‹ Socialisme, communisme et collectivismeChapitre 11 sur 24 · Traité de la législation · texte numérisé non relu

Traité de la législation

COUP n'ŒIL SUK L'niSTOIRE DU COMMUNISME. :;3 |tar la l('gislation de. Lyciirgiio, qui devait, en partie grâce à l'induence de Mably, être perpéfurllomont invoquée à titre d'exemple par les rcfornialeiirs de la Révolution. ^Mably prétendait conserver inlacl le principe de la famille et môme prendre celle-ci comme exemple de ce que devaient être les rapports des membres de la communauté humaine, alléguant que dans la famille chacun concourt à la prospérité de tous suivant ses forces et profite de l'efTort collectif suivant ses besoins, versant ainsi dans l'erreur prolongée qui a amené l'imagination des hommes à appliquer les lois du petit groupe familial, nécessitées par la procréation et la protection des générations nouvelles, au gouvernement du monde et aux rapports des homm'es entre eux, qui constituent des conditions et des nécessités toutes diiïérentes.

Jean-Jacques Rousseau, on le sait, fut la voix puissante qui fit pénétrer très avant dans l'esprit de ses contemporains quelques-unes des idées fondamentales dont s'inspirent Morelly et Mably. Il serait trop long de faire ici dans l'œuvre contradictoire et souvent paradoxale de l'auteur du Discours sur l'origine de rinégalité, qui résume toute la doctrine du xvni" siècle sur les « droits naturels de l'homme », à' Emile et du Discours sur r économie politique, le déjnirt entre des

thèses sur la propriété, la civilisation et l'organisation générale de la société, assez difficiles à concilier entre elles au point de vue des conclusions ; mais comment ne pas relever l'influence immej se qu'exercèrent sur le développement ultérieur du socialisme les fameuses apostrophes du philosophe de Genève contre le premier qui « ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi », contre les calamités, fruit de la civilisation et notamment de la propriété individuelle, contre la prédominance accordée aux puissants et aux riches? Ces diatribes enflammées eurent, en matière sociale, comme les théories du Contrat social en matière politique, un retentissement prolongé et c'est à juste titre que l'un des plus célèbres adeptes et historiens du communisme, Louis Blanc, a pu désigner Rousseau comme l'un des principaux dieux du nouveau temple.

Parmi les dii minores, qui eurent cependant une grande influence sur leurs contemporains, il faudrait citer Linguet, qui, dans la Théorie des lois civiles, reprit les anathèmes de Rousseau contre la société et ses griefs contre l'inégalité des conditions; Necker qui attaqua avec une singulière vivacité, dans son livre sur la Législation et le Commerce des grains, le principe môme de la propriété, et montra « les lois faites par les propriétaires contre ceux qui ne possèdent pas »;

COUP D'ŒIL SUR l'histoire UU COMMUNISME. 35 Brissot qui, dans ses Rpchorrhr>i f^Jàiof^ophique^ sur le droit de propriété et le vol, fournit à la fois des arguments et un titre aux futurs adversaires de l'appropriation des biens \

En somme le xvni° siècle fut de deux façons différentes un puissant levier de socialisme : son dieu s'appela l'Etre suprême et son Evangile raison, mais il conserva à la nouvelle divinité un des caractères fondamentaux de l'ancienne, la bienv^eillance paternelle pour l'homme : celui-ci fut considéré comme ayant droit, de par les lois naturelles mômes, au bonheur, et comme ce droit était commun à tous et du })aradis était redescendu à la réalité terrestre, la logique de l'époque en conclut avec force à l'égalité primitive dans la jouissance des biens et à la nécessité d'un retour vers cette égalité pour restituer l'ancien âge d'or : mais que de destructions à opérer pour revenir à lantiqueétal de choses et défaire le mauvais travail des siècles! Les esprits se mirent à l'œuvre de démolition avec l'ardeur que l'on sait : ils y étaient soutenus par une foi profonde dans la perfectibilité humaine et la loi générale du progrès rationnel de l'espèce une fois débarrassée

