Loc. cit
tiques doivent aboutir à mépriser tout intérêt supérieur à leurs instincts, et accepter avec empressement tout principe, tout système qui n'encourage pas seulement mais sanctionne dans une certaine mesure leurs appétits. On comprendra encore que des hommes, arrivés à cet ordre d'idées, puissent parfaitement, avec plus ou moins de bonne foi, se donner pour les apôtres d'un nouvel Évangile dont ils seront tout à la fois les créateurs, les hérauts et les défenseurs. Qu'on ajoute à tout cela un état de choses où la petite propriété n'existe presque plus où les petits industriels ne trouvent plus moyen, du moins immédiatement, de résister à la concurrence des grands producteurs, où le capitalisme soit parvenu, chez un grand nombre de ses représentants, à l'apogée de régoïsme,où le vice, le luxe, l'usure absorbent de plus en plus une partie notable des ressources privées, où la propriété et tout ce qui procure le bienêtre se trouve mal réparti, où des révolutions aient déjà eu lieu, et aient laissé derrière elles, en troublant la notion de l'ordre et de la morale, je ne sais quel esprit d'inquiétude, quelle soif de nouveautés, où enfin le sentiment religieux soit presque éteint, et on ne trouvera pas étrange, étant donné cette situation, que le socialisme soit arrivé à son complet développement.
Naturellement il ne faut pas croire que tout cela se produise en même temps et coup sur coup ; on n'y arrive, au contraire, que par degrés et insensiblement ; parfois même, pendant longtemps, cette œuvre de destruction échappe à notre attention ; nous ne nous en apercevons que lorsqu'elle a presque achevé son cycle ; et même alors, nous persistons à ne pas nous en rendre exactement compte et nous attribuons volontiers tout le mal à l'influence de tel ou tel individu, de tel ou tel livre Sur ce point du reste on peut facilement se faire illusion, au moins dans une certaine mesure. Il est certain, en effet, que tout principe novateur, tout écrit subversif, qui flatte adroitement certaines passions, peut et doit, s'il a le champ libre, corrompre un peuple avec plus ou moins de rapidité. Mais lorsque la corruption survient d'une manière soudaine et universelle, lorsque des doctrines, si contraires au bien social, peuvent se propager rapidement et rencontrer une faveur extraordinaire, alors l'illusion cesse ; l'habileté et la popularité des écrivains et des orateurs ne suffit pas à expliquer un pareil
phénomène ; il faut que quelqu'autre fait beaucoup plus grave soit venu ébranler et prédisposer l'esprit des masses. Or ce fait, cet élément se compose précisément de l'ensemble des désordres sociaux que nous signalions tout à l'heure, désordres qui ont fini par envahir l'Allemagne, comme ils avaient déjà envahi les autres pays. Celle-ci avait été ébranlée par l'irréligion et par la propagation de la philosophie positiviste et matérialiste dans ses écoles et dans ses universités qui étaient devenues absolument athées — nous aurons l'occasion d'y revenir ; — elle fut ensuite travaillée par les éléments révolutionnaires qui s'étaient formés dans la longue lutte de l'émancipation politique et qui ont fourni des recrues considérables à l'armée du socialisme. Les principaux socialistes se trouvent, en effet, parmi les hommes politiques qui, en 1848, inaugurèrent le mouvement révolutionnaire et l'ont continué, quoique avec des succès divers, jusqu'à nos jours. A cet important facteur il faut ajouter les tristes conséquences issues d'un système économique utilitaire et partant complètement faux. Le plus grave de ses effets immédiats a été, sans contredit, que le capital, en Allemagne comme ailleurs, méprisant les lois d'une saine morale, ait souvent exercé une action barbare, et soit devenu une force d'absorption, et non de productivité, de sorte que la richesse a semblé se concentrer dans les mains de quelques-uns sans que le travail humain en tirât profit, comme l'eût voulu la justice. En outre le capitalisme, n'ayant plus la notion exacte de son rôle vrai et salutaire, a fini par devenir souvent d'une inhumanité toute païenne tant en Allemagne que dans les autres pays. Aussi l'a-t-on vu maintes fois créer une situation si tyrannique et si déplorable aux ouvriers — surtout à la femme et aux enfants — que nous sommes aujourd'hui obligés de demander à l'État des lois de protection pour ces infortunés. A ces maux causés par le fonctionnement irrégulier du capital, venaient en même temps s'ajouter, comme conséquence nécessaire, l'usure qui ne pouvait tarder à prendre en Allemagne, comme ailleurs, des proportions effrayantes (i). Et
I. Quand la Prusse eut aboli, la première, les mesures répressives de l'usure par la loi du 12 mai 1866, loi étendue depuis à tout le reste de l'Empire, il s'éleva de telles plaintes que, au commencement de l'année 1879, le ministère de Bavière prescrivit une enquête qui constata l'existence de Sociétés organisées pour pratiquer l'usure, ayant un siège social et un cercle d'action. Le ministre déclara que le mal était arrivé à un tel point qu'il rendait nécessaire un prompt et énergique remède. La question ayant été
c'est là sans doute le premier et le plus puissant motif de la haine — rien moins que chrétienne,du reste, — qui se manifeste, depuis un certain temps, contre les juifs. C'est parmi ces derniers, en effet, que s'est toujours recruté le plus grand nombre des usuriers. Nous n'entendons pas par là unir notre voix à la clameur qui s'élève de maintes parts contre les juifs et nous n'avons aucune sympathie pour l'antisémitisme actuel ; au contraire, nous croyons indigne de tout vrai chrétien de faire une chasse sauvage à l'homme et d'éditer des lois de persécution qui, entre autres graves défauts, ont celui d'être des armes à double tranchant (^).
