‹ Socialisme, communisme et collectivismeChapitre 8 sur 24 · V. Renan, Vie de Jésus, p · texte numérisé non relu

V. Renan, Vie de Jésus, p

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prix, et il était distribué à chacun selon qu'il en ii\ait besoin. » (Actes des Ap., IV, .32.) Pendant longtemps les chrétiens passèrent aux yeux des jiaïcns pour une secte communiste' . ]Mrme ([uand les nécessités de la vie et de l'organisation hiérarchique eurent enlevé à l'Eg^lise naissante ce caractère qui ne pouvait convenir qu'à une secte restreinte", l'esprit qui avait inspiré les premiers apcMres laissa de profondes traces dans l'enseignement et la prédication chrétienne. On a pu, avec plus ou moins d'habileté, parfois en tronquant certains textes, extraire des écrits des Pères de l'Eglise de longues séries de protestations

\. Voir entre aulres, Lucien, Pereyrinus, 13.

2. Déjà les églises pauliniennes n'apparaissent plus comme des communautés cénobitiques. Paul lui-même travaille « jour et nuit comme un ouvrier ». On se rappelle* son mol : « Que celui qui ne travaille pas ne mange pas. » (IThess., IV, II.) Il exiiorle sans cesse ses frères au tra-j vail afin « qu'ils ne manquent de rien ».

Le socialisme de Paul, si on peut l'appeler ainsi, est un socialisme de haute portée où domine, comme dans le stoïcisme, l'idée de la solidarité humaine: « Nous avons tous été baptisés dans le même esprit pour n'être tous ensemble qu'un niênie corps; soit juifs ou gentils, soit esclaves ou libres, il y a plusieurs membres et tous ne sont qu'un seul corps: si l'un des membres soutfre, tous souffrent avec lui. » (I Cor., XIL) Voir aussi le magnifique éloge de la charité : « Si je n'ai point la charité, je ne suis rien )i, etc. Quand il prêche l'aumône, en génér(il il fait appel à la générosité. (Il Cor., VIII, IX,)

contre la richesse et la propriété, qui ont servi d'armes aux socialistes ultérieurs MM. de Laveleye, dans son Socialisme contemporain, a mis en vedette quelques-uns de ces fragments :

« Le riche est un larron, écrit saint Basile, il vaudrait mieux que tous les biens fussent en commun ». « Le riche est un brigand. » (Saint Jean Chrysostome.) « L'opulence est toujours le produit d'un vol : s'il n'a été commis par le propriétaire actuel, il l'a été par ses ancêtres. » (Saint Jérôme.) « La nature a établi la communauté; l'usurpation, la propriété privée. » (Saint Ambroise). « En bonne justice tout devrait appartenir à tous. C'est l'iniquité qui a fait la propriété privée^. » (Saint Clément.)

« Ce qui obligeait les apôtres, écrit Fleury dans

1. Laveleye, le Socialisme contemporain, Intr,, p. 27 ; — Villegardel, Histoire des idées sociales; — Cabet, Voyage en Icarie. V. au point de vue apologéliqiie, Joly, le Socialisme chrétien (Correspondant, iuiliel 1890-mai-s; 189J).

2. N'est-ce pas comme un écho de ces voix des Pères de l'Église, la parole de Bossuet : a Les murmures des pauvres sont justes : pourquoi cette inégalité des conditions? Tous formés d'une même boue, nul moyen de justifier ceci, sinon en disant que Dieu a recommandé les pauvres aux riches, et leur a assigné leur vie sur leur superflu, ut fiât equalUas, comme dit saint Paul ». (Sermon sur les dispositions relatives aux nécessités de la vie.) Savonarole avait dit : <c Le superflu du riche est un vol commis sur le pauvre ». Gebhart, Sermons inédits de Savonarole.

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son Histoire ecclésiastique, à vendre leurs héritages, c'était le toiniuandement du Sauveur de renoncer à tout ce quon possède, suivant ce conseil : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et viens me suivre ». Saint Clirysostome, si longlenips après, ne craint pas de proposer encore, ilans ses Sermons, cette manière de vie comme un exemple imitable. »

Fidèle à l'esprit de ses fondateurs, et précisant leurs principes sur un sujet essentiel au point de vue du socialisme, l'Eglise a, on le sait, constamment condamné en principe le prêt à intérêt sous le nom d'usure, et ne l'a toléré qu'aux époques récentes et comme un cas d'espèce'. C'est encore en appliquant le même esprit que saint Thomas d'Aquin demandait au souverain de « fixer le maximum du prix de ce qui se vend, et cela parce que les prix trop élevés sont injustes, et que le souverain doit intervenir contre toute injustice ». Le même saint Thomas rappelait, dans un texte qui a été souvent invoqué par les ennemis de la propriété foncière, que u toute propriété terrestre appartient à Dieu et que nul n'a môme sur ce qu'il possède légitimement un droit sans restriction ».

