‹ Socialisme contemporainChapitre 4 sur 56 · PRÉFACE DE LA QUATRIEME EDITION · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA QUATRIEME EDITION

un pape socialiste occuper la chaire de Saint-Pierre, prêchant au monde les paroles du sermon sur la montagne et les doctrines du divin Prophète de Nazareth, qui était venu apporter aux pauvres « la bonne nouvelle » du royaume de justice?

Qui peut prévoir l’avenir? Mais un fait est certain i dans tous les pays et dans toutes les classes se forme la conviction que le partage des biens de ce monde ne se fait pas conformément à notre notion actuelle de la justice distributive, et que la part qui revient aux ouvriers, dans le produit total, n’est pas en proportion du concours qu’ils apportent à l’œuvre générale de la production de la richesse.

Avril .1888.

INTRODUCTION

LES PROGRÈS DU SOCIALISME

Quand Louis Reybaud, qui a mis à la mode les mots socialisme et socialiste, écrivait l’article qu’il leur consacra dans le Dictionnaire de V économie politique^ en 1853, il croyait que c’en était fait de ces hallucinations maladives. Le socialisme est mort, disait-il ; (( parler de lui, c’est prononcer une oraison funèbre ». Ce qu’affirmait Louis Reybaud était très généralement admis, il y a quelques années. On n’étudiait plus les systèmes soria-

listes que comme des exemples curieux des égarements de l’esprit humain.

Aujourd’hui, on est tombé dans un excès opposé : on voit le socialisme partout. Le spectre rouge hante les imaginations, et on se croit à la veille d’un cataclysme social. Ce qui est certain, c’est que le socialisme s’est pi^opagé, sous des formes diverses, d’une façon prodigieuse.. Sous sa torme violente, il s’empare de l’esprit de presque tous les

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ouvriers engagés dans l’industrie, et, en ce moment même, il envahit les campagnes; le mouvement agraire qui remue l’Irlande, qu’on vient de comprimer en Andalousie, et qui couve ailleurs, est manifestement inspiré par des idées socialistes. Sous une forme scientifique, il transforme l’économie politique et il occupe la plupart des chaires en Allemagne et en Italie. Sous la forme de socialisme d’État, il siège dans le cabinet des souverains. Et enfin, sous une forme chrétienne, il envahit le cœ ir des pasteurs de l’Église catholique , et plus encore ceu s: des ministres des divers cultes protestants.

Dans les débats qui ont eu lieu au l’arlement allemand, le 23 mai 1878, à l’occasion du projet de loi présenté par le gouvernement de l’Empire contre ^es socialistes, le député Jœrg, l’un des orateurs les plus listingués de l’Allemagne catholique , a dit avec raison : (c Un mouvement presque imperceptible à son début s’est répandu avec une rapidité inouïe. On ne peut se rendre compte du développement si prodigieux de. ces doctrines qu’en le considérant comme la conséquence des modificatio ns profondes qui se sont introduites dans les conditions écoi lomiques et sociales de la société. Oui, la civilisation modeine a son ombre, et cette ombre c’est le socialisme. Et l’ombre ne disparaîtra pas, tant que la civilisation moderne restera ce qu’elle est. Le socialisme n’est pas un fléau spécial à l’Allemagne. Il a établi en Allemagne son quartier général et il a fait chez nous son éducation philosophique et scientifique, mais vous rencontrerez le socialisme partout. C’est un mal universel, n

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L’Angleterre seule|semblait préservée, mais ce qui prouve que cette immunité a disparu, c’est le succès extraordinaire qu’y obtiennent les plans de « nationalisation du sol » et les livres deM. Henri George, Progress and Poverty^ et de M. A. R. Wallace , Nationalisation of Land, qui les préconisent.

Qu’est-ce que le socialisme? Je n’ai jamais rencontré ni une définition claire, ni même une détermination précise de ce mot. On est toujours le socialiste de quelqu’un. Depuis ses lois agraires pour l’Irlande, M. Gladstone est considéré par les conservateurs irlandais comme un socialiste de la pire espèce. M. de Bismarck, l’ami de Lassalle et de Schæffle , l’auteur de la proposition abominable de constituer, au moyen du monopole du tabac, une caisse de retraite pour les invalides du travail, ne peut guère se défendre d’être socialiste, et, d’ailleurs, il avoue volontiers

qu’il l’est. Les ministres, qui récemment, en France, voulaient faire reprendre et exploiter tous les chemins de fer par l’État, étaient, à coup sûr, des socialistes. Enfin, depuis les fameuses brochures de Bastiat, il est hors de doute, pour tout libre-échangiste convaincu et pour tout économiste orthodoxe, que quiconque n’admet pas la pleine liberté du commerce, est infecté de socialisme et de communisme. Proudhon, loin de vouloir fortifier l’action de l’État, en réclamait l’abolition sous le nom (( d’anarchie. )) N’était-il donc pas socialiste? Après les journées de juin 1848, Proudhon dit au président du tribunal qui l’interroge, qu’il est allé contempler « les sublimes horreurs de la canonnade ». — Mais, dit le président, n’êtes-

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VOUS donc pas socialiste ? — Certainement, monsieur le président. — Mais alors, qu’est -ce donc que le socialisme? — C’est, répond Proudhon, toute aspiration vers l’amélioration de la société. — Mais dans ce cas, dit fort justement le président, nous sommes tous socialistes. — C’est bien ce que je pense, conclut Proudhon.

La définition de Proudhon est trop large. Il y manque deux caractères. Premièrement toute doctrine socialiste vise à introduire plus d’égalité dans les conditions sociales, et secondement, à réaliser ces réformes par l’action de la loi ou de l’État. Le socialisme est égalitaire et niveleur. Il n’admet pas que la liberté seule puisse amener le règne de la justice. Les économistes sensés reconnaissent qu’il existe, dans la société, beaucoup de maux et d’iniquités ; mais ils pensent que ces maux diminueront par l’effet des « lois naturelles » et par les conséquences bienfaisantes du laissez-faire. Le christianisme condamne la richesse et l’inégalité avec autant de véhémence que le socialisme ; mais ce n’est pas à l’État qu’il s’adresse pour établir le règne de la justice. Le socialisme est pessimiste. Il met en plein relief le mauvais côté de l’état social. Il montre le fort écrasant le faible, le riche exploitant le pauvre, l’inégalité devenant plus criante et plus dure. Il aspire à un idéal où le bien-être serait réparti en proportion du mérite et des services rendus. L’économiste est optimiste. Il ne va pas jusqu’à prétendre que tout est parfait ; mais il pense que l’homme, en poursuivant ses intérêts individuels, favorise autant que possible l’intérêt général et que du libre essor de tous les égoïsmes, résulte l’ordre le meilleur. Suivant lui

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la seule chose à faire est , par conséquent , de supprimer toutes les entraves^ de réduire Faction de l’État et de gouverner le moins possible. Le monde va tout seul au mieux réalisable. Le socialiste en appelle à la justice imposée par la loi ; l’économiste à l’intérêt poursuivi par l’individu.

Tâchons d’indiquer les causes qui ont fait naître et se développer le socialisme contemporain.

Dès que l’homme a eu assez de cultüre pour être frappé des iniquités sociales et en même temps pour s’élever à l’idée d’un ordre plus parfait^ des rêves de réformes sociales ont dû germer dans son esprit. Aussi a-t-on vu partout, à toutes les époques et en tout pays, après que l’égalité pri- ’ mitive a disparu, des aspirations socialistes, tantôt sous forme de protestation contre le mal existant, tantôt sous celle de plans utopiques de reconstruction sociale. Le modèle le plus jparfait de ces utopies est cette œuvre merveilleuse du spiritualisme héllenique, la République de Platon. Mais c’est de la Judée qu’émanent la protestation la j^lus persistante contre l’inégalité et l’aspiration la plus ardente vers la justice qui aient jamais soulevé l’humanité au-dessus du réel. Nous en vivons encore. C’est de là qu’est sorti ce ferment de révolution qui travaille le monde. Job voit le mal triomphant et espère en la justice. Les prophètes d’Israël tonnent contre l’iniquité et annoncent un ordre meilleur. Dans l’Evangile , ces idées sont exprimées en ce langage simple et pénétrant qui a remué et transformé les hommes qui l’ont entendu et compris. « La bonne nou- /elle » (EuayyeXtov) est annoncée aux pauvres ; les premiers seront les derniers ; heureux les pacifiques, car ils possède-

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ront la terre ; malheur aux riches, le ciel n’est pas pour eux ; le règne de Dieu est proche ; une génération ne se passera pas avant que le justicier ne vienne en sa puissance. Et c'est bien sur cette terre que la transformation devait s’accomplir. Les premiers chrétiens croient tous au millenium. D’instinct et comme conséquence naturelle de leur loi, ils établissent parmi eux le communisme. On se rappelle ce tableau touchant que les Actes des apôtres tracent de la vie commune des disciples de Jésus, à Jérusalem (Actes II, 40, 47 ; IV, 32, 35.