portée au Reichstag, la Commission nommée pour examiner deux propositions relatives à ce sujet, déposa un rapport des plus remarquables ; on y apprend que les petits capitalistes prêtent à des usuriers qui font valoir leur argent en en retirant un intérêt énorme. L'usure n'a pas disparu, l'argent n'a pas baissé de prix, et au contraire l'intérêt s'est élevé. Le moyen pratique employé par les usuriers en Allemagne est le suivant : ils commencent par prêter soit aux ouvriers, soit aux bourgeois, à un taux qui paraît équitable. Mais aussitôt que l'emprunteur, empêché de payer à l'échéance, demande un sursis, le prêteur lui fait payer sa complaisance en exigeant 20 et 25% d'intérêt. On lit dans le rapport : « On a constaté de différents côtés en Allemagne que les abus de l'usure se sont développés dans des conditions inconnuesjusqu'ici. L'expérience montre que l'équilibre économique entre les besoins de l'emprunteur et les exigences du prêteur ne pourrait s'établir de soi-même. . . il faut donc une loi répressive de l'usure. On objecte que les lois portées contre les usuriers n'empêchent pas l'usure ; quand bien même le fait serait vrai, que prouverait-il ? Les lois contre le vol empêchent-ils qu'il y ait des voleurs ? » Les membres de la Commission ont ainsi défini le délit d'usure : « Le fait de celui qui abuse de la faiblesse ou de l'inexpérience d'autrui pour prêter à un intérêt dépassant l'intérêt usuel, » Ce déUt sera puni de peines sévères par les tribunaux, au jugement desquels sera laissée l'application de la loi (V. Union éco?iomique, etc., d'Angers, ler juillet 1880),
Caton le Censeur traite l'usure plus sévèrement encore ; il l'assimile non pas à un vol, mais à un homicide ; car, dit-il, « le voleur est généralement un pauvre qui cherche à améliorer son sort aux dépens du riche, mais l'usurier est un riche qui spécule sur la gêne du pauvre pour s'enrichir davantage. »
I. Lorsque, en Allemagne, à propos précisément de l'augmentation toujours croissante des extorsions usuraires, à la réouverture du Parlement, le 10 novembre 1880, une pétition fut présentée au Prince de Bismarck, lui demandant de restreindre les libertés accordées aux juifs et plusieurs de leurs droits civils, les députés du Centre catholique, tout en n'ignorant pas qu'un grand nombre de juifs avaient applaudi et pris une part active aux mesures du Kulturkampf, ne se laissèrent pas ébranler et repoussèrent les motions proposées. Les raisons qu'ils invoquèrent en cette circonstance méritent d'être rapportées. En effet, après avoir flétri, comme ils le devaient, les procédés iniques des usuriers, ils refusèrent de restreindre la liberté des professions pour les juifs, déclarant que ce serait contraire au principe établi de l'égalité de droits civils, et remarquant que rien n'empêcherait, du moment où l'on admettait des restrictions pour les juifs, de les appliquer ensuite aux catholiques, surtout dans un pays protestant. En outre, ils trouvaient inopportun d'exaspérer par des mesures déraisonnables les juifs auxquels leurs richesses donnent une force considérable et qui peuvent causer de graves préjudices aux industries non Israélites. Ils croyaient, du reste, qu'en relevant le sentiment chrétien dans les masses, il serait plus facile de résister à ce nouveau genre d'envahisseurs qu'en recourant à des mesures de persécution.. Pour être exacts, nous devons ajouter que les juifs ont fini par
De plus nous n'hésitons pas à reconnaître que, parmi ces persécutés, il peut se trouver et il se trouve en réalité des cœurs humains et charitables, tandis que malheureusement on rencontre parfois même parmi les chrétiens des gens avares et inhumains. Nous irons plus loin : si la société chrétienne ne s'était pas écartée du droit chemin ; si au contraire elle était restée forte et morale, elle aurait trouvé en elle-même le plus puissant rempart contre les atteintes de ce mal social. Mais corrompue en grande partie, non seulement elle n'a pas résisté, mais elle s'est mise d'elle-même à suivre l'exemple qu'on lui donnait. Ce qui toutefois n'empêche nullement que les juifs, pris dans leur ensemble, aient de très grands torts envers notre société, torts que, dans leur propre intérêt, ils devraient s'empresser de réparer. Il n'est pas moins vrai aussi que sur beaucoup d'entre eux retombe, du moins en partie, la responsabilité des maux de la société moderne.
Qui donc a contribué davantage à propager l'adoration du veau d'or, qui est aujourd'hui devenue la religion la plus répandue, religion en vertu de laquelle on tue moralement une si grande quantité d'hommes? Ce sont eux également qui, s'étant rendus, presque partout, maîtres delà presse, de la finance, de la bureaucratie,du commerce,des industries,se sont servis de ces forces dans un sens absolument contraire au bien social. En effet, non contents d'encourager ouvertement tous ceux d'entre eux qui, profitant des malheurs, de l'ignorance et même des vices de l'ouvrier, mettaient le grapin sur lui et ne le lâchaient
comprendre et apprécier l'action des catholiques et qu'ils ont été presque les seuls, au Landtag, à voter en faveur de la proposition Windthorst, tendant à arrêter la lutte contre l'Eglise catholique. Nous devons aussi remarquer que les Papes, s'inspirant précisément des maximes de l'Evangile, ont été les seuls à défendre les juifs et à leur offrir un asile quand ils étaient persécutés dans toutes les parties du monde ; protection que les juifs ont trop souvent oubliée, ce qui n'empêche pas que les Papes aient toujours conseillé aux chrétiens de se défendre contre les injustes attaques des juifs, mais par des moyens de défense qui ne s'écartaient jamais des règles de la charité chrétienne.