1. V. Œuvre dos cercles catholiques d'ouvriers : Régime du travail, p. 451, et l'abbé J. Morel : Du prêt à intéiet ou des causes Ihéûlogiques du socialiamei

Ces traditions de l'ancienne Eglise, fidèlement maintenues, malgré de nombreuses résistances, dans certaines sphères de croyants et qui ont abouti de nos jours à ce qu'on a appelé le « socialisme chrétien », ont de tout temps fourni aux adv^ersaires de la liberté industrielle des arguments dont ceux-ci ont tiré un habile parti.

Les communautés cénobitiqaes qui, appliquant à la lettre l'ancien précepte de la fraternité, ont pris dans le christianisme un si grand développement et qui ont souvent, elles aussi, été invoquées comme exemple par les partisans de la communauté générale, existaient déjà dans le monde juif ou païen \ Les esséniens, dont les historiens mentionnent le nom plus de cent ans avant l'ère chrétienne, vivaient, dit Pline, sur la rive occidentale de la mer Morte, sans femmes, sans argent. Ils se recrutaient « dans la foule des hommes fatigués de la vie >> et ainsi « le dégoût que les autres ressentent pour la vie était pour eux une source féconde de population ». En entrant dans la société, les néophytes lui donnaient tous leurs biens, et leur existence se passait en prières et en mortifications. Les thérapeutes d'Egypte, décrits dans un traité longtemps attribué

\ , Rappelons que l'Inde a eu ses cénobites brahmaniques el bouddliiques, bien avant le siècle de Jésus.

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à Philon, s'inspiraient de principes analogues. Cependant le caractère anachorétique parait encore chez eux plus prononcé : «■ Après avoir abandonné leurs biens à leurs amis, ils se retiraient dans des lieux écartés, afin de se livrer en paix à l'adoration de Dieu et à la contemplation de la nature. »

Tels ont été les ancêtres des communautés plus ou moins ascétiques ou militantes qui devaient dans l'Europe du moyen âge jouer un si grand rôle et dans l'histoire desquelles les ennemis et les partisans du communisme et du socialisme ont été, également à tort, suivant nous, chercher des arguments pour ou contre les doctrines qu'ils voulaient propager ou combattre'. Certes les monastères d'Orient et d'Occident, les hérésies à tendances plus ou moins communistes (carpocratiens, vaudois, albigeois, lollards, et autres) oft'rent des exemples historiques curieux, mais qui ont bien peu de rapport, soit avec les conditions de la vie moderne, soit même avec les principes poursuivis par les réformateurs sociaux actuels. En ce qui concerne la vie monastique, les difTé renées éclatent aux yeux : subordination de l'existence collective à un but de sainteté,

i. V. parmi les socialistes : Villegardel, Histoire des idées nodules ; — L. HIanc, Histoire de la liciohition, t. I ; — Cab'.'l, Voyage en Icarie,

d'édification; lidéal céleste substitué à la poursuite des jouissances terrestres ; renoncement aux biens de la famille, assujettissement absolu des volontés à une autorité supérieure, incarnée dans un chef religieux, arbitre de la répartition du travail et de ses fruits : ce sont là les traits fondamentaux de l'organisation conventuelle, et aucun d'eux ne se retrouve dans les plans d'organisation proposés par les récents faiseurs d'utopies. Quant aux hérésies, rien n'est plus obscur que leur histoire, défigurée par les passions des controversistes qui les ont soutenues ou combattues avec acharnement. Vouloir tirer de tendances ou de tentatives partielles mal élucidées des conclusions relatives à la valeur du socialisme moderne, c'est puérilité. Il reste seulement de l'histoire des communautés religieuses un grand exemple de ce que peut obtenir la coordination des efforts humains sous l'influence d'un mobile élevé indépendant de l'esprit de lucre, et de celle des hérésies à visées plus ou moins communistes, la preuve de la persistance à travers les siècles de cette aspiration de certains esprits vers le « partage entre amis » rêvé par Pythagore et Platon, réalisé dans une certaine mesure par les disciples du christianisme naissant, aspiration qui, toujours combattue par les faits, n'a pas même de nos jours disparu de l'imagination des hommes,

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^ 3. — Moyen âge et Réforme.

