J. J. Rousseau, Le Contrat social. Paris
2. Babœuf est connu encore sous le nom de Gains Gracckus. Il rédigea d'abord le journal démocratique révolutionnaire : Le correspondant Picard, 1789. Très lié avec Marat et ennemi de Robespierre, il publia, après le 9 thermidor, un opuscule intitulé : Système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier. En 1794, il établit un comité secret dit des Égaux ou Niveleurs, et en devint le chef II entreprit alors la publication d'un journal appelé : Le Tribun du Peuple, et c'est là précisément qu'il a exposé, en termes énergiques et violents, tous les principes démocratico-socialistes. En 1796, le Comité des égaux publia un manifeste, sorte de résumé des théories de Babœuf, et l'intitula : Analyse de la doctrine de Babœuf . Babœuf fut condamné à mort, pour avoir conspiré contre l'Etat, le 26 mai 1798 et fut exécuté le lendemain avec Darthé, Impliqué dans la même conspiration,
Il est le premier dans le mouvement socialiste contemporain, qui synthétisa les revendications et les érigea en système, demandant la formation d'une république démocratique où toutes les inégalités, tant de droit que de fait, soient abolies ; où chaque citoyen ait le suffisant,aucun rien de trop. Ainsi l'État, unique propriétaire et entrepreneur, devrait distribuer à tous les individus le travail en proportion de leur capacité et la subsistance en proportion de leurs besoins. L'idée que ce système aboutirait à la ruine de la civilisation et des arts n'effraya ni Babœuf, ni ses disciples, qui nous répètent encore aujourd'hui avec les nihilistes et les anarchistes: « Laissez tout retourner au chaos; de ce dernier sortira un monde nouveau et régénéré (i). »
Les socialistes modernes, surtout en Allemagne, se sont beaucoup inspirés des doctrines de Babœuf, quoiqu'ils n'aient pas manqué d'y introduire des variantes. Ainsi, tandis qu'il basait le droit de propriété sur les besoins, ils le font dériver du travail, et demandent, par conséquent, à l'État de donner à chacun selon son travail, et seulement lorsque l'individu est incapable de travailler, de lui donner suivant ses besoins.
Le jour où la liberté de l'individu, c'est-à-dire la faculté d'exercer son droit au travail, fut reconnue, on obtint, disentils, un élargissement de la justice sociale ; il faut aujourd'hui un nouvel élargissement; il faut déclarer que tout homme doit posséder en entier le fruit de son travail. Or actuellement le régime industriel s'y oppose, en frustrant les classes ouvrières d'une grande partie de leur travail. Il est donc nécessaire de supprimer ce vol systématique. L'essentiel est de rétablir la justice dans la société ; mais cela ne pourra se faire, tant que l'organisation actuelle sera en vigueur; il faut donc la changer.
Mais ce changement ne peut être effectué que par l'État. Et voici le point, le moment psychologique où le mouvement socialiste devient nettement révolutionnaire et politique.
Les socialistes, en efi"et, conséquents avec leur affirmation que la régénération sociale ne peut être que l'œuvre de l'autorité politique, c'est-à-dire de l'État, tendent de tous leurs efforts
I. Ce mot d'ordre, suffisamment clair, a été répété par d'autres que par Babœuf et est devenu, comme on le verra dans la suite, le programme d'action des nihilistes et des anarchistes.
à s'emparer du pouvoir et, naturellement, ne se montrent pas difficiles quant au choix des moyens pour y arriver. Une fois parvenus au gouvernement, ils feront le reste, car, au fond, ils visent à autre chose ; ils veulent un changement radical des principes qui règlent actuellement le système industriel, changement qui doit commencer par la suppression de la propriété privée et de la concurrence illimitée. En d'autres termes — et ici ils se rapprochent entièrement de Babœuf — ils veulent l'égalité absolue des conditions sociales, l'absorption par l'État de la propriété, et une égalité parfaite entre tous les individus, de façon que nul ne puisse jamais s'élever au-dessus de la médiocrité, ce qui est évidemment nuisible au progrès et à l'amélioration de l'homme. Ils veulent en outre que l'État exerce un syndicat constant et tout-puissant, qu'il y ait en un mot une république démocratique constituée de manière à arriver fatalement à une tyrannie pire que celle de l'autocratie.