Lorsque le temps fut passé et qu’il lanui renoncer à la venue du « Royaume » ici-bas, on ne l’espéra plus que dans un (( autre monde», dans le ciel ; toutefois l’amour de la justice et de l’égalité des prophètes et de l’Évangile continua à gronder dans les écrits des pères de l’Eglise en accents terribles. Chaque fois que le peuple prend en main la Bible et se pénètre fortement de son esprit, il en sort comme une flamme de réforme et de nivellement. Quand le sentiment religieux implique la croyance en la justice divine et le désir de la voir se réaliser ici-bas, il conduit nécessairement à condamner l’iniquité qui règne dans les relations sociales et, par conséquent, à des aspirations égalitaires et socialistes. Les idées communistes des millénaires se perpétuent, durant le moyen âge, chez les gnostiques, chez les disciples de Waldo, dans les ordres mendiants, chez les taborites en Bohême, chez les anabaptistes en Allemagne, chez les niveleurs en Angleterre. Elles inspirent aussi les rêves d’une société parfaite, comme l’Évangile éternel de Joachim de Flore, V Utopie de Morus, la Civitas solis de Carat

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panella, YOceana de Harington et la Salente de Fénelon. Ainsi que le dit Dante, saint François -d’ Assise relève et épouse la pauvreté, délaissée depuis le départ de Jésus-Christ. Le couvent d’où est bannie la source de toute discorde, la distinction du (( tien » et du « mien », apparaît comme la réalisation de l’idéal chrétien. Le droit canonique dit luimême : Dulcissima rerum possessio communiSj et toutes les sectes d’un spiritualisme exalté rêvent de transformer la société en une communauté de frères et d’égaux.

Nous trouvons ces idées clairement exprimées par un poète flamand du xiii® siècle, Jacob Van Maerlant (1235). Dans un poème intitulé : Wapene, Martyn ! il dit, faisant allusion au Sachsen-Spiegel :

Martyn, die deutsce Loy vertelt Dat van onrechter Gewelt Eygendom is comen.

« Martin, la loi germanique rapporte que de l’inique violence, la propriété est née. »

Plus loin Maerlant s’écrie :

Twee worde in die werelt syn :

Dats aliéné myn ende dyn.

Moeht men die verdriven,

Pays ende vrede bleve fyn ;

Het ware al vri, niemen eygin,

Manne metten wiven ;

Het waer gemensî tarwe ende wyn.

(( Deux mots en ce monde existent : mien et tien : si on pouvait les supprimer, la paix et la concorde régneraient. . Chacun serait libre ; nul serf, ni homme, ni femme. Blé et vin seraient en commun. »

xvm

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iout socialiste, quelque puisse être sa haine contre toute religion, porte en lui un christianisme inconscient. Les darwinistes et les économistes qui prétendent que les sociétés humaines sont régies par des lois naturelles auxquelles il faut laisser libre cours, sont les vrais et seuls adversaires logiques à la fois et du socialisme et du christianisme. D’après Darwin, parmi les êtres vivants le progrès s’accomplit, parce qvie les espèces les mieux adaptées aux circonstances l’emportent dans la lutte pour l’existence. Les plus forts, les plus braves, les mieux armés éliminent peu à peu les plus faibles et ainsi se développent des races de plus en plus parfaites. Cet optimisme naturaliste est au fond de toute l’économie politique orthodoxe. Dans les sociétés humaines, dit-elle, le but est le plus grand bien généra I , mais on y arrive en laissant agir les lois naturelles, et non en poursuivant des plans de réforme qu’inventent les hommes. Laissez faire, laissez passer. Au sein de la libre concurrence les plus habiles triompheront. Et c’est ce qu’il faut désirer. Rien de plus absurde que de vouloir, par une charité mal entendue, sauver ceux que la nature condamne à disparaître; c’est faire obstacle à la loi du progrès. Place aux torts, car la force est le droit. — Le christianisme et le socialisme tiennent un tout autre langage. Ils déclarent la guerre aux forts, c’est-à-dire aux riches, et ils prétendent relever les pauvres et les déshérités. Ils soumettent les prétendues lois naturelles à la loi de justice. Pleine liberté, soit ; mais sous l’empire du droit. Gomme le dit le Sermon sur la montagne : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassassiés. » On ne peut comprendre

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par quel étrange aveuglement les socialistes adoptent les théories darwiniennes qui condamnent leurs revendications égalitaires et repoussent le christianisme d’où elles sont issues et qui les légitime. En tout cas, ce que l’on peut affirmer, c’est que la religion qui nous a tous formés , adeptes comme adversaires, a formulé dans les termes les plus nets, les principes du socialisme, et que c’est précisément dans les pays chrétiens que les doctrines socialistes ont pris le plus grand essor.

Voici maintenant comment le socialisme religieux est devenu le socialisme politique de notre temps. Quand la Déclaration des droits aux États-Unis et la révolution française ont proclamé la souveraineté du peuple et inscrit l’égalité des hommes parmi les articles de la constitution, ils ont fait descendre le principe de la fraternité humaine des hauteurs de l’idéal et des rêves de l’utopie, pour en faire désarmais le mot d’ordre du parti radical dans tous les pays où se répandent les idées qui avaient triomphé en Amérique et à Paris. L’égalité des droits politiques mène inévitablement à réclamer l’égalité des conditions, c’est-à-dire le bien-être réparti en proportion du travail effectué. Le suffrage universel veut comme complément le bien-être universel. Il est contradictoire que le peuple soit à la fois misérable et souverain. Ainsi que le disent avec tant d’insistance Aristote et Montesquieu, des institutions démocratiques supposent une grande égalité (les conditions, car, sinon, l’électeur pauvre fera usage de son vote pour faire passer des lois qui augmentent sa part des biens aux dépens des privilégiés.

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M. Paul Janet, dans les Origines du socialisme^ et M. Taine, dans son livre sur la Révolution, montrent bien comment, après 89, comme chez Rousseau, l’idée de l’égalité politique conduit à celle d’une plus grande égalité des conditions, même en dehors de toute refonte de la société à la façon de Babœuf. L’excellent abbé Fauchet s’écrie : (( Quel est le scélérat qui voudrait voir continuer un régime infernal, où l’on compte par millions les misérables et par douzaines les insolents qui n’ont rien fait pour avoir tout ? » Dans les Quatre cris d'un patriote ^ on demande à quoi peut servir une constitution pour un peuple de squelettes et on annonce « l’insurrection terrible de vingt millions d’indigents sans propriété » . Ghaumette dit : « Nous avons détruit les nobles et les Gapets ; il nous reste encore une aristocratie à renverser, celle des riches. » Le Lyonnais Clialier, dont l’exaltation a séduit Michelet, dit que « tout plaisir est criminel, quand les sans-culottes souffrent ». Tallien veut(( l’égalité pleine et entière», et il propose d’envoyer « au fond des cachots » les propriétaires, qu’il appelle des voleurs publics. Un membre de la Gonvention, Fr. Dupont, reproduit la maxime de saint Paul et soutient que (( nul individu, dans la République, ne doit exister sans travailler». « Obligez, dit Saint-Just, tout le monde à faire quelque chose. Quel droit ont dans la patrie ceux qui n’y font rien ? » Dans un journal assez modéré, VAmi des lois, on rencontre la doctrine fondamentale du socialisme contemporain, à savoir qu’à chacun doit appartenir le produit intégral de son travail. Dans un article publié à Anvers, le 2 septembre an II, par le proconsul Fouché, on lit : « Gon-