Il n'est pas inutile de noter ici que Berlin compte plus de 60,000 juifs. La Russie, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Turquie d'Europe et la Grèce, qui comptent environ 115,580,000 habitants, renferment 5 millions de juifs. Les pays de race latine semblent, au contraire, peu favorables à l'expansion juive. Ainsi l'Italie, la France, l'Espagne, qui ont une superficie de 25,674 lieues carrées, avec une population de 84 millions environ d'habitants, ne comptent en tout que 90,000 juifs. Les pays anglosaxons, l'Angleterre, l'Allemagne, la Scandinavie, l'Autriche allemande, la Suisse, le Danemark et la Hollande, qui comptent 85, 458 lieuescarréesdesuperficie et 110,169,000 habitants environ, ont 850,000 juifs. Bref, les pays latins comptent 3 juifs par lieue carrée, les anglo-saxons 24, les grecs-slaves 35. (V. Le Bien /'«^^//c de Gand, 29 janvier 1881, elle Physikalbck-Statisticher /i^/r/j d'Andrée et Peschel.)
qu'après l'avoir dépouillé de tout son avoir, ils ont poussé de mille manières les chrétiens à faire de même. Les désordres du capitalisme mal compris ont de cette façon trouvé en eux le plus solide appui, et c'est d'eux que la petite propriété a reçu les plus grands coups (i).
Faut-il s'étonner après cela que l'ouvrier et le petit propriétaire, voyant leurs biens et leur existence même abandonnés sans sauvegarde aucune à la rapacité insatiable du capitaliste inhumain ou de l'usurier, soient tombés dans la démoralisation la plus complète et, confondant les innocents avec les coupables, aient embrassé, avec un frénétique enthousiasme, les doctrines qui préconisaient et promettaient la destruction de tout capital et de toute propriété individuelle ? « La démence de l'usure de la part du capital, fait justement observer un savant prélat autrichien, Mgr Greuter, porte à envisager comme un moyen de salut la démence de la démocratie sociale. Ajoutez-y les conséquences désastreuses de l'imperfection des lois contre l'usure. Les actes d'usure les plus iniques, ceux que le sens moral du peuple regarde avec la plus profonde horreur et le plus grand mépris, non seulement sont considérés comme légaux par les tribunaux qui ordonnent de les respecter, mais les juges rendent leurs arrêts au nom de l'empereur et les basent sur de prétendus motifs de droit (2) ! » On comprend alors que la loi finisse par apparaître aux masses comme une succession continue d'injustices, et que le souverain devienne à leurs yeux le plus impitoyable des tyrans ! On comprend que,
1, Voici ce que racontait à ce sujet le Prince de Bismarck au Landtag prussien dès l'année 1847 :
« ... Je connais, disait-il, une contrée qui a une nombreuse population juive dans les campagnes ; les paysans ne peuvent rien y revendiquer en propre sur la terre qu'ils occupent : du lit jusqu'à l'attisoir, tout le mobilier appartient au juif, le bétail qui est dans les étables lui appartient et il faut lui en payer le louage, la moisson qui n'est pas encore mûre, et enfermée dans les greniers est au juif qui vend au boisseau au villageois ce dont il a besoin pour sa nourriture ou pour les semences. De ma vie je n'ai
entendu parler d'une semblable usure exercée par des chrétiens » [W.Le Courrier de
Bruxelles, 31 janvier 1881, n. 31). A différentes reprises Bismarck a répété les mêmes accusations.
2. Extrait d'un remarquable discours de Mgr Greuter député au parlement autrichien. (V. le journal Le Monde des 9, 14, 15 février et 2 mars 1881, article: La Question sociale au Reichstag de Vienne. )
Il est bon d'ajouter qu'en 1882 et plus tard en 1888, les lois sur l'usure ont été sensiblement modifiées et que les peines les plus sévères ont été portées contre quiconque, abusant de l'ignorance ou d'un besoin extrême, extorque, pour le prêt du capital, des compensations sup; rieures aux compensations ordinaires du marché.
incapables de pénétrer les dernières conséquences de certains systèmes, elles ne regardent pas seulement comme juste mais <:omme sacré tout ce qu'ont imaginé et écrit Engels, Rodbertus, Marx et Lassalle sur les abus du capital au préjudice des ouvriers, sur les usurpations et les rapines auxquelles ces derniers sont continuellement exposés, sur le mépris de leurs droits les plus sacrés, et sur la rémunération insuffisante de leur travail.
Le malheur est que l'on prétend détruire une tyrannie par une autre d'autant plus fâcheuse qu'elle serait plus générale, plus intolérable et moins réparable, parce qu'elle est de sa nature antichrétienne (i).