\. Aristophane avait di'jâ dit, dans son Assemblée des fi'inmes: « Les propriétaires sont des voleurs; dans le S3'Slème de communauté, comme il n'y aura plus de propriétaires, il n'y aura plus de voleurs «,

des anciens préjugés. Quand la tâche fut faite il ne restait plus grand'chose de la société ancienne, et la Révolution était prête. D'autre part le dogme de l'égalité des droits poussé à outrance avait engendré l'individualisme exagéré, négateur par principe des anciens liens sociaux: par lui toute coordination religieuse ou politique fut ébranlée ou détruite dans sa base jusques et y compris les derniers débris de la corporation ou de la confrérie \ devenue depuis longtemps, au lieu d'une tutelle, un moyen d'oppression pour les travailleurs ou de fiscalité pour la royauté. Or une société ne peut vivre sans coordination ; en l'absence de cette hiérarchie complexe que seule réalise une longue élaboration historique et dont la critique des philosophes, s'appuyant sur la marche fatale des événements et des mœurs, avait fait table rase, la fraternité, déduite du sentiment d'égalité primitive sous l'œil protecteur d'un père commun, apparut comme un pôle vers lequel devait s'orienter la communauté régénérée. Dans le grand courant égalitaire de la Révolution quelques-uns se rattachèrent à ce courant dérivé, et on vit des esprits égarés tâcher de réaliser cer-

1. Le dernier aboutissant de cet esprit d'individualisme est le célèbre décret volé sur la proposition de Le Chapelier par la Constituante et qui interdit tout concert des « soi-disant intérêts coiieclifs » (1791).

COUP D'ŒIL SUFl L'HISTOIRE UU COMMUNISME- ">7

taines des visées qui remontaient jusqu'aux utopistes les plus anciens. Après la Révolution, les écoles socialistes du xix" siècle devaient de uième se rallier au principe de fraternité et d'idéal familial qui on découle, pour protester contre le travail purement négatif du siècle précédent et fournir à l'humanité une base de reconstitution. Nous verrons comment, en modifiant la théorie du xvHi" siècle et en plaçant dans l'avenir ce que leurs prédécesseurs avaient entrevu comme une ère primitive, les socialistes modernes ont sur certains points renversé la position du problème qu'ils se sont donné mission de résoudre.

Pour en revenir à la Révolution même, les idées à proprement parler communistes y apparurent plutôt à l'état « sporadique » ^ que sous forme de système proprement dit. Si les actes des pouvoirs publics furent souvent hostiles à la richesse ou spoliateurs des biens légitimement acquis, les doctrines des assemblées ne versèrent qu'excep-

1. P. Janet, les Origines du socialisme contemporain. « I.e maximum, a dit Tocqueville, la loi des suspects, le papiermonnaie... étaient les opérations habituelles de l'ancien ré^'ime : la Révolution s'en est servie, mais elle ne les a pas établis. La Convention a détruit la féodalité sociale au nom de la souveraineté de l'État, seul propriétaire, suivant Louis XIV, comme il était le seul souverain. » Voir aussi Amédée Le Faure, le Socialisme pendant la liévolu- Uon.

tionnellement dans le socialisme défini. Le principe de la propriété individuelle, proclamé par la déclaration des droits de l'homme l'un des fondements de la liberté individuelle et la consécration de la liberté du travail, fut également reconnu par les diverses constitutions révolutionnaires, même par celle de 1793, P^i l'abbé Fauchet, inspirateur du « Cercle social », ni Anacharsis Clootz, ni Maral, ni Saint-Just\ ni Robespierre, ni les hébertistes, malgré leurs déclamations violentes contre l'organisation sociale et leurs attaques contre la répartition des biens, ne posèrent la formule d'un système de communauté déterminé ^ ; en général ils ne dépassèrent guère, comme idéal, l'égalité supposée de Sparte. Le principe même de la « loi agraire », prise uniformément à cette époque comme l'incarnation d'une révolution sociale, fut solennellement repoussé par la Convention qui, sur la proposition de Barrère, vota la peine de mort contre quiconque proposerait d'établir la « loi agraire » ou toute autre mesure subversive des propriétés

i. Voir les Fragments sur les institutions républicaines ^ publiés en 1831, par CLi. Nodier.