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sidérant que l’égalité ne doit pas être une illusion trompeuse et que tous les citoyens doivent avoir un droit égal aux avantages de la société. » Necker dans son livre sur la Législation des grains, avait déjà aperçu la gravité de la question sociale; il dit au propriétaire : (( Votre titre de possession est-il écrit dans le Gode? Avez-vous apporté votre terre d’une planète voisine? Non ; vous jouissez par l’effet d’une convention. » Et ailleurs, il résume ainsi le conflit entre le travailleur et le riche : « Combat obscur et terrible, où le fort opprime le faible, à l’abri des lois, où la propriété accable le travail du poids de sa prérogative. Les propriétaires ont le pouvoir de ne donner en échange du travail que le plus petit salaire possible. Les uns imposent toujours la loi; les autres sont contraints de la recevoir. » L’idée empruntée par Montesquieu à Aristote que la démocratie doit avoir pour base une grande égalité des conditions, est reproduite à chaque instant. Rabaud-Saint-Étienne veut que l’égalité des biens soit établie, non par la force, mais par la loi, et maintenue par des lois destinées à prévenir les inégalités futures. « Dans une république bien ordonnée, personne n’est sans quelque propriété. » (Rapport de Barrère, 22 floréal an IL) « La riv.hesse et la fortune doivent également disparaître du régime de l’égalité. » (Arrêté de la Commune de Paris, 3 frimaire an III.) « L’égalité de fait est le dernier but de l’art social. » (Condorcet, tableau des Progrès de V esprit humain, II, 59.) I Nous voulions appliquer à la politique l’égalité que l’Évangile accorde aux chrétiens.» (Baudot, cité par Quinet, lution française, II, 407.) « L’opulence est une infamie. » (Saint-Just.) « Il ne faut pas que le plus riche des Français ait

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plus de 300 livres de rente.» (Robespierre.) « ütredeat misens, abeat fortuna superbis. » (Épigraphe du journal de Marat.) Le philosophe Joubert a parfaitement résumé^’idée de la Révolution française à ce sujet, dégagée des violences de la lutte. « Les hommes, dit-il, naissent inégaux. Le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu’il est possible, en procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire, l’éducation et les secours. » (Pensées, xiv. Du gouvernement et des constitutmis, xxxviii.)

Dans le même temps où l’on accorde à tous les hommes des droits égaux, le changement dans les modes de production fait subir au sort de ceux qui travaillent une transformation profonde : ils perdent leurs garanties séculaires et deviennent plus dépendants ; tandis qu’ils sont élevés à , la dignité de souverain dans l’ordre politique, ils tombent, dans l’ordre économique, à l’état de salariés. Ceci doit être bien compris, car c’est de cette situation nouvelle qu’est né le socialisme contemporain.

A partir de la fin du siècle dernier, les conditions économiques des sociétés civilisées se sont compiètement modifiées. Le régime « capitalistique » s’est introduit. Le capital, s’accumulant sans cesse, a décuplé la puissanc des moyens de production et la masse des produits, mai en s’asservissant le travail. La machine multiplie ses merveilles, mais elle n’appartient pas au travailleur : celui-ci en est l’esclave, non le maître. Il n’en était pas ainsT autrefois. Grâce aux privilèges des corporations fermées, le travail était jadis une propriété. Il est devenu, maintenant, une marchandise, dont le prix s’élève ou s’abaisse

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suivant la demande, et qui, parfois, ne trouve pas d’acheteur. Le salaire est souvent plus élevé qu’autrefois, mais il est toujours incertain et variable. Quand le chômage, résultant des crises que l’ouvrier ne peut ni prévenir ni prévoir, lui enlève tout moyen de subsister, nul n’est tenu de lui en fournir. Il est libre ; il a re^u son salaire -, c’est à lui à se tirer de peine.

Le sort du cultivateur et la part des fruits de son labeur qu’il peut conserver pour lui étaient aussi, jadis, réglés par la coutume ; le métayage, les baux héréditaires, les prestations en nature ne se modifiaient point. Il y avait sécurité pour l’avenir. Son existence ne dépendait pas déjà dure loi de la concurrence. Aujourd’hui, le fermage est déterminé par la loi de l’offre et de la demande, comme le salaire. Sans doute le serf était attaché à la glèbe ; mais sur cette terre à laquelle il était rivé, il avait le droit de vivre et de mourir. Aujourd’hui, aucun lien juridicjue n’attache plus le tenancier au sol qu’il fait valoir, læ propriétaire peut le renvoyer à chaque échéance, ou élever le taux du fermage, chaque fois que le revenu de la terre augmente.

Jadis, le campagnard trouvait, dans la commune, comme une alvéole protectrice : elle lui fournissait le bois pouc bâtir, réparer et chauffer la maison, le pâturage pour le bétail et souvent la terre pour en tirer sa nourriture. Chaque famille ou chaque communauté de famille avait sa part du sol, moyennant certaines prestations invariables. La commune était bien autre chose qu’une division politique du territoire. Elle était une institution économique

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administrée par ceux qui la constituaient. Dans les villes^ la corporation était pour l’homme des métiers ce que la commune était pour l’homme des champs ; elle lui assurait

le travail, le débouché, l’existence. La gestion des intérêts communs, les réunions, les fêtes reliaient, d’un lien intime, les travailleurs du même métier.

Pour eux aussi, le lendemain était garanti. Dans la cité comme aux champs, le producteur détenait l’instrument de production. C’est le travail qui possédait le capital. Cet ouvrier sans lien avec ses semblables, ni avec la terre, sans garantie et sans sécurité, vivant au jour le jour de ce que peut lui accorder le capital, le salarié n’existait pas. Aujourd’hui, il est la forme typique sous laquelle nous apparaît le principal facteur de la production, le travail.

En résumé, tandis qu’autrefois la condition de ceux dont les bras créent toute richesse était garantie par la coutume, elle dépend, aujourd’hui, des fluctuations du marché et des luttes de la concurrence, c’est- à-dire, en apparence, de la volonté des propriétaires et des capitalistes.

Nous vivons sous le régime de la pleine liberté du contrat ; mais dans tout contrat, celui qui fournit la chose indispensable pour qu’on puisse vivre en travaillant, c’està-dire la terre et le capital, celui-là dictera les conditions du marché et il fera en sorte que la rente soit portée au maximum et le salaire au minimum. Maintenant que sont tombées ces barrières traditionnelles et coutumières qui protégeaient les faibles et les déshérités, la loi darwinienne de « la lutte pour la vie » règne sans entraves dans

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le monde économique. C’est le plus fort qui l’emporte, et le plus fort, sur ce terrain, c’est le plus riche.

Si maintenant nous considérons les changements que les progrès de l’industrie ont fait subir aux conditions sociales nous voyons que les mêmes influences économiques qui rendent les hommes plus égaux font naître, en même temps» l’antagonisme entre le maître et les ouvriers et qu’ainsi la cause qui amène le triomphe de la démocratie favorise aussi le progrès du socialisme.

Rappelez-vous comment se faisait le travail industriel au moyen âge. Prenons comme exemple l’industrie de la laine qui, en Angleterre et en Flandre, exportait ses produits dansle monde entier et qui a créé de puissantes et populeuses communes. Certaines vignettes des manuscrits nous font pénétrer dans la demeure de l’artisan. Il est assis au métier et tisse le drap, tandis que, près de lui, ses enfants préparent la quenouille et que sa femme file au rouet. Le travail s’exécutait ainsi au foyer domestique. Le maître travaillait de ses mains, aidé de sa famille et de quelques apprentis. Il n’avait besoin que d’un petit capital. L’instruction, la condition, la manière de vivre et de penser du maître et de ses ouvriers étaient très semblables. Les privilèges des corporations pouvaient produire des mécontentements ; ils ne dégénéraient pas en un antagonisme de classes, parce que 1 ouvrier et celui qui l’employait appartenaient à la même condition. Sans doute, vers la fin du moyen âge, le progrès de la richesse et de l’inégalité amena au sein des communes, en Flandre, et plus encore en Italie, la lutte des grands et

des petits, des gras et des maigres, mais ce n’était que des

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rivalités de corps de métiers se disputant certains privilèges politiques ; ce n’était pas l’antagonisme radical du capitaliste et du travailleur, la revendication de l’égalité des conditions.