I. Un fait à remarquer et dont l'on ne saurait jamais tenir assez compte, c'est qu'il n'existe pour ainsi dire pas de discours et de manifeste socialiste qui ne renferme un acte d'hostilité contre la divinité et le christianisme. Les socialistes n'ont pas seulement affecté de ne paraître imbus d'aucune idée religieuse ; ils se sont encore appliqués de toutes leurs forces à afficher plus que de l'aversion, de la haine pour toute forme religieuse. Socialisme et impiété religieuse marchent de pair à leurs yeux. Ainsi, par exemple, au congrès socialiste de Gand, en septembre 1877, on fit la déclaration suivante :
« Nous aurons le plaisir d'assisterà l'agonie des prêtres Couchés dans les fossés
des routes, ils mourront de faim lentement, terriblement sous nos yeux. Ce sera notre vengeance, et pour le plaisir de cette vengeance joint à une bouteille de Bordeaux, nous vendrions volontiers notre place au ciel ! Que disons-nous? Le ciel? Nous n'en voulons pas. Ce que nous désirons c'est l'enfer, l'enfer avec tous les plaisirs qui le précèdent, et nous abandonnons le ciel au Dieu des papistes. » (Applaudissements. J Et dans le Mii-abeati, l'organe du socialisme belge, nous lisons : « L'idée de Dieu est immorale et absolument contraire à tout progrès » ; ce à quoi L Ami du peuple ajoute : « Nous serons esclaves tant que vivra un seul prêtre, nous déclarons une guerre à mort à la réaction triomphante, au droit divin, à la république bourgeoise, au capital, à l'Eglise, à l'État, en un mot,à toutes les manifestations de la vie sociale actuelle. » De son côté le Vorwaeris, moniteur du socialisme allemand, constatant, dans le numéro du 25 mars 1877, que les progrès du socialisme laissent à désirer en Hollande, en accuse spécialement la vivacité des sentiments religieux de la population, et ajoute : « Pour que le socialisme se développe, il faut certaines dispositions morales, une certaine atmosphère spirituelle, il faut extirper de la tête du peuple les vieux préjugés et principalement les mystères et les dogmes qui s'appellent religion. » Le même journal, se plaignant du peu de sympathie des ouvriers de Miinster en WestphaUe pour les idées socialistes, l'attribue à ce que « les prolétaires de ce pays ne savent que prier et travailler ». Puis la section centrale de l'Internationale de Madrid, dans son programme de 1869, adressé aux ouvriers de tous les pays, écrit : « Notre patrie et notre religion sont l'humanité ; le monde appartient à l'humanité. »
Conformément à ces maximes, la Commune de Paris, par décret du 2 avril 1871, statuait : « Art, le^. L'Église est séparée de l'État. Art, 2. Le budget des cultes est supprimé. Art. 3. Les biens de main-morte, meubles ou immeubles, appartenant aux congrégations religieuses, sont déclarés propriété nationale. Art, 4. Une enquête sera faite immédiatement sur ces biens. » Quelques années après, au congrès de Lyon, janvier 1878, le citoyen délégué Sanlaville fait entendre publiquement ces paroles : « Arrachons l'ouvrier à ce monstre dégoûtant qui a sa tête à Rome et dont les innombrables bras étreignent le monde entier, monstre appelé avec beaucoup de raison la pieuvre noire. Il n'est pas besoin de le dissimuler, on doit détruire avec acharnement
Il suffira pour s'en convaincre de considérer tout ce que nous avons exposé jusqu'ici et de constater que la quintessence du socialisme se trouve en réalité condensée dans cette terrible formule : constituer la société de façon que, même dans ses rouages les plus infimes, elle dépende entièrement et toujours d'une unique autorité athée, appelée Etat, à laquelle serait dévolu un pouvoir illimité d'abuser de toute loi et de tout droit afin de restreindre, poursuivre, détruire la propriété individuelle en l'attaquant dans chacun de ses éléments, dans chacune des phases de son développement ; en réduisant les hommes à la condition de machine ; en réduisant toute chose en instruments aux mains toutes-puissantes de l'Etat (i). Quant aux résultats finals d'un tel système, il est, ce nous semble, assez facile de les prévoir : ou le despotisme le plus effréné, une sorte de servitude universelle, ou la barbarie du paganisme avec toutes les misères qui en sont les compagnes inséparables. Et chacun sait jusqu'où peut se porter cette barbarie, quand on lui donne l'occasion d'en venir à l'application pratique des
l'Église et le confessionnal, qui sont les abattoirs de l'intelligence. » Et le citoyen délégué Marion ajoute : « Il convient de débarrasser l'esprit de l'enfant de l'étude funeste du catéchisme, de la religion, etc. » L'un des statuts de la société internationale d'Italie porte : « Chacun prendra pour base de ses principes religieux la libre pensée ou l'adhésion à une secte quelconque ennemie de l'Eglise catholique... On devra prêter main forte à tout ce qui peut nuire au catholicisme et favoriser le protestantisme... En cas de guerre avec l'étranger, il faut de suite passer à l'action ; incendier le plus grand nombre d'églises et en particulier le Vatican, forcer les prêtres à emigrar et réveiller dans les masses le souvenir historique des Vêpres Sicihennes. » Ces enseignements semblent avoir inspiré l'assemblée socialiste tenue à Berlin le 20 septembre 1890. Là un conseiller municipal, Voigtherr, après avoir déclaré que Dieu n'existe pas et que les saintes Ecritures et le catéchisme sont des fables pour les enfants, ajoutait : « Il faut sortir en masse des églises reconnues par l'Etat, en finir avec toutes les religions positives et montrer ainsi aux non sociaUstes que les socialistes ne craignent pas la divine Providence quoique leurs adversaires s'égosillent à l'invoquer et se fassent delà religion une arme pour la lutte des partis.» — En face de professions de foi aussi claires, il nous semble tout naturel de demander ce qu'il faut penser des gouvernements qui, en proie à un étrange et funeste égarement, s'appliquent à combattre l'Église et à en paralyser l'action bienfaisante. N'est-ce pas là creuser sa propre tombe ? ( V. Le Bien Public de Gand, 13 sept. 1877. — Winterer, Soc. Contemp., p. 85, 92, 123, 143. — LaNazio?ie de Florence, 23 sept. 1890. — Le Jourfial de Bruxelles, 22 sept, 1890, et les journaux et délibérations des congrès socialistes indiqués ci-dessus. )
I. Tel est le résumé des principes énoncés dans les divers congrès socialistes, notamment dans celui de Gotha, 1875 ; dans un autre tenu par les socialistes allemands à Gand, septembre 1877 ; dans celui de Suisse 1880 ; dans les conférences de Bruxelles, octobre 1880 ; dans celui du Havre, novembre i88o; dans le congrès international de Zurich, 1881 ; dans celui de Berlin, 1890, et dans tous les suivants. (V. Winterer, Soc. Contemp., p, 35 et 36, et les journaux : Le Courrier de Bruxelles, 13 sept. 1880, n. 257. — Le Nord, 27 oct. 1880, n. 301. — République Française, 19 nov. 1880, n. 320. — Liberté de Fribour§, 8 oct. 1880, n. 236, etc.).
