‹ Socialisme, communisme et collectivismeChapitre 10 sur 24 · Malon, Histoire du socialisme, t. I. p · texte numérisé non relu

Malon, Histoire du socialisme, t. I. p

2. Le Testament de Jean Meslier, par Ch. UiidoU', 3 vol. Amslerdam, 1864.

du curé champenois : « Pauvres peuples, s'écrie celui-ci dans une page véhémente de son testament, vous portez tout le fardeau de vos rois et princes qui sont vos premiers tyrans : vous êtes encore chargés de toute la noblesse, de tout le clergé, de toute la moinerie, de tous les gens de justice, de tous les gens de guerre... et enfin de tout ce qu'il y a de gens fainéants... Car ce n'est que des fruits de vos pénibles travaux que tous ces gens-là vivent. Et cependant tous les hommes sont égaux par nature, et ont également droit d'avoir part aux biens de la terre ! » Comme remède aux maux résultant de la propriété individuelle, source de toutes les misères sociales, l'auteur proposait la constitution de communautés économiques indépendantes, où les hommes, groupés par circonscriptions territoriales, vivraient comme en famille, (( n'ayant tous qu'une même et semblable nourriture et étant tous également bien vêtus, mais sappliquant aussi tous à la besogne ». Le maintien de l'ordre était confié aux plus âgés. Quant à la famille, il admettait la dissolution libre des mariages et mettait les enfants à la charge de la communauté.

Jean Meslier, on le voit, exprimait par avance, en secret, des idées qui allaient être livrées à tous les vents de la publicilc' par les écrivains du siècle suivant. Plusieurs de ses contemporains

OU précurseurs immédiats, dans des échappées au sujet de l'organisation sociale, n'avaient pas été moins hardis par la liberté de la pensée et la vivacité de l'expression. On se rappelle la phrase de Pascal : « L'égalité des biens est juste : mais ne pouvant faire que l'homme soit forcé d'obéir à la justice, on l'a fait obéir à la force... on appelle ainsi justice ce qu'il est force d'observer. » On retrouverait dans Spinoza, dans Leibnitz, dans Locke, dans Grotius, dans La Bruyère, dans Bossuet et d'autres, bien des protestations pareilles contre la répartition des biens, et les socialistes d'aujourd'hui n'ont pas négligé d'invoquer ces illustres devanciers à l'appui de leur thèse. Mais chez les auteurs du xvn'' siècle ces critiques de l'état social ne sont pas reliées par une idée générale : elles sont simplement sous la forme, comme le dit un historien socialiste, de «phrases subversives », et constituent plutôt des aperçus de moralistes ou des regrets de cœurs généreux que des formules de systèmes nouveaux.

§ 4. — XVIIl'' SIÈCLE ET RÉVOLUTION.

Ce qui constitue l'originalité des auteurs à tendances communistes du xviiii® siècle, c'est le point de départ qu'ils donnèrent à leurs théories, d'ailleurs renouvelées de Morus et de ses succès-

COL'I' D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DU COMMUNISME. 49 seiirs, et la logique avec laijiii'llc il> les sui\ iront jusqu'au bout. Co point do départ qui devait être fécond en conséquences pour l'avenir des doctrines sociales, s'appuie sur ces formules bien connues de tous ceux qui se sont pénétrés de la littérature de cette époque : la bonté initiale de la nature et de son créateur, légalité originelle de tous qui en découle (c'était la formule de Ilobbes, qui en concluait le « droit primitif de tous à tout »), la légitimité primordiale et bienfaisante des passions, devenues dangereuses seulement par le mauvais arrangement des institutions. Ce point de vue, fruit dune longue élaboration historique qu'il faudrait faire remonter jusqu'à la Judée et à la Grèce, au prophétisme et à l'Evangile \ n'est pas propre d'ailleurs exclusivement aux t'crivainsà tendances communistes contemporains de Diderot et de Rousseau : il se retrouve aussi bien dans les physiocrates-, lorsqu'ils proclament

1. '< Le xvui' siècle, dit avec beaucoup de justesse Tauleur d'un ouvrage sur le socialisme, M. Ferraz, conserva, à. défaut de la foi à la providence divine, la foi à l'opliniisniequi en est la conséquence. » — « Le Créateur, dit la déclaration des droits des États-Unis (!77G) en créant les hommes égaux, leur a conféré des droits inaliénables dont les i)reniiers sont le droit à la vie, le droit à la liberté, le droit au bouhew. »