Aujourd’hui, la production s’accomplit par la grande industrie qui présente des caractères complètement différents. Les ouvriers sont obligés de quitter leur foyer et de déserter leur famille. Ils doivent se grouper, en foule, dans de vastes ateliers, autour du moteur mécanique mettant en mouvement les innombrables et admirables engins qui décuplent et centuplent les forces humaines. L’ouvrier des fabriques, n’ayant plus à accomplir qu’un effort musculaire et automatique, est descendu au-dessous du compagnon et de l’apprenti d’autrefois, et, en même temps, le chef d’industrie s’est élevé infiniment au-dessus du maître-artisan. Que l’usine lui appartienne ou qu’il n’en soit que le directeur, celui-ci dispose de capitaux immenses, et comme un général, il commande à une armée de travailleurs; il est riche, ou il est richement rétribué; il doit posséder de grandes connaissances techniques, avoir la volonté nécessaire pour se faire obéir par de nombreux employés, connaître les besoins des pays étrangers, l’étendue du marché et les vicissitudes du commerce , non seulement autour de lui, mais dans le monde entier, — car maintenant tous les pays sont solidaires, et une crise qui éclate, même au delà de l’Océan, dans l’un ou l’autre hémisphère, se répercute partout en ruines et en faillites. Par son ins« truction, par sa position, par sa manière de vivre, par les nécessités même de l’exercice de l’autorité, le chef d’industrie

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appartient à un autre monde que ses ouvriers. Ses sentiments d’homme ou de chrétien peuvent l’amener à ne voir en eux que des frères ; néanmoins, entre eux il n’y a rien de commun ; ils sont étrangers l’un à l’autre. C’est en vain qu’il voudrait augmenter leur salaire, améliorer leur condition; il ne le peut. La concurrence le pousse, malgré lui, à réduire, autant que possible, les frais de production.

Les rapports que le régime industriel actuel établit entre le capitaliste et le travailleur ont été exposés, avec une précision parfaite, par le fabricant de machines si connu, James Nasmyth, dans sa déposition à la commission anglaise d’enquête sur les trade-unions. Il montre qu’il est de l’intérêt de l’industrie qu’un grand nombre d’ouvriers cherchent de l’emploi, parce qu’ainsi le prix de la main-d’œuvre, et, pai suite, le prix de revient, baissent. Il ajoute qu’il avait souvent augmenté ses bénéfices en remplaçant des hommes faits par des apprentis. Quand on lui demanda ce que devenaient, d’après lui, les ouvriers renvoyés et leurs familles, il répondit: ((Je l’ignore ; mais je m’en remets pour ceci à l’action des lois naturelles qui régissent la société. » En parlant ainsi, Nasmyth formulait la pure doctrine économique. Mais le christianisme aurait parlé un autre langage.

Ainsi, à mesure qu’elle perfectionne ses procédés et qu’elle pousse plus loin l’emploi des niachines et la division du travail, la grande industrie améliore la condition des classes inférieures en leur livrant à meilleur marché les produits fabriqués; mais, en même temps, elle augmente la distance qui sépare le capitaliste du travailleur. L’art i '^aii, le petit entrepreneur, le petit industriel sont écrasés par les

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grandes fabriques. Ceux qu’on a appelés les hauts barons de la finance et de l’industrie, restent les maîtres du monde économique.

Il est une autre cause encore d’où proviennent les aspirations socialistes : c’est l’instabilité des conditions, les inquiétudes, les aspirations démesurées qui en résultent. Cette instabilité est produite par l’égalité civile et par la liberté des transactions. Au moyen âge, chacun était rivé à sa place, mais, en même temps, son sort était assuré.

L’ouvrier était protégé contre la concurrence par les privilèges des métiers. Pas de crise ni de chômage. Le travail avait une clientèle connue et toujours la même. La situation des boutiquiers était aussi assurée que celle de l’artisan. Au même comptoir, les générations se succédaient, vivant de la même façon. Les marchands qui trafiquaient avec l’étranger, comme Jacques Cœur en France, ou les grands banquiers italiens, comme les Peruzzi, — les amis d’abord, puis les créanciers non payés d’Édouard III et de l’Angleterre, — avaient seuls plus de facilités pour se mouvoir et plus de moyens pour s’enrichir. Très loin au-dessus, la noblesse féodale, protégée par ses armes, ses châteaux-forts, ses richesses et les préjugés de caste, vivait dans UT monde à part et inabordable.

La société se trouvait ainsi complètement enchaînée dans le réseau compliqué de ses coutumes traditionnelles. Elle était immobile mais stable. C’était un régime de classes superposées, semblable à celui qui a donné à l’Égypte ancienne une assiette si solide et une durée si longue, et qui a laissé, là-bas comme ici, de si prodigieux monuments.

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Les hôtels de ville et les cathédrales du moyen âge rappellent, par leur masse indestructible, les pyramides et les temples des bords du Nil.

Incontestablement, la condition matérielle des hommes est meilleure aujourd’hui. Jadis, les souffrances des individus étaient parfois extrêmes, parce que la violence des grands n’était pas arrêtée par la main tutélaire et toutepuissante de l’État, et parce que le commerce et la science n’étaient point là pour combattre la disette et les maladies. La société était constamment troublée par les guerres locales et, périodiquement, décimée par la famine et la peste; mais en temps ordinaire, lésâmes étaient calmes et, en temps d’épreuves, résignées. Toutes ces institutions du moyen âge, qui étaient en même temps des entraves et des refuges, ont disparu. La liberté et l’égalité proclamées pour tous ont nivelé le terrain où se déploie et se déchaîne la concurrence universelle.

Cette compétition générale est la cause de tous les progrès, le grand ressort de l’activité industrielle, la source de notre puissance ; mais elle produit aussi une incessante agitation, une inquiétude permanente, une instabilité universelle, Nul n’est content de son sort ; nul n’est assuré du lendemain. Celui qui est riche veut accumuler plus de richesses ; celui qui vit de son travail tremble de perdre même son gagne-pain. Chacun est libre ; chacun se fait sa destinée ; il n’y a plus de classes fermées, plus de métiers clos ; l’égalité de droit est complète ; mais l’inégalité de fait subsiste et elle irrite d’autant plus que chacun peut aspirer à tout. Il y a d’autant plus de déceptions qu’il y a

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plus d’espérances éveillées. Tous peuvent arriver, maïs tous n’arrivent pas, et ceux qui restent en bas envient et maudissent ceux qui s’élèvent au-dessus d’eux.

Jadis, les hommes n’étaient pas tourmentés ainsi par le besoin de changer de condition, parce qu’ils n’en voyaient pas le moyen. Ils n’avaient ni l’ambition de parvenir, ni la soif d’accumuler des richesses, car cela était hors de leur portée. Leur sort étant fixé ici-bas, c’était dans l’autre monde que s’étendait leur espoir, Maintenant, c’est sur cette terre qu’ils veulent être heureux et ils songent à détruire tout ce qui peut porter obstacle à la réalisation de l’égal partage des jouissances terrestres.

En même temps les hommes de notre temps poursuivent

la richesse avec bien plus d’âpreté qu’autrefois, parce qu’elle

forme la principale distinction des classes et parce qu’elle procure plus de jouissances que jadis. Elle donne le confort intérieur, le luxe raffiné et élégant, les voyages dans le monde entier, les été passés dans la fraîcheur des stations alpestres, les hivers aux bords enchantés de la Méditerranée, au lieu de la vie monotone du baron féodal, qui ne pouvait guère employer son superflu qu’à entretenir des clients. Aujourd’hui, les antiques relations de bienveillance entre maîtres et serviteurs, seigneurs et tenanciers, ont disparu. Le propriétaire et le capitaliste n’ont qu’un but : augmenter leur revenu, et, en cela, ils se conforment aux préceptes de l’économie orthodoxe, car, de cette âpre poursuite de l’argent de plus en plus généralisée, naît évidemment l’accroissement rapide de la richesse générale# D’autre part, tenanciers et ouvriers de toute espèce com-

LES PROGRES DU SOCIALISME

mencent à se pénétrer chaque jour davantage de ce mot si terrible du fabuliste : (( Notre ennemi, c’est notre maître. » La lutte des classes qui sévit en Irlande dans toute son horreur est encore une exception ; mais partout en Europe, des sentiments pareils fermentent sourdement dans les profondeurs des classes rurales. Allez en Russie, en Allemagne, en Espagne, en Italie, partout, dans les campagnes, vous entendrez des paroles de douleur, de haine et de révolte.