principes socialistes. Qui ne se rappelle, — pour ne citer que des faits récents, — les horreurs de la Commune de Paris et les attentats répétés contre plusieurs souverains et chefs d'État, entre autres l'épouvantable catastrophe où périt l'empereur de Russie Alexandre II (*), et le drame plus récent et non moins horrible où le président de la République Française, M. Carnot, tomba assassiné au milieu des fêtes de la dernière exposition de Lyon? Et certes il ne s'agit pas ici d'une succession fortuite de faits, indépendants les uns des autres ; non, tous, malheureusement, ont entre eux un lien identique et sont la conséquence des mêmes théories, quoique sous les noms divers de communisme, de socialisme, de nihilisme, d'anarchie (2). En réalité il n'y a que la forme qui varie, — la
I. L'empereur fut assassiné le 13 mars 1880, en revenant de chez la grande-duchesse Catherine auprès de laquelle il s'était rendu après avoir présidé une revue au manège Saint-Michel. Sa voiture, précédée et suivie de la garde d'honneur, se dirigeait vers le Palais d'hiver, lorsque, à la hauteur du théâtre Michel, une bombe éclata entre les roues. L'empereur, voyant la foule se précipiter vers la voiture et apercevant plusieurs cosaques blessés, ouvrit la portière et mit pied à terre. A ce moment une autre bombe, lancée du même côté, vint éclater aux pieds de l'empereur, qui tomba en jetant un cri. II avait les deux jambes fracassées et une partie de l'abdomen emportée. On le plaça immédiatement sur une civière et on le transporta au Palais d'hiver, où il expira une heure après au milieu de souffrances atroces. L'empereur ne fut pas la seule victime de cet attentat ; sept ou huit cosaques furent tués par les éclats de la seconde bombe, et quinze environ blessés grièvement. Les bombes étaient chargées de nitro-glicérine avec éclats de verre. Elles avaient deux enveloppes cyUndriques, l'une d'acier mince, et l'autre de fer, et l'intervalle entre les deux enveloppes était rempli d'eau pour rendre l'explosion plus violente. (Tiré d'un Rapport dip\oma.tiq\ie.) L'empereur Alexandre II avait 62 ans, et avait déjà couru cinq fois le danger d'être assassiné. Ses meurtriers, au nombre de deux, s'appelaient Ryssakoff et Elnikoff.
2. On croit souvent que les nihilistes veulent, au pied de la lettre, le rien, le néant, c'est-à-dire la destruction du monde ; d'autres s'imaginent que ce sont simplement des ennemis du despotisme, ou encore des anarchistes par goût, des destructeurs pour le plaisir de détruire, des incendiaires pour le plaisir d'incendier, des meurtriers pour le plaisir de tuer. Le nihilisme est autre chose, mais pour s'en rendre un compte exact, il faut remonter un instant dans le passé de la Russie.
Jusqu'en 1848, on aurait eu peine à croire à la possibilité d'une infiltration de l'esprit révolutionnaire en Russie. Et cependant, même à cette époque, certains signes précurseurs se faisaient déjà remarquer. Ainsi il existait à Moscou un cercle de jeunes gens très cultivés, dont les principales aspirations étaient de voir revenir la patrie à ce qu'ils appelaient sa grandeur d'autrefois. Pour bien comprendre ce mouvement, il faut se rappeler que, surtout sous le règne de Catherine — comme sous celui de Pierre le Grand, — la préoccupation principale était de gouverner la Russie de manière à éblouir l'Europe. La cour et les classes élevées embrassèrent la civilisation occidentale, et en devinrent bientôt les trop serviles imitatrices. Elles allèrent si loin, qu'elles oublièrent d'être russes d'intérêts et de cœur ; de manière qu'il y eut dans le même pays deux peuples pour ainsi dire, étrangers l'un à l'autre de langage, de mœurs et de sentiments.
