‹ Socialisme, communisme et collectivismeChapitre 14 sur 24 · Malon, le Socialisme intégral, p · texte numérisé non relu

Malon, le Socialisme intégral, p

relatives à la propriété, à l'activité industrielle, à la famille, aux rapports des sexes, à la condition des femmes, à la direction gouvernementale, à rontologio et à la religion, et aboutit à une sorte de théocratie présidée par un pouvoir religieux organisé sur des bases très différentes de celles où s'étaient appuyées les puissances anciennes, mais armé d'attributions aussi redoutables pour la liberté humaine. C'est ce qui, malgré l'énergie de son effort, la chaleur de cœur et le talent de ses disciples, la fécondité de la plupart de ses vues sur l'avenir industriel de la société, vues dont un grand nombre se sont réalisées sous nos yeux même et qui ont comme échauffé tout le siècle ', fit échouer l'école transformée en sacerdoce hiératique. Outre son immixtion audacieuse, quoique logique, dans les matières concernant le mariage, la situation des femmes et la famille, qui troubla ou arrêta plusieurs de ses meilleurs disciples, elle ne put pas, même sur le terrain social et industriel, résoudre le problème, non résolu d'ailleurs jusqu'ici, qui consiste à

1. « Le saint-simonisme, a dit Ch. Grun, est comme une boîte pleine de semences : la boîte a été ouverte, soncon-» tenu s'est envolé on ne sait où; mais chaque grain a trouvé un sillon et on les a vus sortir de terre l'un après l'autre ». Voir aussi M. de Vogué : Di^bats, 16 décembre 1887, et Remarques sur l'Exposition du centenaire, p. 206.

concilier l'individualisme avec un principe fixe d'organisation et de hiérarchie, et elle sombra pour avoir trop sacrifié le premier au second. L'écueil où elle heurta est d'ailleurs la pierre d'achoppement de tous les systèmes artificiels, sappliquant aux rapports si complexes des hommes et voulant les régler par une combinaison hâtive et définitive.

En ce qui concerne le sujet particulier de la répartition des richesses, l'école posa avec netteté des principes qui devaient être singulièrement exploités par les écoles ultérieures : elle demandait la suppression de l'héritage pour rendre praticable en fait la formule : « A chacun suivant ses œuvres », l'attribution des instruments de travail provenant de cette source, à « un fonds social^ pour être exploités par association et hiérarchiquement », le mérite personnel étant pris exclusivement pourbase de la rémunération, sous le contrôle d'un gouvernement central chargé de diriger et « d'harmoniser » l'armée industrielle. Les collectivistes modernes, nous le verrons plus loin, n'ont guère fait que répéter et étendre ce programme. Il était mieux justifié, rentrant dans la réforme générale des mœurs et des sentiments que supposaient et réclamaient les saintsimoniens et qui devait fournir à l'action individuelle et sociale des mobiles nouveaux, analogues

à ceux des grandes sectes religieuses du passé, que comme système isolé de production et de consommation, tel que le présentent actuellement à titre d'organisme purement industriel les novateurs contemporains. Une ferveur religieuse '

i. Il ne faut Jamais pei'Jie de vue celle foi religieuse qui pnflainmait les écoles socialistes d'après 18.30 et notamment l'école sainl-simonietme : « Nous étions dans nos familles, nous exercions diverses professions, s'écriait un des disciples plaidant devant le tribunal, dans le procès intenté à l'école; cette vie mesquine, celle vie sans poésie, était pour nous un insupportable fardeau; nous rêvions quelque chose de mieux, quelque chose de grand qui fût à notre hauteur. Nous n'avons plus les joies du guerrier; nous n'avons plus de croisade à faire, de monde à découvrir; le temps même est passé des expéditions napoléoniennes; nous n'avons plus ni solennités, ni temples, ni tournois, ni chants, ni fêtes. La vie est terne et monotone aujourd'hui et Dieu a mis dans le cœur de beaucoup d'bommes une énergie qui ne peut se ployer à celte contrainte... Nous avons été plus heureux que beaucoup d'aulies. Nous avons rencontré un homme qui, nous appelant à lui, nous a révélé une vie nouvelle. Nos vies ne sont plus qu'une même vie; nos destinées sont communes, nous sentons que nous sommes appelés à faire ensemble une chose glorieuse, sainte, divine... « {Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, Procès, p. 424.)