La propriété foncière a pris un caractère tout nouveau et sans précédent dans l’histoire. Aux époques primitives, la terre, propriété collective de la tribu, fournit à chaque famille le moyen de vivre par son travail. Aux époques féodales, considérée comme appartenant en principe au souverain, elle est la rémunération de fonctions remplies, et elle implique des services rendus, entre autres ceux de l’armée et de la justice. Aujourd’hui, dégagée de tout lien, ahranchie de tout devoir, elle n’est plus, pour qui la possède, qu’une source de jouissances. Les classes qui travaillent et les classes qui jouissent deviennent ainsi de plus en plus étrangères les unes aux autres, et ici, comme à Rome, étrangères est synonyme d’hostiles.

C’est la question du salaire, si violemment agitée de nos jours, qui donne au socialisme le caractère d’un mal intlammatoire et aigu.

Autrefois, le salaire était réglé par la coutume et souvent par un tarif officiel. Aujourd’hui, il l’est par la libre concurrence, c’est-à-dire par le rapport qui existe entre le nombre des bras et la quantité des capitaux cherchant de

INTRODUCTION

l’emploi. Ici s’applique trop souvent la loi de Ricardo , la loi d’airain, comme disent les socialistes allemands, en raison de laquelle le salaire est fatalement réduit à ce qui est strictement nécessaire pour permettre à l’ouvrier de vivre et de se perpétuer. Quand ils ont commencé à comprendre cette loi formulée par les économistes, les travailleurs se sont dit : (( Puisque notre rétribution dépend de l’offre de nos bras, cessons de les offrir à moins qu’on ne nous paye davantage. )) De là sur le continent , en Amérique, en Angleterre surtout, ces coalitions, ces grèves qui, pour ainsi dire, chaque jour, arrêtent le travail et troublent l’une ou l’autre industrie. Entre maîtres et ouvriers, c’est un état de guerre permanent, avec ses luttes, ses victoires et ses défaites, guerre civile, sourde et amère où celui-là triomphe qui peut le plus longtemps subsister sans rien gagner, lutte bien plus cruelle et plus poignante que celle qui se décide sur les barricades , à coups de fusil : tous les meubles mis en gages ou vendus, les petites économies des jours meilleurs dévorées peu à peu et enfin la misère, la faim envahissant le foyer et réduisant la femme et les enfants à crier merci.

On verra, dans ce volume, comment la liberté du commerce de pays à pays venant s’ajouter à la libre concurrence au sein d’un même pays, a donné naissance à la Ligue internationale des travailleurs. Il s’ensuit que cette lutte entre capitalistes et ouvriers s’étend partout. On peut dire que chez les nations industrielles qui forment maintenant un seul marché , deux corps d’armée sont en présence, d’un côté, les capitalistes, de l’autre, les travailleurs.

LES PROGRÈS DU SOCIALISME xxxiii

L’Internationale J aujourd’hui disparue comme organisation régulière, continue à trouver, pour répandre ses principes, des apôtres lunatiques et dévoués. C’est grâce , à leur propagande avouée ou occulte, que le socialisme a envahi tous les pays. Tl est devenu une sorte de religion cosmopolite. Il passe par-dessus les frontières; il fait oublier les hostilités de race ; surtout il déracine l’amour de la patrie et en efface même l’idée. Les compatriotes sont des ennemis s’ils sont chefs d’industrie, les étrangers sont des frères s’ils vivent du salaire. Dès que la République a été proclamée en France, les socialistes allemands se sont prononcés contre les armées allemandes et les ouvriers de Londres, de Pesth, de Vienne et de Berlin ont applaudi aux luttes et excusé les crimes de la Commune de Paris. La situation économique étant à peu près la même dans les différents pays, le socialisme trouve partout les mêmes griefs, les mêmes aspirations, les mêmes éléments inflammables. Les agitations sociales ne sont pas locales comme les révolutions politiques. Elles sont universelles comme les fermentations religieuses , parce qu’elles s’adressent à des besoins généralement sentis et à des convoitises qui dorment partout au fond de l’âme humaine. Non moins que la religion , le socialisme inspire le prosélytisme, trouve des théoriciens et des apôtres, et remplit le cœur de ses adeptes d’un fanatisme tantôt mystique, tantôt farouche. Qu’on ne se laisse pas abuser par le calme qui règne aujourd’hui. Elle n’est pas assoupie, cette haine qui naguère a mis le feu aux quatre coins de Paris

INTRODUCTION

en s’écriant : Périssent par les flammes tous les monuments qui rappellent l’inégalité !

En résumé , voici la situation que le progrès économique a faite aux sociétés modernes. Il a émancipé les ouvriers de toute entrave : il les a arrachés à l’étreinte des corporations ; il a augmenté leur salaire et leur bien-être ; mais en même temps il en a fait une classe à part, en les groupant en masses énormes dans de vastes ateliers et dans certains centres ; il leur a donné des besoins nouveaux; il a surtout éveillé en eux des aspirations illimitées et il les a exposés, sans défense, sans garantie, à toutes les fluctuations de l’industrie, si souvent bouleversées parles transformations des procédés, par les crises commerciales et par la stagnation de la vente. Le paysan est affranchi de la corvée et de la glèbe, et sa condition est souvent meilleure, mais la hausse des fermages est pour lui une cause d’inquiétudes périodiques et d’inimitiés entre le propriétaire et lui. C’est quand les ouvriers et les petits fermiers de la campagne auront appris, comme les ouvriers de l’industrie, à envier le sort des riches et à maudire le leur, que le péril qui menace nos sociétés démocratiques apparaîtra. Ce péril, le voici en deux mots : Vous donnez le pouvoir de choisir les législateurs et ainsi de faire la loi à celui qui n’a pas la propriété et dont le salaire est fatalement réduit au strict nécessaire. Vous proclamez l’égalité de droit, — et l’inégalité de fait qui continue à subsister cause plus de souffrances et devient plus irritante.

Tocqueville , le théoricien le plus clairvoyant de la démocratie, en l’étudiant aux États-Unis, n’y avait pas

LES PROGRÈS DU SOCIALISME aperçu ce danger qui, en effet, n’y existait pas alors ; mais un autre écrivain français, qui joint à la profondeur des vues l’éclat original du style, M. Dupont- White, l’a bien fait voir en invoquant une lettre de Macaulay, qui est une véritable prophétie.

Dans cette lettre de Macaulay, datée du 23 mai 1857, et adressée à un Américain, on lit :

Votre destinée est écrite, quoique conjurée pour le moment par des causes toutes physiques. Tant que vous aurez une immense étendue de terre fertile et inoccupée, vos travailleurs seront infiniment plus à l’aise que ceux du vieux monde, — et, sous Tempire de cette circonstance, la politique de Jefferson ne produira peut-être pas de désastres. Mais le temps viendra où la nouvelle Angleterre sera aussi peuplée que la vieille Angleterre. Chez vous, le salaire baissera et subira les mêmes fluctuations que chez nous. Vous aurez vos Manchester et vos Birmingham, où les ouvriers, par centaines de mille, auront assurément leurs jours de chômage. Alors se lèvera pour vos institutions le grand jour de 1 épreuve. La détresse rend partout le travailleur mécontent et mutin, la proie naturelle de l’agitateur, qui lui représente combien est injuste cette répartition où l’un possède des millions, tandis que l’autre est en peine de son repas. Chez nous, dans les mauvaises années, il y a beaucoup de murmures et même quelques émeutes ; mais peu importe, car la classe souffrante n’est pas la classe gouvernante. Ce suprême pouvoir est dans les niains d’une classe nombreuse, il est vrai, mais choisie, cultivée d esprit, qui est et s’estime profondément intéressée au maintien de 1 ordre, à la garde des propriétés. Il s’ensuit que les mécontents sont réprimés avec mesure, mais avec fermeté, et l’on franchit les temps désastreux sans voler le riche pour assister le pauvre; les sources de la prospérité nationale ne tardent pas à se rouvrir : l’ouvrage es+ abondant, les salaires s’élèvent, tout redevient tranquillité et allégresse.