Cela devait produire et produisit en effet une réaction, dont le premier résultat
manière de procéder plus ou moins violemment, plus ou moins illégalement dans l'œuvre de destruction. Au fond, les quatre dénominations se valent et ne présentent aucune différence essentielle. Toutes les quatre partent du même principe : la condamnation absolue de l'organisation sociale actuelle; et elles
fut de faire naître une littérature nationale. On se mit alors à étudier avec intérêt l'histoire et les institutions du pays, et la jeunesse entreprit de réagir contre la tendance à tout européaniser. Il est impossible cependant de frayer avec les peuples civilisés, d'en imiter les mœurs, d'en apprendre la langue, sans recevoir une empreinte plus ou moins profonde de leur pensée, et sans subir l'influence de leur développement intellectuel. Aussi arriva-t-il que le cercle des jeunes gens de Moscou, dont nous avons parlé, ressentit puissamment les nouvelles influences. Hegel devint leur évangile, et bientôt ils se prirent à discuter de tout : religion, liberté de pensée, formes anciennes et modernes de gouvernement, socialisme, etc. Trois partis se formèrent, surtout au sein de la jeunesse : le parti libéral, le parti révolutionnaire et le parti slavophile, idolâtre ce dernier des institutions russes, national en tout et pour tout, qui veut ramener toute chose à l'ancien type, russifiant quiconque parle un dialecte slave et professe la religion grecque, ou qui du moins fait l'un des deux. Pour le slavophile, l'Europe et sa civilisation sont frappées à mort, elles périront certainement si les anciens éléments de la civilisation russe ne se hâtent de les sauver. Il soutient ensuite — point essentiel — que le peuple est supérieur à l'Etat et qu'il a une unité, une vie et une valeur propres. Le peuple devient ainsi un objet d'intérêt et une source d'influence politique. Cette thèse de la supériorité du peuple sur l'Etat constituait un principe nouveau, disons mieux, profondément révolutionnaire pour la Russie. D'où l'on arriva à ce résultat contradictoire, que l'esprit conservateur des slavopbiles s'accordât pleinement avec l'esprit radical des révolutionnaires. Quel était le programme slavophile ? La nécessité de faire appel au peuple, de constituer une grande assemblée représentative de toute la nation, de propager partout l'institution de la commune rurale. Ainsi les slavophiles, sans être ,en réalité ni démocrates, ni socialistes, suivirent les tendances des uns et des autres et finirent par devenir, quoique involontairement et à leur insu, un des grands facteurs du nihilisme. Un autre grand facteur se trouve dans l'impressionnabilité du caractère russe, impressionnabilité qui le porte facilement à aller jusqu'aux extrêmes. Et comme les femmes sont, en général, encore plus impressionnables que les hommes, beaucoup d'entre elles, sans même s'en rendre compte, sont devenues nihilistes et ont poussé leurs fils dans cette voie. ^Des facteurs plus puissants encore ont été l'affaiblissement graduel et continu, surtout dans la bourgeoisie et la petite noblesse, de tout sentiment religieux, et les procédés trop arbitraires et souvent durs, avec lesquels, par la faute de la bureaucratie, sont interprétés et appliqués les ordres de l'autorité. C'est ainsi qu'on en est venu peu à peu à détruire chez la plupart le respect des lois. A tous ces motifs il faut ajouter les réformes politiques d'Alexandre II, lesquelles, quoique dictées par un esprit de généreuse équité, produisirent un effet contraire à celui qu'on en attendait. Au dire de quelquesuns, avec lesquels se trouve complètement d'accord Anatole Leroy-Beaulieu, le nihilisme est né autant parce que les réformes d'Alexandre II s'accomplirent trop rapidement et furent poussées trop loin, que parce qu'elles ne furent poussées ni assez loin, ni assez rapidement. Aussi, d'un côté, ceux, parmi le peuple, qui n'étaient pas suffisamment satisfaits, mais qui étaient déjà capables de faire entendre leur voix ; et, de l'autre, ceux dont les intérêts avaient été momentanément et en partie troublés ou dont les espérances se trouvaient déçues, vinrent grossir l'armée des mécontents et, suivant deux routes opposées, arrivèrent à la même conclusion : manifester leur mécontentement, en cherchant à renverser et à détruire l'Etat. Or c'est à proprement parler dans cette destruction, poussée à ses dernières conséquences, que réside le but, disons mieux, la raison d'être par excellence, du nihihsme.
arrivent à une conclusion identique,la destruction totale ou partielle du passé pour y substituer une nouvelle organisation qui pour les uns est déjà bien déterminée, et pour d'autres au contraire reste encore à déterminer. Telle est la seule divergence,
Il avait eu pour précurseur Herzen, admirateur enthousiaste d'Hegel, du système philosophique duquel il tira, comme ses collègues allemands, d'effrayantes déductions socialistes. Herzen naquit à Moscou en 1812 : à 22 ans, c'est-à-dire en 1834, il était déjà complètement socialiste. Il ne demandait ni une transformation politique, ni une constitution; ennemi juré delà bourgeoisie, il rêvait une révolution sociale ; il voulait l'anéantissement des idées reçues sur l'Église, l'État, la famille, la morale, le bien, le mal, et rejetait l'immortalité de l'âme et la Providence. Pour lui le socialisme « est la société sans gouvernement... la religion terrestre, la religion de l'homme... Le christianisme a fait de l'esclave un fils de l'homme ; la révolution l'a émancipé en le faisant citoyen ; le socialisme le rendra honiine. »
Dans son livre La Russie et le vieux Monde, il propose l'abolition de l'Eglise byzantine et de toutes les autres églises, du Czarisme et de toutes les autres autorités centrales, il veut réduire le monde en une masse cellulaire de petites communes agricoles et industrielles, parfaitement libres de s'unir ou non entre elles. Aucune autorité ne doit exister au-dessus de la commune rurale, et aucune classe au-dessus du groupe rural. Tous travailleront également et alors le monde vivra en paix.