2. Derrière le jacobinisme M. Taine aperçoit, relativement à la propriété, « des plans inachevés qui flottent encore dans un brouillard lointain, quoique leur objet commun apparaisse déjà en pleine lumière ». (La Révolution, l. III, p. 105.)

COUP DŒiL SUR l'iustoirl; uu communisme. 59 territoriales, commerciales ou industrielles ». Il y eut ainsi, de 1789 à 1793, perpétuelle contradiction entre les théories et les actes, et ce n'est guère surprenant, si l'on veut bien se rappeler (ce que plus d'un auteur parmi nos contemporains semble laisser dans l'ombre) que la Révolution fut et resta une révolution.

Au point de vue des doctrines qui nous occupent principalement ici, la délinition du droit de propriété tel quil fut formulé avec une netteté remarquable dans les grands débats de la Constituante sur les biens du clergé, par Mirabeau et Tronchet \ qui le montrèrent, conformément à la vieille théorie monarchi(jue omnia sunt rcgis, reposant exclusivement sur un arrangement social et non, comme le voulaient les physiocrates, sur /un droit naturel primordial, devait avoir dans le développement ultérieur du socialisme une portée autrement considérable que les violences de la Terreur^ ou les mesures chaotiques d'une

1. Mirabeau : « C'est la loi seule qui conslilue la propriété. Il n'y a que la volonté publique qui puisse opérer la renonciation de tous et donner un titre connu, un garant à la puissance d'un seul. Tous ont donné à un seul le droit de posséder exclusivement une chose à laquelle tous avaient, dans le droit naturel, un droit égal : c'est un bien acquis en vertu des lois. »

2. Il est bon de signaler ici, comme ayant donné naissance au dogme du « droit au travail », l'urlicle de la Ué-

période conviilsionnaire, où il serait puéril de rechercher une théorie coordonnée.

Au sortir de ces violences, des esprits logiques ne tardèrent pas, en effet, à reprendre contre la propriété individuelle la thèse de Platon et de Morus, de Mably et de Rousseau. Dès 1796, le Journal de Babeuf et des Égaux, proclamait la nécessité d'opposer à l'égalité apparente, purement politique, résultant de la Révolution, l'égalité 7'éelle qu'il fallait obtenir à tout prix. « L'égalité réelle, ou la mort! » sécriaient ces nouveaux niveleurs... « Périssent tous les arts pourvu quïl nous reste l'égalité réelle ! » Celleci ne devait pas résulter d'un « partage égal des campagnes », d'une loi agraire, « vœu instantané de quelques soldats sans principes ». Elle devait être le fruit d'une véritable communauté des terres, suivant la devise empruntée à Rousseau : « La terre n'est à personne : les fruits sont à tout le monde ». L'organisation de cette communauté était prévue aussi bien dans sa partie productrice que dans sa partie distributive,

claration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 qui proclamait (art. 21) que : « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, sôit en leur procurant du travail, soit en assurant des moyens d'existence à ceux qui sont hors d'état de travailler. »

avec beaucoup de détails qui rappelaient Morelly et qui ont servi de prototype à bien des descriptions utopiques ultérieures, jusques et y compris les plus modernes Salentes collectivistes. Est-il besoin de rappeler le sort qu éprouva la conjuration babouviste, son dénouement sanglant et le supplice de ses principaux fauteurs ? L'un de ceux-ci échappé au bourreau, Buonarotti, vécut jusqu'en 1837, exposa à ses contemporains (1828) l'histoire et les doctrines de ses anciens affiliés et servit ainsi de lien entre les communistes de la fin de la Révolution et les sectes qui, sous la Restauration et plus tard, affichèrent des principes analogues.

Celles-ci forment, dans le mouvement social du xix° siècle, un sillon à part sur lequel nous donnerons plus loin quelques indications : auparavant il nous faut suivre rapidement, dans leur développement, des doctrines et des écoles différentes qui, tout en prêchant la nécessité d'une transformation rapide et radicale de la société, la poursuivirent par d'autres procédés et en sinspirant d'un autre ensemble d'idées philosophiques et religieuses que celles des communistes proprement dits ; nous voulons parler des doctrines et des écoles s^écmlemeni soc ta listes que nous avons déjà définies en quehjues mots au début de cette étude et sur lesquelles il nous faut revenir brièvement.

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