J ai vu trois ou quatre fois l’Angleterre traverser de ces épreuves, et les Etats-Unis auront à en affronter de toutes pareilles, dans le courant du siècle prochain, peut-être même dans le siècle où nous vivons, comment vous en tirerez-vous? Je vous souhaite de tout cœur une heureuse issue. Mais ma raison et mes vœux ont peine à se mettre d’accord, et je ne puis m’empêcher de prévoir ce qu’il y a de pire. Il est clair comme le jour que votre gouvernement ne sera pas capable de contenir une majorité souffrante et irritée. Car chez vous le gouvernement est dans les mains des masses, et les riches qui sont en minorité, sont absolument à leur merci.

Un jour viendra, dans l’État de New-York, où la multitude, entre une moitié de déjeuner et la perspective d’une moitié de dîner, nommera les

IXTRODLXTION

législateurs. Est-il possible de concevoir un doute sur le genre de législateurs qui sera nommé? — D’un côté, vous aurez un homme d’ÉtaX prêchant la patience, le respect des droits acquis , l’observation de la foi publique ; — d’un autre côté, un démagogue déclamant contre la t}Tannie des capitalistes et des usuriers, et demandant pourquoi les uns boivent du vin de Champagne et se promènent en voiture, tandis que tant d’honnêtes gens manquent du nécessaire Lequel de ces candidats, pensez-vous, aura la préférence de l’ouvrier qui vient d’entendre ses enfants lui demander du pain? J’en ai bien peur; vous ferez alors de ces choses après lesquelles la prospérité ne peut plus renaître. Alors ou quelque César ou quelque Napoléon prendra d’une main puissante les rênes du gouvernement, — ou votre République sera aussi affreusement pillée et ravagée au XX* siècle, que l’a été l’empire romain par les barbares du V* siècle, avec cette différence que les dévastateurs de l’empire romain, les Huns et les Vandales, venaient du dehors, tandis que les barbares seront les enfants de votre pays et l’œuvre de vos institutions.

Voilà ce que Macaulay écrivait il y a peu d’années. Rapjelons-nous que les démocraties grecques ont passé par les mêmes épreuves et qu’elles y ont péri.

La liberté d’examen qui met tout en question et en doute^ l’impatience ou le mépris de toute autorité, l’ébranlement des croyances religieuses sont venus aigrir le conflit social ou détruire tout ce qui pouvait le modérer. Pliés sous une oppression séculaire, les travailleurs jadis se croyaient . faits pour entretenir les grands des fruits de leur travail, (dis croyaient inévitable, comme la pluie et la grêle, la nécessité d’être opprimés par le plus fort, le plus riche, le plus habile, le plus accrédité » (Montigny, Méinoires de Mira-beau), (( La croyance et l’obéissance étaient des héritages, dit Taine ; un homme était chrétien et sujet, parce qu’il était né chrétien et sujet. » La Révolution est venue leur dire; Levez-vous, vous êtes les égaux de vos maîtres. Aussitôt a surgi la question : Pourquoi cet inique partage : aux oisifs Populence et aux travailleurs le dénuement?

LES PROGRÈS DU SOCIALISME xxxvn

Le christianisme qui avait apporté à notre Occident les

idees d egahte et de fraternité, enseignait en même temps la soumission et la patience, car il disait aux opprimés : Cette vie n est qu’une épreuve; obéissez aux puissants supportez sans révolte toutes les privations, car elles vous seront comptées là-haut, où est votre vrai ti-ésor. Sur cette teiTe, l’miquité triomphe; mais le Royaume des deux est I hentage des déshérités d’ici-bas. - Ainsi l’Évangile, qui en éveillant dans les âmes la soif de la justice, avait semé les germes des révolutions sociales, en conjurait d’autre part explosion en ouvrant, pour les opprimés, la perspecive des fehcites d’outre- tombe. Aujourd’hui, à mesure que la foi s en va, le peuple cessant de croire en ces compensations célestes, réclame dès maintenant sa part de bonheur. Ce n’est plus dans le paradis, c’est dans la société actuelle qu il veut la réalisation des promesses évangéiques. S il ne reçoit pas ce qu’il croit mériter, s’il est malheureux, Il ne peut plus s’en consoler en pensant que ses souffrances acceptées avec résignation lui vaudront une centaple récompense. Lui démontrez-vous que cette justice qu 11 reve est une chimère et que le partage actuel des biens est déterminé par des lois naturelles, inéluctables? Alors, désespere, il dira comme les millénaires : Périsse par e feu cette société où règne l’iniquité, afin que sur ses ebris surgisse un monde nouveau; et l’on verra se propager le nihilisme. Si ceux qui fomentent des révolutions violentes s efforcent d’extirper tout sentiment religieux

c est parce qu’ils savent que le meilleur moyen de soulever le peuple est de lui enlever l’esnmV

^ ^e trouvcr en un

INTRODUCTION

en Allemagne, en Italie les paroles prononcées dans l’intimité ou dans les occasions les plus solennelles par les souverains, par les ministres, par les principaux chefs de parti : ils sont les premiers à reconnaître qu’elle s’impose à l’étude du législateur. Le roi d’Italie et le prince de Bismarck proclamaient presque au même moment que la première mission de la royauté était l’amélioration du sort des classes laborieuses. C’est qu’en effet il est difficile de ne pas trouver que ceux qui manient la bêche dans la campagne ou l’outil dans l’atelier obtiennent une rémunération insuffisante. Le privilégié, dans l’antiquité, pouvait jouir de sa richesse sans remords et contempler l’inégalité sans trouble, car il se disait avec Aristote [Polit, ^ I, ^) • m II y a dans l’espèce humaine des individus aussi inférieurs aux autres que le corps l’est à l’âme et que la bête l’est à l’homme. Propres aux seuls travaux du corps, ils sont incapables de rien faire de mieux. Ces individus sont destinés par la nature à l’esclavage, puisqu’il n’y a rien pour eux de meilleur que d’obéir. » Au moyen âge, les enseignements du christianisme étant encore incompris, le seigneur voyait aussi dans ses serfs des bêtes de somme, que l’ordre divin prédestinait à travailler pour lui. Maintenant que le principe de l’égalité de nature et de droit de tous les hommes a pénétré jusqu’au fond de nos cerveaux et de nos cœurs, il faut se retrancher dans un égoïsme inhumain ou dans une ignorance complète, pour ne pas être remué par les revendications des classes laborieuses.

Ce qui constitue une différence complète entre la situation actuelle et toutes celles que l’histoire nous fait con-

LES PROGRÈS DU SOCIALISME xli

naître, c est que la difïusion du socialisme est prodigieusement favorisée par la presse et par l’école. L’instruction olferte et meme imposée a tous, les ecoles partout ouvertes, et le livre, la brochure, le journal à bon marché répandent partout les idées de réforme radicale. Au moyen âge, les révoltes des paysans contre l’oppression, étaient des faits locaux et passagers. Il en est de même de celles du XVI® siècle. Quand on les avait écrasées, les aspirations égalitaires disparaissaient comme noyées dans le sang. Aujourd hui il n en est plus ainsi. La répression si énergique des journées de juin de 1848 et de la Commune de Paris de 1871 n’ont servi qu’à répandre au loin et à faire pénétrer plus avant dans l’âme des classes ouvrières les principes que l’on voulait étouffer. En tout pays, les socialistes célèbrent, le 18 mars, l’anniversaire de la proclamation de la Commune. Si l’on veut extirper le socialisme il faut l’atteindre dans sa source et dans ses moyens de diffusion : proscrire le christianisme , brûler la Bible , enseigner avec les philosophes anciens, 1 inégalité de nature justifiant f’esclavage ; surtout, plus d’enseignement primaire ni de journaux. L’inégalité actuelle des conditions est-elle nécessaire et permanente, répandre l’Évangile, ouvrir une école, établir une imprimerie, étendre le suffrage : autant d’attentats à l’ordre social.