La quintessence de ses pires théories, l'anneau par lequel il se rattache au nihilisme, se trouve surtout dans l'opuscule : Après la te?npête. Herzen dit entre autres choses : « Nous sommes prédestinés à être les bourreaux du passé, à le persécuter, à le suppHcier, à le poursuivre sous tous ses masques, et à l'immoler pour l'avenir. S'il triomphe en fait, démolissons-le dans l'idée, dans la conviction, au nom de la pensée humaine. » Il posa donc en principe de renier le passé. Or, le nihilisme n'est qu'un esprit de négation, poussé à l'extrême, tendant à abattre les principes existants, à étouffer les saines traditions et à démolir toute chose, y compris les sentiments les plus chers au cœur humain, sans se préoccuper de la manière de reconstruire. C'est là un caractère très particuher du nihihsme, il n'a qu'une préoccupation immédiate, faire table rase delà société actuelle. Cela ne signifie pas, toutefois, que les nihilistes négligent complètement l'avenir, ils y pensent, au contraire, mais voici comment : « Après nous, disentils, viendront des hommes nouveaux, avec des idées plus justes. Devant travailler à une oeuvre déjà commencée, leurs mains seront plus habiles que les nôtres. Nous détruirons, ils bâtiront. » La caractéristique principale du nihilisme est la satisfaction, la confiance illimitée en soi-même, portée jusqu'à l'admiration. Le nihiliste se croit infaillible et supérieur à tous les penseurs passés et présents. Rebelle à tout frein moral et religieux, à tout sentiment d'obéissance ou de dépendance, il est tout à la fois son Dieu, son roi et son père. Pour lui il n'y a d'amour que celui des sens ; le mariage est un contrat révocable à tout instant ; la science doit avoir pour base le scepticisme absolu ; quant au beau et à ses rapports avec les arts et avec la poésie, ce ne sont que sottises d'enfants. Ce nom de nihilistes, les renégats du passé ne le portent que depuis peu de temps, ils le doivent, en effet, au célèbre romancier Ivan Tourguéneff, chef de l'école vériste russe. C'est, en effet, dans son roman Pères et fils que, pour la première fois, les expressions nihiliste et nihilisme sont employées dans le sens qu'elles ont actuellement. Dans ce roman, où les pères sont les hommes vieux et les fils les hommes nouveaux, un certain Arcadius Petrovitch, homme nouveau, déclare à son oncle Paul, homme vieux, que nihiliste désigne « un homme qui regarde toute chose au point de vue de la critique, un homme qui ne s'incline devant aucune autorité, qui n'admet aucun principe sans examen, quelque soit le crédit dont jouisse ce principe. » Le nihilisme est donc la négation érigée en système, et c'est dans ce sens précisément que l'entendaient les hommes nouveaux, quand ils prirent le nom de nihilistes.
Herzen eut pour disciple Tchernycheffsky, fondateur du parti de la Jeune Russie. Celui-ci, du simple doctrinarisme scientifique, passa, toutes voiles dehors, dans la
plus apparente que réelle, qui existe entre elles, ce qui ne modifie en rien l'identité des résultats, notamment celui de faire pénétrer dans les masses un égal mépris pour tout juste principe d'autorité, une égale démoralisation et un désir égal de vengeance (^).
réforme sociale, c'est-à-dire dans le socialisme. Exilé en Sibérie, il eut pour successeur Bakunin, le boute-feu du parti, l'un des soutiens de l'Internationale, et le plus radical de tous les nihilistes. Son action ne se borna pas à la Russie, mais, comme nous aurons l'occasion de le voir en parlant de l'anarchie, s'étendit au monde entier. Il s'inspira du nihilisme pour former le système anarchique, qui est un perfectionnement de celui-là. Du reste les deux partis ont une si grande analogie, qu'à vrai dire, anarchistes et nihilistes sont la même chose sous un nom différent.
Aussi, pour ne pas nous répéter, renvoyons-nous au chapitre sur l'anarchie l'exposition détaillée des doctrines de Bakunin. De cette manière, on pourra mieux toucher du doigt ce que ce dernier et ses adeptes veulent, soit en Russie, soit dans tous les autres pays. Nous nous bornerons ici à dire un mot de l'organisation nihiliste proprement dite, dont on ne connaît toutefois que fort peu de chose. On suppose seulement qu'elle est modelée sur les principes de X Alliance internationale ùe. Bakunin ; c'est-à-dire qu'il y a des groupes de dix personnes, unis ensemble, deux à deux, par un intermédiaire, membre de l'un et de l'autre. Un groupe ignore ce que fait l'autre, et on évite ainsi le danger de trahison. On sait d'ailleurs que tout membre qui donne prise au soupçon est impitoyablement mis à mort. Il faut ajouter que tous les chefs nihilistes se sont servis des romans pour propager leurs doctrines. Quant à leurs maîtres de philosophie, ce sont, avec Hegel, Schopenhauer, Moleschott, Biichner, les champions en un mot du plus pur matériahsme. Ses principales recrues, le nihilisme les trouve parmi les fils de la petite noblesse, d'une partie de la bourgeoisie et des popes, aussi bien que parmi les employés congédiés et parfois parmi les soldats et les juifs, qui croient se venger ainsi des mauvais traitements dont ils prétendent avoir été victimes. Les universités et les écoles supérieures sont le lieu le plus favorable au recrutement de nouveaux prosélytes. A ce propos il convient de faire observer que, depuis vingt ans, il s'est opéré un changement important dans la composition des étudiants russes. Autrefois, 60 pour 100 d'entre eux étaient des fils de nobles et 40 pour 100 seulement des fils de fonctionnaires, de la bourgeoisie, de popes et de paysans ; aujourd'hui au contraire, 22 pour 100 seulement appartiennent à la noblesse et 78 pour 100 aux autres classes désignées ci-dessus. Quant aux paysans, quoiqu'ils aient été jusqu'à présent peu favorables au nihilisme, à cause des difficultés que rencontre parmi eux la propagande, il est cependant à craindre qu'il n'en soit autrement à l'avenir, leur condition n'ayant pas été suffisamment améliorée malgré la loi d'émancipation, dont les heureuses conséquences sont en partie neutralisées par le défaut d'exécution.
