ÉCOLES DE 1830 A
Henri Saint-Simon (1760-1825), qui est le véritable ancêtre du socialisme au xix" siècle \ ne peut guère être séparé du xvni" siècle et de la Révolution auxquels il tenait par les liens les plus directs : et cependant son initiative de réformateur a été en grande partie dirigée contre les tendances critiques et destructives de l'un et de l'autre, et par là il a marqué d'un sceau indélé-
1. P. Janet, Saint-Simon et le saint-simonisine. Claude Henri de Rouvray, comte de Saint-Simon, descendant du célèbre auteur des Mémoires et qui prétendait remonter jusqu'à Charleniagne, a sii,'né ses principaux écrits : Henri Saint-Simon. Y. sur sa vie, Hubbard: Saint-Simon, Sa vie et ses travaux (1857), Y. aussi le Choix de ses œuvres, -par Lemonnier (3 vol.), et la grande collection des Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin avec les ne ices biographiques-
bile les écoles qui devaient s'inspirer de ses idées ; elles ont voulu comme lui être « organisatrices » en opposition avec l'œuvre révolutionnaire à laquelle elles succédaient.
Orienter la société par des vues d'ensemble vers un but commun, vers cet âge d'or que le réformateur montrait avoir été placé par erreur « au berceau de l'espèce, parmi la grossièreté et l'ignorance des premiers temps », tandis qu'il est « devant nous dans la perfection de l'ordre social », tel a été le programme nettement défini par le philosopbe social et poursuivi dans son application par ses disciples. Ce programme était tout d'abord, pour ceux qui l'adoptèrent, le résultat d'une revision générale de l'histoire, revision où les novateurs pensaient saisir l'indication indiscutable d'un mouvement ascendant de l'humanité vers le progrès, et la caractérisation, par comparaison avec des phases antérieures de ce mouvement, de la direction nouvelle où la société devait actuellement s'engager, en tirant de la constance même des enseiunements de Thistoire une inébranlable foi dans son avenir. Cette revision de l'histoire, conforme dans ses conclusions aux idées de Turgot et de Condorcet, et qui est une des parties les plus développées et les plus originales de l'œuvre de Saint-Simon, reprise ensuite par ses disciples avec plus d'ampleur
encore \ aboutit à une vue très élevée et très féconde, devenue depuis bien banale, mais qui n'en eut pas moins, au moment où elle parut, son originalité et son importance : la substitution imminente et définitive d'une ère de travail, d'industrie, de science et de paix à l'idéal guerrier et tliéologique, qui fut celui du moyen âge, qui, à travers les dernières secousses de l'ancien régime, aboutit à la Révolution et l'empire ; substitution d'où découlaient la nécessité et l'opportunité d'organiser le siècle en vue de l'œuvre à accomplir, comme le moyen âge s'était organisé, en vue de réaliser sa tâche, sous la double influence du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Comment, s'inspirant des exemples du passé et percevant avec sagacité le caractère des temps nouveaux, Saint-Simon voulait conserver dans la société, en la transformant et en se faisant illusion sur les possibilités d'application, cette double influence des deux pouvoirs, s'appuyer à la fois sur les chefs d'industrie et sur les savants et les artistes pour reconstituer le corps dirigeant de l'humanité; comment il espérait assurer ainsi, dans des conditions d'harmonie et de justice,
1. Voir V Exposition de la doctrine aaint-simonicnne. Eslil besoin de rappeler la concordance de ces vues avec celles développées par Vico, Herder, Lessin;;, A.ugust.e Comte, et tant d'autres depuis?
l'exploitation du globe par l'association, en l'opposant à l'ancienne « exploitation de l'homme par l'homme », tachée de tant de sang- et flétrie de tant de violences; comment il s'attachait à animer d'une véritable foi religieuse tous les participants de l'œuvre nouvelle en reliant le sentiment de solidarité qui devait les soutenir au précepte qu'il jugeait fondamental dans la prédication du Christ, « l'amour du prochain* » ; comment il prétendait ainsi renouer la chaîne des temps et rejoindre le passé au présent et à l'avenir par une suite ininterrompue de séries historiques, distinguées en organiques et critiques^ attribuant à chaque époque son œu^Te et sa justification dans la tâche générale de la civilisation; — c'est là une étude dont nous ne pouvons qu'indiquer ici les directions principales et qui nécessiterait, pour être complète, de longs développements. On a plus d'une fois signalé l'analogie des vues de Saint-Simon sur « l'industrialisme » avec celles déjà formulées par Jean-Baptiste Say et développées ensuite par plusieurs de ses disciples, notamment par Charles Dunoyer, sur la transformation sociale qui devait caractériser le XIX* siècle-, « Il est digne de remarque, écrit M. Paul Janet, que le socialisme qui s'est plus tard