11 ne rciilro pas dans les limites de ce travail de rechercher les traces de ces tendances dans la société laïque du moyen âge, partagée, comme la dit un historien célèbre, entre deux catégories de personnes « les unes libres, oisives, toutes niililaires, ayant sur leur ficf, grand ou petit, le droit de commandement, d'administration et de justice ; les autres vouées à Tobéissance et au travail, soumises plus ou moins étroitement à des liens de sujétion privée* » qui étouffaient la protestation. Celle-ci cependant sest fait jour sou vent, on le sait, soit par des révoltes suscitées dans les villes ou les campagnes (les pastoureaux, Jacques, croquants, etc.), et qui prouvent que le moyen âge n'a pas été allranchi des soulèvements populaires plus que l'antiquité ou les temps mo-

1, Aug. Thierry, Histoire du tiers état, t. I, p. lo, inspiré du texte original (Adalberonis Carmen ad Ilobertum regem):

Lex humana duas indicit condiliones :

Nobilis et servus simili non lege tenentur...

m bellatores lutorcs eccle.iiaruni,

Defendunl vitlgi majores atque minores..

Cunclos et sese parili sic more luentur.

Altéra servoruin divisio l'onditionum,

Hoc gemis afflictum nil possidet absque labore,.

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dernes ; — soit par la satire et les chansons dont le fragment, tant de fois cité, du Roman de Rou (xii^ siècle), si significatif dans sa naïveté, est un échantillon :

Nus sûmes homes cum il sunt, Tex membres avum cum il unt...

Ne nus faut fors cuer sulement...

S'il protesta de tout temps contre l'inégalité, source des injustices sociales, ce n'est cependant que vers lepoque de la Réforme, quentraîné par des sectateurs hardis, l'esprit populaire reprit systématiquement, dans certaines régions, le rêve soit de Platon, soit des premiers chrétiens, relatif à un changement radical des relations sociales.

A ce point de vue, l'une des tentatives les plus marquantes de l'histoire, et qui à ce titre doit être rappelée brièvement ici, a été celle des anabaptistes du xvi" siècle*.

Au moment même où la guerre des paysans bouleversait une partie de l'Allemagne (lo2o), Munzer s'écriait à Miilhausen en Thuringe : (( Nous sommes tous frères, et nous n'avons qu'un commun père dans x\dam! D'où vient donc cette difTérence de rangs et de biens que la tyrannie a introduite entre nous et les grands? N'avonsnous pas droit à légalité des biens?... La terre

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est un héritage commun où nous avons une part (ju\)n nous ravit. Hiiantl donc vous avons-nous cédé notre portion de Ihérédité paternelle?... A la naissance de la religion, n'a-t-on pas vu les apôlres n'avoir égard qu'aux besoins de chaque lidèle dans la répartition de l'argent qu'on apportait à leurs pieds ? » On sait comment, après s'être érigé en dictateur d'un système de communauté absolue, Munzer dut combattre à la tète de populations fanatisées, mais mal organisées, contre les princes électeurs unis. Il vit les siens mis en déroule à Frankenhauscn et l'ut lui-même pris et exécuté.

Vers la même époque, les anabaptistes de Zurich, réfugiés à Zolicone, adoptaient un symbole de leurs doctrines où il est posé en principe « que toute secte, où la communauté des biens n est pas établie entre les lidèles, est une assemblée d'imparfaits qui se sont écartés de cette loi de charité qui faisait l'âme du christianisme à sa naissance ». En même temps ils repoussaient l'autorité des magistrats et l'application des châtiments judiciaires. Leur propagande fanatique fut arrêtée par l'impitoyable répression du Sénat de Zurich (lo28-lo29), mais les doctrines communistes ne disparurent pas avec les victimes. Klles se réfugièrent sur plusieurs points de l'Allemagne ou des Pays-Bas. Les établissements

que les fugitifs fondèrent en Moravie sous la direction de Hutter et Gabriel Scherding, eurent d'abord le caractère de colonies agricoles qui prirent à bail les propriétés de la noblesse et les exploitèrent avec un certain succès. De nombreux émigrants vinrent se fixer dans ces colonies qui prospérèrent pendant quelques années. Chaque groupe était soumis à la direction d'un archimandrite et d'un économe, relevant tous deux du chef suprême de la secte ; le principe de discipline était ainsi sauvegardé, et tant que les colons respectèrent la hiérarchie imposée par une règle en quelque sorte monastique, les communautés furent dans un état florissant. « Comme les biens étaient en commun, dit un historien d'après les térooip^nap-os contemporains, un économe percevait seul les revenus de la colonie et les fruits du travail. Aussi c'était à lui de fournir aux nécessités de la communauté. Le prédicant et l'archimandrite avaient une espèce d'intendance sur la distribution des biens et sur le bon ordre de la discipline. La première règle était de ne point souffrir de gens oisifs parmi les frères... Personne n'était exempt du travail. Tous les travaux se faisaient en silence, ainsi que les repas. Le vivre était frugal ; d'une autre part le travail était grand et assidu. Tous les vices étaient bannis de la société. Cependant on n'employait