Un autre disii[)le, Adolphe Guéroult, écrivait encore en 1869 : « Il y a maintenant quarante ans qu'une société de jeunes gens réunis sous la direction de quelques hommes plus âgés, professait des doctrines qui paraissaient étranges à leurs contemporains : ils annonçaient la fin delà guerre, le règne de la science, des arts et raffranchissement des femmes; ils prêchaient un nouveau christianisme, appelé

planait sur tout le système et en fournissait la logique intime : cette ferveur religieuse disparue, il ne subsiste qu'un cadre artificiel, mortel pour l'activité aussi bien que pour la liberté humaine. Ce même caractère de religiosité, et par suite d'étendue dans les perspectives, quoique basé sur des vues philosophiques moins développées, fut celui des systèmes d'association d'Owen(1771- 1838) et de Fourier (1772-1837) qui eurent avec le saint-simonisme le don de passionner les esprits pendant ce qu'on a appelé « la période poétique » du socialisme contemporain. Par certains côtés ces systèmes se rattachent très nettement à l'optimisme du xvni^ siècle, et par là ils diffèrent des doctrines de Saint-Simon qui s'inspiraient d'une loi de perfectibilité mieux d'accord avec

à réaliser sur la terre rabolilion des privilèges de naissance, le classement suivant la capacité, la rétribution suivant les œuvres... Tout ce que la science découvrait de forces nouvelles ils les mettaient, en imagination, au service de leur utopie. Pendant que les fortes lêles du libéralisme ne voyaient dans les chemins de fer qu"une débauche de la science, destituée de toute utilité publique, ces rêveurs traçaient sur la carte de l'Europe et de l'Asie Mineure un réseau idéal, presque entièrement achevé au* jourd'hui ; ils étudiaient le percement des isthmes et le creusement du canal de Suez... Pour prêcher et propager leurs chimères, rien ne leur coûtait. Des chefs d'industrie quittaient leurs affaires, des ingénieurs donnaient leur démission, des fils de famille sacrifiaient leur fortune

les données générales de l'histoire. L'homme primitif de Fourier est bon, ses passions sont généreuses : pour réformer la société il suffit de rendre le travail attrayant, et d'utiliser les passions. L'èlre humain, suivant Owen, est ce que le font le milieu où il se développe et les conditions extérieures qui agissent sur lui, et par suite, dans une large mesure, il est irresponsable individuellement. L'un et l'autre réformateurs, par des combinaisons sociales plus ou moins compliquées et artificielles, pensaient produire l'harmonie finale où la communauté ne serait qu'un corollaire du perfectionnement des caractères et des mœurs. Fourier n'organisa ses groupes « phalanstériens » que sur le papier; Owen, on le sait, après avoir réussi par des réformes partielles, dont quelques-unes très louables, à faire de son usine de New-Lanark un modèle d'établissement industriel et philanthropique, échoua lamentablement lorsqu'il voulut réaliser en grand ses vues utopiques dans le nouveau monde.

Il resta de l'un et de l'autre, comme de Saint-^ Simon et de son école, l'exemple « d'un grand dévouement à une cause généreuse * », et de leurs théories, des idées fécondes sur l'influence

1. Jay, Rapport à l'Académie des sciences morales et politiques ^xir l'ouvrage de L. Reybaud, les Réformateurs.

de l'éducation, sur l'emploi intelligent des aptitudes naturelles et même des penchants passionnels, sur les avantages d'un groupement des facultés et des besoins, au point de vue de la production et de la consommation envisagées sous leur aspect '.(. coopératif ». Owen, par sa persévérance à signaler, au moment de l'évolution subite de l'industrie, au début du siècle, les suites douloureuses pour une partie de la classe ouvrière, du progrès presque instantané et prodigieux des machines et de la concentration des fabriques dans un petit nombre de districts manufacturiers, fournit l'un des premiers à l'opinion publique des arguments dont les écoles socialistes ultérieures devaient faire un si fréquent emploi.

