‹ Socialisme, communisme et collectivismeChapitre 7 sur 24 · JUDAÏSME ET CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

JUDAÏSME ET CHRISTIANISME

La littérature biblique, dont le confluent avec la civilisation de la Grèce et de Rome devait engendrer le christianisme, est, on le sait, autant et plus que le stoïcisme même, profondément imprégnée d'un sentiment de protestation contre les inégalités sociales, d'un appel à un plan providentiel en faveur des opprimés, auxquels l'histoire de l'humanité a répondu par de longs échos : la législation hébraïque, jusqu'à un certain point, traduisit ces tendances en mesures destinées à protéger les faibles, à empêcher la concentration des richesses dans des mains peu nombreuses. Le Beutéronome est rempli de prescriptions civiles et religieuses dans ce sens : interdiction de prêter à intérêt aux Israélites, application stricte de l'année de repos aux esclaves aussi bien qu'aux terres, etc. Le repos du septième jour édicté par le Décalogue parmi les principaux commandements est encore une de ces mesures de protection légale \

1. II faudrait relever dans le détail bien d'aulres prescriptions dont la tendance est manifeste : permission de

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Lorsqu'elles ne sont pas appliquées, on voit les prophètes ou les cliei's religieux du peuple reprocher violemment à celui-ci l'inobservance de la loi. Un des documents bibliques, le livre de Néhémio, nous montre, au retour de la captivité, ce dernier servant d'arbitre entre les riches et les }»auvres. Ceux-ci se plaignent : « Nos fils, nos filles, nous-mêmes nous sommes nombreux; nous voulons avoir du blé pour nous nourri]-, et nous avons dû emprunter de l'argent sur nos champs et nos vignes. Or, notre peau vaut celle des autres et nos enfants valent les leurs, et voilà que nous devons assujettir à la servitude nos fils et nos filles... » Et la suite du livre nous montre Néhémie faisant rendre aux emprunteurs « leurs champs et leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons » et obligeant les prêteurs à renoncer « au centième de l'argent, du blé, du vin et de

grapiller dans les vipnes, ou de glaner dans les recolles : « Quand tu secoueras les oliviers n'y cueille pas ensuite : ce sera pour l'étranger, l'orphelin et la veuve; de même quand tu vendangeras ta vigne, tu te souviendras que tu as été esclave dans le pays d'Egypte. » M. Renan a pu remplir plusieurs pages d'exhorlations ou de prescriptions imbues de cet esprit, tirées de la législation du Deutéronome {Histoire iVlsrael, t. III), et M. Loeb, dans de récents articles sur la Littérature des pauvres dans la Bible {Revue des études juives, 1890), a pu dire que « la moitié delà Bible hébraïque est consacrée à défendre les intérêts des pauvres et des humbles contre les riches ».

l'huile qu'ils avaient demandé à titre d intérêt'. » Ce n'est pas sans raison, on le voit, que M. Renan a pu intituler un des chapitres de son Histoire d'Is7'aëL se rapportant à cette époque de l'existence delà Judée: «Première apparition du socialisme ». Le prophétisme jusqu'au temps de Jésus développa singulièrement ces idées. « Le iahvéisme des prophètes de Juda est, écrit encore M. Renan, essentiellement une religion sociale : son but est la réforme de la société par la justice... Israël a fondé la protestation des pauvres, la réclamation de justice et d'égalité, la fraternité au sein de la confrérie. »

Le messimiisme, dans son attente d'un royaume de Dieu qui serait la réalisation terrestre dune sorte d'âge d'or de la fraternité, est le couronnement de ce vaste mouvement d'espérances humanitaires qui a abouti au christianisme. Il est tout entier résumé dans de célèbres passages dlsaïe, présents à toutes les mémoires : « Pour magistrature je te donnerai paix, pour gouvernement justice.. On n'entendra plus le bruit des pleurs... Celui qui bâtira une maison y demeu-

1. V. aussi Lévitique, cli. xxv, sur la propriété: « I,a lerre ne se vendra point à perpétuité, parce qu'elle esta moi, le Seigneur, et que vous y rfes comme des étrangers à qui je la loue. C'est pourquoi tout le fonds que vous posséderez, se vendra toujours sous condition de rachat, »

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rora : celui (jiii plantera un verger en mangera le» fruit. On ne bâtira plus pour qu'un autre jouisse; on no plantera plus pour qu'un autre consomme *. »

11 est puéril de chercher dans lEvangile, comme on la fait parfois, soit la justification, soit la condamnation du principe de la propriété. C'est par l'ensemble de l'inspiration, et plutôt par le sentiment que par des raisonnements ou des théories que les prédications du Christ ont inllué sur le mouvement des cœurs et des esprits : or, que le souffle général de l'Evangile soit profondément imbu de sympathie pour les humbles, pour les pauvres, qu'il s'enllamme en paroles ardentes contre l'oppression sociale, et même simplement contre la richesse, c'est ce ([ui n'est pas niable. L'appel constant à la paternité divine est un gage donné aux petits de la terre que Dieu veille sur eux comme sur les grands et une sorte de reconnaissance de l'égalité des droits de tous, La pauvreté même est souvent invoquée comme un titre spécial à la protection céleste : c'est à elle qu'appartiendra le royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers, où il est plus difficile de faire entrer un riche que de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille.

Le choix même des apôtres parmi d'humbles

i. V. Darmesteler, les Prophètes d'Israël {Revue des Vmx Mondes, l-^' avril 1891),

artisans, l'existence à laquelle Jésus les convie, toute en dehors des conditions sociales normales^ et qui en somme ressemblait fort à une véritable communauté, le renoncement quil leur recommandait aux liens de la famille ou de la cité, devaient fournir, plus ou moins bien interprétés, au développement ultérieur de l'idée socialiste, des germes féconds-.

Ils se propagèrent rapidement dans le christianisme naissant : le premier groupe des apôtres fut une sorte de communauté où les biens étaient partagés. « Ceux qui possédaient des champs ou des maisons, les vendaient, ils en apportaient le

1. « Allez el vendez ce que vous avez eL donnez-le aux pauvres. Les lis ne filent point et sont mieux vêtus que Salomon avec toute sa gloire. »

Le christianisme naissant suivait sur ce point la trace des sectes juives qui pratiquaient la vie cénobitique, notamment des esséniens. V. sur ces sectes plus loin, p. 32.

2, La parabole du « mauvais riche » que l'auteur de la Vis de Jésus propose simplement d'appeler la « parabole du riche », la fameuse imprécation contre les riches (Luc, VI, 24, 25), l'apologue du roi et des serviteurs (Math., XXII, 2 et suiv.) sont avec beaucoup d'autres des textes faciles à exploiter contre les possesseurs du capital. — Le Livre d'Hénoch contient des malédictions plus violentes encore que celles de l'Évangile contre les puissants et les riches : « Malheur à vous qui bâtissez vos palais avec la sueur des autres, chacune des pierres ou des briques qui les composent est un péché. » Sur les Ébions, amis de Dieu,

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