principes mêmes de Téconomie politique, écrasé l'économie sociale actuelle », et après avoir déclaré en termes généraux que « la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation, avec la fatalité qui procède aux métamorphoses de la nature, que la socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste... », « et qu'enfin l'heure de la propriété capitaliste a sonné, les spoliateurs devront être à leur tour dépouillés* », — le fondateur de l'Internationale s'arrête dans son œuvre théorique et laisse à ses successeurs le soin de tracer le plan détaillé de l'édifice pour lequel il a simplement rasé et nivelé le terrain; lui-même, délaissant les études purement didactiques, tente d'organiser le corps des « expropriateurs », le quatrième état destiné, dans sa pensée, à recueillir l'héritage des possesseurs du capital, le prolétariat qui, maître de la main-d'œuvre, base de toute valeur, devra « organiser internationalement la lutte contre le capitalisme » et marcher — au besoin

Page 1