Sur ce point il allait trouver de précieux auxiliaires dans Sismondi (1773-1842) et dans les économistes de son école, dans Buret, Yilleneuve-Bargemont, Adolphe Blanqui, qui en signalant avec force quelques-uns des abus résultant du machiiiisme nouveau et en insistant sur la nécessité de réformes dues à l'action légale, tombèrent parfois dans des exagérations d'autoritarisme non sans péril pour l'avenir social, et qui devaient servir de fondement principal « au socialisme d'Etat » et « au socialisme chrétien » contemporains.

Avant que le communisme proprement dit, inspiiM' directenient de Morus, de Morelly et de Babeuf, reparût dans les écrits d'un réformateur, qui allait avoir sur la génération de 1848 une grande inlluence, dans le Voyage en Icarie de Cabet (1786-1856), les groupes socialistes issus des trois novateurs dont nous venons d'esquisser les systèmes, divisés entre eux par de nombreuses nuances d'opinions, se rattachant plus ou moins ouvertement aux courants philosophiques, religieux et politiques de l'époque, continuèrent à propager, soit des doctrines, soit simplement des tendances très nettement hostiles au régime de la liberté et de la concurrence industrielles, en y mêlant des vues d'ensemble sur la réforme générale de la société. Suivre chacun de ces groupes d' « Epigones » dans son évolution partielle serait impossible ici, et n'offrirait guère d'ailleurs, vu l'éloignement des hommes et des doctrines, qu'un intérêt purement historique. Le i< positivisme » d'Auguste Comte (1795-1857) qui, après s'être détaché de Saint-Simon sous prétexte qu'il entrait dans « l'ordre sentimental », finit lui-même par instituer une religion, un dogme et un culte humanitaires, et dont les ouvrages, par leur influence même sur le mouvement scientifique et i»hilosophiquo, agirent puissamment aussi sur le mouvement social proprement

dit, surtout en répandant dans les esprits le dogme de la perfectibilité indéfinie ; la doctrine de 1' « humanité » de Pierre Leroux (1793-1871) si mêlée de mysticisme et si obscure ; le néocatholicisme imbu de socialisme de Bûchez; le (( règ-ne social du christianisme » de Huet; ce qu'on pourrait appeler le socialisme sentimental ou littéraire de Lamennais, d'Eug-ène Sue, de Déranger et de tant d'autres écrivains, philosophes, poètes ou romanciers ; les efforts de propagande de l'école phalanstérienne, dont Considérant devint le chef et le journal la Phalange l'organe, et qui, en négligeant les paradoxes les plus choquants du fondateur, rallia en France des adeptes distingués et actifs, — entretinrent une vive effervescence dans une atmosphère morale alors profondément imprégnée de socialisme plus ou moins latent ^, et atteignirent notamment les couches profondes de la classe laborieuse, surexcitées à la fois par les partis politiques et par les agitateurs de profession. Le réveil du communisme, sous la plume de

1. C'est du Paris de cette époque qu'un contemporain a pu dire : «Deux mois de boulevard suffisaienl pour transformer un libéral en socialiste ». C'est dans celle atmosphère, par Weillinfî, Mario (Winkelblech), Grun et Marx, que le socialisme allemand fit sa première poussée. Voy. Cil. Grad, le. Peuple allemand, ^p. 170; — Laveleye, op. cit. chap. 1"; — Dawson, German i^ocialism, p. 48 et suiv.

Dezamy ', de Villegardelle -, de Louis Blanc ^ et de Cabet, réveil qui devait avoir dans les événements politiques prochains des conséquences si graves, fut une des suites logiques de cette effen'escence. Les théories n'étaient pas nouvelles, étant de simples reproductions des utopies précédentes : mais se mêlant aux préoccupations libérales et aux aspirations démocratiques de l'époque dont elles aggravaient singulièrement le caractère, elles tombaient sur un terrain favorable : les émeutes de Lyon et de Paris, en France, le soulèvement des hiddistes, des charlistes en Angleterre, marquaient de sanglants épisodes la lutte engagée de chaque côté du détroit, entre le capital et le travail, lutte devenue plus aiguë à mesure que la concentration des capitaux d'une part et l'agglomération des masses laborieuses d'autre part, sur certains points du territoire, augmentaient avec les progrès mômes de l'industrie. Les nouveaux communistes apparaissaient sur le champ de bataille, arborant, — au-dessus des sociétés secrètes socialistes ou politiques qui, avec des visées diverses *, entrete-

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