Le système dont se servent les nihilistes pour imposer leurs idées ne diffère pas de celui des anarchistes : terroriser la société par le fer et le sang (V. pour plus amples détails le savant ouvrage de G, B. Amando, // nihilismo, corne è nato — come è sviluppato— che cosa è — che cosa vuole, 2^ édition. Casanova, Turin, 1879. — Jean Rae, loc. cit., p. 267 sq. — Journal des Économistes, 1878, articles signés : G. de Molinari. — Le Bien Pîiblic d& Gand, 17 sept, 1880, n, 261, — Revue des Deux Mondes, 1875-1884, articles signés : Anatole Leroy-Beaulieu.
I, Le socialisme pourrait se diviser en tmiversel, et sous ce nom on entend l'application du système socialiste à toute la société, et dans chacun de ses rouages ; en collectif, et par là on entend surtout la propriété du sol par l'Etat ; en virtîiel, par lequel on désigne la direction et la distribution des biens aux mains de l'Etat, mais l'exercice aux mains de tous les individus, l^ecomm7inis?ne, le nihilisme et \ anarchie ne sont que les formes révolutionnaires de la même doctrine socialiste.
Nous savons bien qu'il y a des socialistes — des dilettanti — qui prétendent ne vouloir aucune de ces conséquences et qui repoussent avec la même horreur les attentats des communards, ceux des nihilistes et ceux des anarchistes.
Nous ne voulons pas mettre un instant en doute leur sincérité ; mais alors ils se montrent et ils sont les esprits les plus illogiques qui aient jamais existé.
En effet si Ton pose certaines prémisses, il faut nécessairement qu'elles produisent leurs conclusions logiques ; surtout lorsque ce sont les masses populaires qui doivent tirer ces déductions, car les masses, quoique ignorantes, ne manquent assurément pas — et ce serait une grave erreur de croire le contraire — de la pénétration nécessaire pour donner à ces conséquences tout le développement dont elles sont capables. La voie une fois indiquée, elles s'y jettent résolument et ne savent ou ne veulent s'arrêter à mi-chemin. Là est toute la différence.
Il suffit, du reste, de consulter les faits pour se convaincre que nous n'incriminons personne gratuitement. Qu'on lise le manifeste publié par les socialistes de Paris au lendemain de l'assassinat d'Alexandre II : « Les socialistes révolutionnaires de Paris, est-il dit dans ce manifeste, adressent leurs félicitations et leurs encouragements aux nihilistes de Russie, qui, par un acte d'énergie, montrent aux déshérités des deux mondes comment on purge la terre d'un tyran. Ils espèrent que la leçon ne sera pas perdue, et s'engagent, de leur côté, à faire tous leurs efforts pour qu'elle profite à la cause de la justice et de l'égalité (i). » Et Rochefort, dans son journal L Intransigeant, ajoutait ce commentaire bienveillant : « La bombe Orsini a fait pour la Russie ce que la flèche de Guillaume Tell a fait pour la Suisse, ce que le couperet de Charles I^^" a fait pour l'Angleterre, ce que la guillotine de Louis XVI a fait pour nous. La liberté chez tous les peuples a germé dans le sang des oppresseurs. Le dimanche
I. \.Le Figaro du i6 mars 1881. On conserve à la rédaction de ce journal une copie du manifeste imprimé sur papier vert et arraché rue Vavin.
13 mars sera une date immortelle et féconde pour la nation moscovite (^). »
I. V. l.e Courrier de la Meuse, 16 mars 1881. Dans une réunion de 2,000 socialistes, tenue à Chicago, le président ne s'exprima pas autrement que Rochefort. De son côté le général Garibaldi écrivit à Félix Pyat la lettre suivante : « Mon cher Pyat. L'assassinat politique, voilà le secret pour mener la révolution à son but final. Les souverains appellent assassins les amis du peuple. Les vrais républicains, tels que Agésilas Milano, Pietri, Orsini, Pianori, Monti et Tognetti ont été autrefois qualifiés d'assassins. Ce sont aujourd'hui des martyrs vénérés du peuple ! Hoedel, Nobiling, Moncasi, Passanante, Solovieff, Otero, Hartmann et ses compagnons sont les vrais précurseurs du règne de la future république sociale (!).
« C'est le maudit clergé qui est le véritable assassin (!), c'est lui quia conduit le progrès sur le bûcher et qui assassine encore la conscience par le mensonge. Qu'on déporte le clergé en Sibérie, mais non les valeureux compagnons de Hartmann (!!!).Tout vôtre : Garibaldi. » (V. le Vaterland de Vienne, reproduit par Le Figaro du 19 mars 1881.)