Les rivalités, les guerres et les énormes années des

Etats de notre continent, hâtent aussi la propagation du socialisme qu’elles ont pour mission de combattre et elles le font de deux façons : premièrement, elles maintiennent et augmentent 1 inégalité, d’une part, en dévorant

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INTRODUCTION

une notable partie de la production qui pourrait améliorer le soit des ouvriers, et d’autre part, en créant un nombre croissant de rentiers qui vivent de l’intérêt des emprunts que nécessitent les guerres et les armements ; secondement, par le service obligatoire qui attire dans les villes, loyers plus ou moins actifs d’idées socialistes, tous les jeunes gens des campagnes, elles font pénétrer les idées subversives jusqu’au fond des hameaux où jadis se conservaient immuables les croyances et les sentiments du passé. Je ne pense pas que nulle part, jusqu’à présent, la majorité des soldats soient acquis au socialisme; il s’en faut; mais c’est là évidemment le suprême péril pour l’ordre actuel. Cet ordre repose , en définitive, sur l’appui des baïonnettes. Si ce dernier boulevard était emporté , de terribles bouleversements deviendraient inévitables.

Essayons mainienant de démêler ce que le socialisme contient d’erreur et de vérité.

Le fondement de toutes les revendications socialistes est l’affirmation que le régime social actuel a pour eifet d’accroître l’inégalité, la condition des travailleurs empirant sans cesse et la richesse des classes capitalistes et propriétaires augmentant toujours. Ceci n’est vrai qu’à moitié. Sans doute, il est incontestable que le capital s’accumule constamment dans nos sociétés industrielles en raison même de leurs progrès, et que le nombre de ceux qui vivent de son revenu augmente aussi, quoique le taux de l’intérêt et des profits tend à baisser; comme les procédés perfectionnés de la production moderne s’accomplissent de plus on plus au moyen de machines et de capitaux fixes de

LES PROGRES DU SOCIALISME

toute espèce, et que les détenteurs de ces capitaux en tirent un revenu, il s’ensuit que la totalité des intérêts et des profits perçus par la classe supérieure s’accroît rapidement. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer dans tous les pays le prodigieux épanouissement de bien-être et de luxe dont jouit la classe aisée. Mais il n’est pas exact que la condition des ouvriers empire. Ils ont profité, en certaine mesure, du bon marché des produits manufacturés , résultat de l’emploi des machines, éauf dans les grands centres, ils sont mieux logés. Ils sont partout mieux vêtus. Ils ont plus d’objets mobiliers de toute espèce. Leur nourriture est plus variée. Toutefois celle-ci est devenue, presque partout, trop exclusivement végétale, parce que le nombre des animaux domestiques n’ayant pas augmenté aussi vite que la population, la viande est devenue trop chère. Ce n’est plus de nos populations que l’on peut dire ce que César rapportait des Germains : Major pars victiis eorum in lacté, caseo, carne consistit, (De Bel. Gai. VI, 22.) Ce qu’il y a malheureusement de fondé dans les griefs formulés par les socialistes , c’est que la condition des travailleurs ne s’est pas améliorée en proportion de l’accroissement de la production , et que dans ce développement inouï de la richesse qui a eu lieu en ce siècle, la part qu’ils ont obtenue est trop minime. A l’appui de cette affirmation, je ne citerai que deux témoignages qu’on ne récusera pas et qui sont empruntés aux pays où le capital s’est accumulé le plus rapidement. M. Gladstone disait, dès le 13 février 1843 , à la Chambre des communes : (( C’est un des cotés les plus tristes de l’état social

ÏNTKüDUCiTluN

de notre pays que Taugmentation constante des richesses des classes élevées et Taccumulation du capital soient accompagnés d’une diminution dans la puissance de consommation du peuple et d’une plus grande somme de privations et de souffrances parmi les classes pauvres. » Un économiste anglais éminent, le professeur Gairne?, écrit : « La conclusion à laquelle je suis amené est cehe-ci : que la distribution de la richesse en Angleterre étant déjà très inégale, le progrès industriel augmentera encore cette inégalité , si la séparation actuelle entre les classes sociales est maintenue. » Lead. Princ. of. poL Ec. (1874), p. 340 M. Fawcett s’exprime de la même façon : « La production s’est accrue au delà des espérances les plus excessives et cependant le jour paraît aussi éloigné que jamais où l’ouvrier en obtiendra une large part, et dans sa misérable demeure, sa lutte contre le besoin et la misère est aussi dure que jamais. 11 en est résulté une hostilité profonde contre les principes fondamentaux sur lesquels repose la société. » {Essays and lectures on social and polit, subjects by Henry Fawcett and Millicent Garrett Fawcett, 1872, p. 4-8.)

Lorsque, considérant de haut et sans parti pris le partage des biens de ce monde , on voit , d’un côté , les travailleurs réduits au strict nécessaire et ne l’obtenant même plus à la moindre crise, et, d’un autre côté, les oisifs, les rentiers, en nombre croissant, jouissant d’un bien-être de plus en plus large et raffiné, il est impossible de trouver cela conforme à la justice, et l’on ne peut s’empêcher de dire avec Bossuet ; « Les murmures des pauvres sont

LES PROGRÈS DU SOCIALISME XLV

justes. Pourquoi, Seigneur, cette inégalité des conditions? » Sans doute, on peut répondre qu’il en a toujours été ainsi et qu’il ne peut en être autrement. Mais cet argument ne satisfait que ceux dont il légitime les privilèges.

Le socialisme demande que le travailleur jouisse du produit intégral de son travail. Rien de plus juste, semble-t-il. Cependant, si le produit a été obtenu avec le concours des

deux autres facteurs, la terre et le capital, et si ceux-ci n’ap-

partiennent pas au travailleur, celui-ci ne peut conserver la totalité du produit. Chaque facteur doit être rémunéré , • sinon il refuse son concours. La solution consiste à réunir les trois facteurs dans la même personne.

Le socialisme dit : Maintenant, le travail est subordonné au capital; c’est le contraire qu’il faudrait : le capital,

normalement, doit être subordonné au travail. — Cela est désirable, sans doute; mais pour qu’il en soit ainsi, il faut que la propriété des moyens de production appartienne à celui qui travaille : la terre au cultivateur, l’outil ou la machine à l’artisan. Cela existait jadis en une large mesure; mais maintenant, comment y parvenir sous le régime de la grande industrie? Voilà le problème à résoudre.

Le socialisme veut que la richesse ne soit plus le privilège de l’oisiveté et que , qui ne travaille pas ne récolte pas. C’est exactement ce que dit si énergiquement saint Paul : Qui non-laborat , nec manducet. L’homme, comme tous les êtres animés, a des besoins et certains moyens d’y pourvoir. S’il satisfait les premiers sans faire usage des seconds, ce ne peut-être qu’en contrevenant à la loi naturelle et grâce à certaines lois artificielles qui permettent

INTRODUCTION

aux uns de subsister aux dépens des autres. — Ceci paraît évident; mais ces faits sont la conséquence de la propriété quiritaireetdudroit de succession; or, à moins qu’on n’en trouve de meilleures, ces institutions sont indispensables pour stimuler la production. Ce qu’il faut donc découvrir, c’est comment on peut faire en sorte que, suivant le vœu de saint Paul et conformément au droit et à l’ordre naturel, le bien-être soit en raison directe de l’activité et en raison inverse de l’oisiveté.