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g-iière que les armes spirituelles pour punir ou prévenir les désordres. La pénitence publique et le retranchement de la cène étaient des peines redoutées. Les plus coupables étaient expulsés des communautés et rendus au monde. »

C'était là, on le voit, un régime analogue à celui des ordres religieux les plus rigoureux.

Les sentiments individualistes comprimés devaient bientôt prendre leur revanche. Dès 1531 des divisions éclataient entre les chefs. Peu à peu le droit de la propriété individuelle l'emportait parmi les frères sur les règles delà communauté. Livrognerie et la licence s'introduisaient dans les mœurs. Les colonies se dispersèrent et les émigrants qui étaient venus les peupler, et qui avaient lini par atteindre le nombre de 7000 , errèrent sur les routes en mendiant. Il ne resta plus que quelques débris des anciennes communautés, et ces débris eux-mêmes au bout de quelques années avaient disparu*.

1. Les communautés des frères Moraves, fondées en 1722 danslaHaute-Lusace, au village d'Herrnhut, sur les terres du comte de Zinzendorf, qui subsistent encore, et qu'il ne faut pas confondre avec les communautés anabaptistes dont nous venons de parler, se rattachent aux communautés des frères Bohèmes, fondées après la guerre des Hussiles par un certain nombre de sectateurs de Jean Huss joinis à des fugitifs vaudois; mais ces communautés avaient presque disparu à la suile de persécutions diverses, lorsqu'au xvui« siècle elles reparurent par Tinilialive de Zinzendorf. Les Moraves du xviii'' siècle, souvent

C'est parmi les anabaptistes réfugiés aux Pays- Bas et dans le nord-ouest de l'Allemagne, que la doctrine de la communauté produisit les tentatives les plus hardies et les plus violentes commotions. Plus audacieux que leurs frères de Moravie, qui étaient restés soumis aux pouvoirs politiques réguliers, les anabaptistes fanatisés par Melchior Hoffmann, qui avait pris le nom du prophète Elie, voulurent se soustraire à la domination des puissances du siècle et fonder une république indépendante où régnerait seule la nouvelle discipline religieuse. C'est à Strasbourg qu'ils firent leur première propagande : bannis par le Sénat qui emprisonna Hoffmann, ils trouvèrent un second chef à Amsterdam : Jean Mathias qui, aidé de douze apôtres et désigné lui-même sous le nom d'Enoch, recruta de nouveaux prosélytes. Le manifeste religieux et social de la secte fut le livre célèbre le RHablissement^ dans lequel, se rattachant aux doctrines des millénaires ou chiliastes\ les adeptes de l'Église régénérée déclaraient vouloir préparer l'avènement du Christ en renouvelant les institutions et

appelés Herrnhùter, vivaient et vivent sous un régime très voisin de l'état monastique. (V. Sudre, p. 65,) Ils sontnombreux aux États-Unis.

1. Les millénaires, on le sait, s'inspiranl des écrits de Papias (mort en 163) prédisaient le règne temporel de Jésus sur la terre pendant mille ans avant le jugement dernier.

les mœurs ; l'autorité dpvait être arrachée aux mains de magistrats impies ot confiée aux nouveaux prophètes ; la communauté des biens substituée à l'injuste répartition des richesses, la pluralité des femmes admise. C'est Munster que Malliias choisit pour devenir le centre de la nouvelle cité (1334). L'histoire de cette période de l'anabaptisme a souvent été racontée. Aidé de Jean Bocold, qui devait devenir célèbre sous le Jean de Leyde, Mathias finit par s'emparer de la ville et en chassa, l'évêque avec les catholiques aussi bien que les luthériens réfractaires à l'anabaptisme. Les églises et les couvents avec leurs richesses artistiques furent pillés, les livres brûlés à l'exception de la Bible en langue vulgaire ; la ville fut transformée en une sorte de camp sous l'autorité absolue de Mathias, devenu dispensateur suprême des subsistances et des revenus. Tué dans une sortie entreprise contre les troupes de l'ancien évêque, il fut remplacé par Jean de Leyde. Ce que devint la communauté sous la direction fanatique du nouveau prophète, est une des pages les plus connues de l'histoire. Successivement grand juge, roi, pontife, chef militaire, Jean livra la ville à une révoltante promiscuité, ilont il usa lui-même largement. Tandis qu'à la lète de bandes fanatisées, il résistait aux attaques des épiscopaux, ses partisans suscitaient, à Ams-