2. Les physiocrates, malgré la doctrine du laissez passer, ont encore fourni au socialisme des arguments en faveur de l'exagération des pouvoirs de l'État lorsqu'ils récla-

oO I,E SOCIALISME.

l'existence dun <( ordre naturel et essentiel des sociétés », troublé ensuite par les institutions sociales, que dans les encyclopédistes. L'idée de rénovation radicale qu'il engendre devait porter ses fruits jusques et dans la Révolution. Ayant pour appui les philosophes, les moralistes, les économistes, il n'est pas surprenant que les réformateurs en matière sociale aient fondé sur le double principe de la bonté originelle de la nature ' et de l'égalité primitive, l'édifice qu'ils voulaient reconstruire de fond en comble. Il en résultait forcément la condamnation du système social qui avait perverti les mœurs et les caractères, et avant tout de l'inégalité contraire à la condition primitive de l'espèce humaine. Tous les

maient, comme condition essentielle de Tordre, le gouvernement par une « autorité despotique ». La jurande différence entre les pbysiocrates et leurs adversaires communistes c'est que les premiers faisaient figurer la propriété individuelle dans l'ordre originel « essentiel et naturel » dos sociétés, tandis que les seconds y voient une perturbation historique.

1. Les missions mêmes des jésuites contribuèrent par l'idée qu'elles répandirent du« bon sauvage » à ce préjugé générai du xvni" siècle. V. les Lettres édifiantes si souvent utilisées par Montesquieu, B-irnardin de Saint-Pierre et plus tard Chateaubriand. Les « réductions » du Paraguay ont largement servi d'exemple aux écrivains communistes, bien que l'exemple fût peu probant. V. Sulrc, op. cit.. p. 67, et Bougninville, Voyage autour du monde, ch. vu.

COUP D'ŒIL SU» L'HISTOIRE DU COMMUNISME. jI

utopistes du xviii" siècle (et ils sont nombreux) sont partis de ce raisonnement fondamental. Morelly, dans son Code de la nature, longtemps attribué à Diderot* (1753), voulant « trouver une situation dans laquelle il serait presque impossible que l'homme soit dépravé ou méchant », n'aperçoit cette « situation idéale » que dans le retour complet aux lois de la nature, et tout d'abord à « l'unité individuelle du patrimoine foncier et à l'usage commun de ses productions », Le seul vice qu'il reconnaît dans l'univers, vice générateur de tous les autres, c'est l'avarice. Or là où il n'existerait aucune propriété lavarice n'existerait pas, et avec elle disparaîtraient ses pernicieuses conséquences. Aussi dans la nouvelle société « rien n'appartiendra singulièrement à personne que les choses dont il fera un usage actuel ; tout citoyen sera homme public, sustenté et entretenu aux dépens du public; en revanche tout citoyen contribuera pour sa part à l'utilité publique selon ses forces, ses talents et son âge ». De ce point de départ, ]\Iorelly faisait

1. Colui-ci, dans son supplément aux Voi/ages dr Boii- 'jainville, s'est siirtouloccupé de la communauté appliquée aux relations entre les sexes. En général, on le sait, les mœurs vraies ou supposées des sauvages firent une grande impiessiuM sur les esprits au xviii" siècle, comme plus voisines du fameux état naturel.

découler les règles relatives à la distribution des subsistances, à la constitution de la famille, à Féducation, au gouvernement de la communauté, gouvernement armé d'ailleurs de pouvoirs très rigoureux, car tout citoyen qui « aurait tenté d'introduire la détestable propriété » devait être enfermé pour toute sa vie, comme « fou furieux et ennemi de l'humanité », dans une caverne bâtie dans le lieu des sépultures publiques.

Mably, avec plus de modération dans ses conclusions, s'appuyait, dans ses Doutes sur tordre naturel et essentiel des sociétés (1768), sur des arguments analogues à ceux de l'auteur du Code de la nature. La propriété lui paraissait comme à Morolly, et avant lui à Platon et à ses imitateurs, la source de toutes les corruptions. « Etablissez, écrivait-il, la communauté des biens, et rien n'est ensuite plus aisé que d'établir l'égalité des conditions, et d'affermir sur ce double fondement le bonheur des hommes. » A la différence de Morus et de Morelly, Mably admettait des atténuations, au moins passagères, au principe de la communauté ^ Il demandait des lois restrictives de la richesse et par là se rapprochait (le l'idéal relatif préconisé pur Platon dans ses Lois, et réalisé, comme on le croyait à tort auxviii'' siècle,

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