Les machines, disent les socialistes, devaient affranchir l’ouvrier et diminuer ses heures de travail. C’est plutôt le contraire qui est vrai : elles enrichissent ceux qui les possèdent, mais rendent plus dure et plus asservissante la tâche de ceux qu’elles emploient; plus est grand le capital engagé dans l’atelier moderne , plus il est urgent qu’il ne chôme jamais, car, quand il s’arrête, il dévore son intérêt. Jadis, la nuit apportait à tous le sommeil, et le dimanche, le repos. Aujourd’hui, sur les chemins de fer, sur les bateaux à vapeur, dans les mines, dans les usines, dans les bureaux le travail n’admet plus ni trêve, ni relâche. Gomme s’écrie Hamlet : a Quel peut être le but de cette activité haletante qui fait de la nuit la compagne de travail du jour? » La machine ne remplira ses promesses et n’apportera aux hommes plus de loisirs, que quand elle appartiendra aux ouvriers qui la mettent en œuvre. En ce point, les socialistes peuvent invoquer l’opinion de Stuart Mill, qui a dit comme eux : (( Jusqu’à présent, les machines n’ont pas abrégé d’une heure le travail d’un seul être humain. )>

Les socialistes affirment que la puissance des moyens de

LES PROGRÈS DU SOCIALISME XLVii

production est déjà actuellement assez grande pour fournir à tous une aisance suffisante, si le produit était plus également réparti. En effet, lorsqu’on fait le compte de la quantité considérable de choses inutiles, superflues ou même nuisibles qui accaparent une si large part des heures de travail, on est porté à croire que si elles étaient exclusivement consacrées à créer des choses utiles, il y en aurait assez pour satisfaire largement les besoins de tous. L’inégalité fait naître le superflu et le luxe qui détournent le capital et le travail de la production du nécessaire; d’où le dénuement du grand nombre. « S’il n’y avait pas de luxe, dit Rousseau, il n"y aurait pas de pauvres. » « Tant d’hommes étant occupés à faire des habits pour un seul, le moyen qu’il n’y ait bien des gens qui manquent d’habits? » (Montesquieu, Esp. des Lois, VII, 6.)

S’appuyant sur la théorie de la rente telle qu’elle a été exposée par la science économique, les socialistes reprochent au régime actuel de faire arriver aux mains des propriétaires tout l’avantage résultant des améliorations sociales, en violation du principe généralement admis qui admet le travail comme source de la propriété. Ici encore ils peuvent invoquer l’opinion de Stuart Mill, car il demande que l’accroissement de la rente, qui n’est pas le fruit des efforts du propriétaire, Vunearned incrément, comme il l’appelle, soit attribué à l’État.

Parmi les phénomènes économiques de l’ordre actuel, celui que les socialistes attaquent avec Se plus de véhémence, c’est la libre concurrence. Elle réduit, disent-ils, la rémunération des ouvriers au minimum. Elle abaisse la

INTRODUCTION

qualité des choses vendues. Elle crée l’hostilité des intérêts et elle n’assure même pas la compensation promise du bon marché , car les plus forts industriels ruinant les plus faibles, acquièrent ainsi un monopole, dont ils profitent pour relever les prix.

Mill admet que si la concurrence est la meilleure garantie du bon marché, elle ne l’est nullement de la bonne qualité. Mais il prouve clairement que si la concurrence a parfois pour effet d’abaisser les salaires quand l’offre des bras est en excès, elle a pour résultat d’élever les salaires, quand c’est le capital qui augmente plus vite que la population, et qu’en tout cas elle a cet avantage incontestable de réduire le prix des objets manufacturés, achetés avec les salaires et, par conséquent, d’augmenter la rémunéra- * ration effective de l’ouvrier. Sans la concurrence, il arriverait ce que les socialistes comme Marx reprochent aux machines, c’est-à-dire que tout le bénéfice qu’elles apportent reviendrait exclusivement à leurs propriétaires, tandis que, grâce à la concurrence, ce bénéfice profite au public, par le bon marché des produits. La concurrence n’est autre chose que la liberté sur le terrain économique. C’est par elle qu’agit le mobile le plus puissant et le seul efficace actuellement de toute activité productrice, de toute bonne gestion économique et surtout de toute amélioration. Sans doute les lois et les institutions peuvent modifier les conditions sous l’empire desquelles s’exerce la concurrence, de façon à mettre plus d’égalité entre les concurrents et de faire en sorte que chacun, possédant son instrument de travail, nul ne soit réduit à accepter une ré^

LES PROGRÈS DU SOCIALISME XLix

munération insuffisante, sous peine de mourir de faim. Alors, la vraie liberté du contrat existant, la concurrence, ressort indispensable du monde économique, serait affranchie de la plupart des funestes effets qu’on lui reproche maintenant.

L’historien Ranke a démontré que le protestantisme, par ses attaques contre l’Église romaine, a provoqué, dans le sein de celle-ci, une réforme qui lui a infusé une vie nouvelle. De même les économistes les plus savants de notre temps reconnaissent que les critiques parfois exagérées, mais souvent aussi très fondées, dirigées par les socialistes contre la société actuelle ont fait accomplir à l’économie politique d’incontestables progrès. Ainsi les économistes affirmaient que notre organisation sociale était le résultat « de lois naturelles » et constituaient même « l’ordre naturel ». Il s’ensuivait, comme le dit Gairns, que la classe aisée tirait de ses lectures des économistes la confortable conviction que le monde actuel n’était pas loin d’être parfait et que, par suite, elles leur faisaient repousser, sans examen, comme chimérique, toute idée d’une organisation meilleure. Actuellement, la plupart des économistes reconnaissent que tout ce qui concerne la répartition des richesses, dépend des coutumes et des lois, que ces lois ont varié aux différentes époques, et que par conséquent, une application plus rigoureuse de la justice peut beaucoup les améliorer. NaguèreJ, les économistes s’occupaient principalement de l’accroissement de la production ; ils décrivaient la distribution de la richesse, sans rechercher si elle était conforme au droit, et ils n’étu-

£ INTRODUCTION

diaiont le travail que comme un agent naturel de la production. Aujourd’hui, on reconnaît de plus en plus que la question qui domine les autres est celle de la répartition; qu’il faut en tout problème, considérer surtout le côté éthique et juridique, et que la juste rémunération du travailleur est ce qui importe le plus quand on s’occupe du travail. L’un des économistes les plus distingués de l’Allemagne, le professeur Schœnberg, dit : ((Le socialisme a forcé l’économie politique à reconnaître qu’elle n’est pas simplement la science naturelle de l’égoïsme humain, mais qu’elle doit formuler un système de gestion movdi\e[ethische Wirthschaft) des intérêts sociaux. »

L’erreur capitale de la plupart des socialistes est de ne pas tenir assez compte de ce fait certain que le mobile essentiel du travail et de l’économie est l’intérêt individuel. Certes, les âmes purifiées par les principes élevés de la religion ou de la philosophie obéissent aux sentiments de charité, de dévouement et d’honneur, mais pour la production régulière de la richesse, il faut le ressort de l’intérêt et de la responsabilité. Il s’ensuit qu’un régime com- : muniste sera toujours une exception. Au contraire, une organisation qui réaliserait ce desideratum de tous les so-j

cialistes : Au travailleur la pleine jouissance du produit de " son travail^ assurerait à l’activité économique le stimulant! le plus puissant et la récompense la plus équitable. \

Une autre erreur des socialistes, plus funeste encore que la précédente pour la cause qu’ils défendent, consiste à croire qu’une nouvelle organisation sociale peut être établie par la loi, à la suite d’une insurrection triomphante.

LES PROGRES DU SOCIALISME Li

Sans doute une assemblée révolutionnaire peut facilement détruire bien des choses, confisquer des biens, couper des têtes, prélever même toute la rente sous forme d’impôt foncier. Mais introduire dans l’industrie un mode collectif d’exploitation et faire marcher une entreprise sous forme coopérative serait au-dessus de ses forces, car de semblables réformes, ainsi que l’a si admirablement montré Stuart Mill dans ses Chapters on Socialism, supposent chez les ouvriers un degré plus élevé de culture intellectuelle et morale, et ils ne peuvent l’acquérir que peu à peu. L’impuissance, en fait de réformes économiques d’une révolution socialiste même triomphante, est clairement démontrée par la stérilité absolue, sous ce rapport, de la Commune de Paris en 1871 et des Communes espagnoles de Carthagène et de Séville en 1873.

Si le progrès de l’humanité n’est pas une chimère, comme celui de la démocratie est, d’après Tocqueville, « le fait le plus continu, le plus ancien et le plus permanent de l’histoire », il s’ensuit que plus d’égalité finira par s’établir parmi les hommes; mais ce n’est point par la violence que s’accompliront les transformations sociales. Les attentats et les insurrections ne peuvent avoir qu’un seul résultat : provoquer une compression à outrance et amener la restauration du despotisme. Quel mal n’ont pas fait les régicides allemands Hœdel et Nobiling à la cause dont ils se disaient les champions ! Si les socialistes exposaient leurs idées avec persistance, mais avec modération et en faisant usage des arguments si puissants que la science économique met en leurs mains, ainsi que l’ont fait Stuart Mill et l’ancien mi-

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