terdam, une révolte qui fut noyée dans le sang. Bientôt une famine effroyable décima les habitants de Munster. Après de stériles et sanglantes violences, les assiégés durent céder; Jean de Leyde fut pris et tué. Avec lui se termina la période la plus agitée de l'anabaptisme ; mais celui-ci, divisé par de nombreux schismes, subsista dans divers pays, en Hollande, en Angleterre en Suisse, dans les Pays-Bas et aux Etats-Unis, propageant sous diverses formes, et jusqu'à nos jours, les espérances et les cjiimères des millénaires *. Ceux-ci, à certains points de vue, peuvent ainsi, à travers tant de siècles et d'événements qui nous séparent d'eux, être considérés comme les véritables ancêtres des communistes modernes. Il eût été surprenant, vers l'époque delà Renaissance, que les idées de Platon sur la communauté n'agissent pas directement sur les esprits, et ne se traduisissent pas, même en dehors des passions religieuses, par un réveil des théories développées dans les Lois et la RéfmhUque. Thomas Morus, l'illustre conseiller de Henri VHI d'Angleterre, qui devait récompenser par l'échafaud l'indépendance de son caractère, indique bien au début de son livre célèbre, V Utopie (I0I6), le lien qui le rattache au disciple de Socrate. Un des

{. Ce n'est pas ici le lieu d'insisler sur leur rôle dans la révoUilion d'Angleterre,

COUP D'ŒIL sur L'HISTOIRE DU COMMUNISME. 43 intorlocutours, qu'il introduit dans son dialogue, loue IMaton « d'avoir préconisé l'égalité qui ne peut être observée là où règne la propriété individuelle ; car alors chacun attire à lui tant qu'il peut, et la richesse pul)li([ue, si grande qu'elle soit, finit par tomber au pouvoir d'un petit nombre d'individus qui ne laissent aux autres que l'indigence ». Cependant le bat qu'il propose à la communauté qui prospère dans lîle de l'Utopie (cj TSTuo;, littéralement non-lieu, nulle part), est tout autre que celui que l'auteur de la République assignait à son association de guerriers et de philosophes. Le travail, l'industrie, sont en honneur parmi les Utopiens et représentent la base de la prospérité commune. De plus la famille y est respectée. La tolérance religieuse y règne. La liberté politique même y est organisée, sous forme d'élection, par les familles, dun pouvoir représentatif. Chimérique par ses moyens d'exécution, l'auteur ne l'était donc pas autant dans toutes ses visées*. D'autre partie mélange d'idées justes et d'idées fausses qui se trouve dans son œuvre, devait rendre celles-ci d'autant plus dangereuses pour ses lecteurs. Un bon nombre des critiques dirigées par les modernes réformateurs

1. Gondorcet a dit de VUtopic : « C'est un de ces rêves des hommes de bien dont toutes les idées ne sont point impraticables ».

contre l'organisation sociale semblent prises directement de Morus, et elles sont exprimées par lui avec une vivacité singulière. Il est vrai que les objections que soulève le régime de la communauté, sont également formulées par plusieurs des interlocuteurs de ses dialogues, avec toute la netteté désirable. Les esprits enclins au communisme, négligeant les objections, se sont naturellement plus attachés aux attaques contre la répartition individuelle des richesses et aux plans du réformateur relatifs à l'organisation de la société familiale de son île chimérique : l'auteur (ÏUlopie a ainsi fourni à ses successeurs toute sorte d'idées et d'arguments. Aussi les socialistes d'aujourd'hui proclament-ils avec raison que « sur beaucoup de points l'œuvre de Morus est restée le premier monument du socialisme moderne * ». Morus trouva bientôt à la fois des critiques et des imitateurs. Parmi les premiers il faut citer Bodin qui, soixante ans après l'apparition de Y Utopie, écrivait contre les idées communistes de Morus et de Platon des pages étincelantes de bon sens. Son but, en composant son livre De la Réjniblique. était, dit-il, « non pas de figurer une république idéale et sans eflet, telle que l'ont imaginée Platon et Thomas Morus, mais de suivre

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