Et ici, puisque nous parlons de cette forme de république démocratique, forme que le socialisme tend partout à adopter, on se demande tout naturellement si la tendance démocratique actuelle n'a pas de points de contact avec le socialisme, si même celui-ci ne serait pas l'effet nécessaire et la conséquence directe de cette tendance ? Pour répondre d'une manière satisfaisante, il faut, avant tout, distinguer entre démocratie et démocratie.
Toutes les fois, en effet, qu'il s'agira d'une démocratie vraie, où l'égalité, basée sur un égal respect des divers droits de chacun, s'est établie naturellement, sans luttes ni violences ; où le gouvernement est le premier à respecter ces droits ; où l'on n'autorise pas la licence, mais où l'on reconnaît une liberté bien comprise, toujours et réellement profitable à tous ; où, enfin, l'État n'est considéré en réalité que comme une association pour la protection de tous, on peut véritablement admettre avec A. de Tocqueville qu'il existe un abîme entre la démocratie et le socialisme. « La démocratie, dit-il, étend la sphère de l'indépendance individuelle, le socialisme la restreint. La démocratie dònne à chaque individu la plus grande valeur possible, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. Démocratie et socialisme coïncident dans le seul mot égalité ; mais la démocratie aspire à l'égalité
dans la liberté, le socialisme veut l'égalité dans la violence et dans la servitude (i).
Cela est exact pour la démocratie dont nous parlions tout à l'heure, démocratie que nous appellerons quasi- idéale et dont on trouve des exemples plus ou moins parfaits dans les constitutions démocratiques de l'antiquité et, jusqu'à un certain point et pendant un certain temps, dans la république des États-Unis.
Mais, malheureusement, il y a une autre démocratie — celle précisément qui domine aujourd'hui — dans laquelle l'état des choses est bien différent. C'est la démocratie autoritaire, où l'égalité, étant le fruit d'une révolution, finit par paralyser une partie des forces publiques. Alors on désire plus le pouvoir que la liberté, laquelle, du reste, est impitoyablement refusée aux adversaires ; tout donc se réduit en réalité à une lutte pour le pouvoir, et, afin de le conserver plus sûrement, au lieu de favoriser la décentralisation, on a recours, au contraire, à la centralisation la plus exorbitante. Si, dans une telle démocratie, la propriété vient à être concentrée entre les mains du petit nombre, la majorité — on peut en être sûr — fera tous ses efforts pour arriver au gouvernement de la chose publique, afin précisément de monopoliser la liberté, de façon à pouvoir, en son nom, procéder à une arbitraire et abusive distribution de la propriété, soit en la nationalisant, soit en la reconstituant, sous quelque autre forme, à son profit. « Les communautés démocratiques », remarque Tocqueville — faisant allusion, ce semble, au cas qui nous occupe — «les communautés démocratiques peuvent en venir jusqu'à demander l'égalité de la servitude; elles supporteront tout, même la misère, pourvu qu'il n'y ait pas d'aristocratie (2). » Or, ajouterons-nous, si cela est vrai — et nous n'en doutons pas — il en résulte fatalement que, la propriété individuelle étant regardée par les communautés démocratiques comme un moyen capable de faire renaître, soit directement, soit indirectement,raristocratie,tous leurs efforts seront dirigés contre elle. Qu'on y ajoute la passion effrénée pour le bien-être matériel et pour tous les moyens capables de le procurer, et l'on comprendra facilement que ces communautés démocra-
1. Alexis de Tocqueville, La Démocratie en Amérique. Paris, 1835. — Œuvres complètes. Paris, 1852,