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CHAPITRE V

Moyens d'action et de propagande. — L'Internationale. — Les Congrès. — Journaux. — Livres, — Opuscules. — Orateurs.

APRÈS avoir étudié l'évolution scientifique et l'organisation politique du socialisme allemand actuel, nous pensons qu'il ne sera pas sans intérêt de dire un mot des principaux moyens d'action, dont se sont servis les socialistes pour faire pénétrer dans les masses un système qui ne laissait pas assurément d'être aride et obscur. Et d'abord sans parler ni des nombreuses réunions socialistes, où l'on distribuait jour par jour le pain de la prétendue vérité à des gens mécontents et avides de nouveauté, ni de l'action constante et délétère d'une certaine presse, le grand, le plus actif et le plus puissant collaborateur du socialisme a été \ Internationale^ laquelle, créée et organisée par Marx, s'est identifiée tellement avec ses doctrines et a contribué si habilement à les propager, qu'elle a fait de celles-ci l'essence du socialisme moderne. Le principe qui a donné naissance à \ Internationale a été celui-ci : les ouvriers ne pouvant absolument pas compter sur l'aide des autres classes, doivent s'aider eux-mêmes,en se coalisant, et préparer ainsi le triomphe assuré du quatrième état.

Déjà, pendant la période qui va de 1830 à 1848, les prolétaires avaient commencé à s'organiser, afin de répandre leurs idées et d'opposer ceux qui n'ont rien à ceux qui possèdent; c'est même dans ce but que fut fondée, en 1836, à Paris, la Ligue communiste ^dQsiinéç: à devenirla mère de V Internationale (i).

I. La Ligue avait principalement pour but de répandre les idées communistes parmi les ouvriers allemands. Elle se divisait en communautés ; celles-ci, groupées ensemble quand elles appartenaient à la même ville, formaient un cercle local ; les cercles se groupaient en cercles de direction, et un comité central, nommé dans une réunion générale des députés de chaque cercle, était à la tête de tous. Le comité central avait son siège à Londres. La Ligue cherchait à établir partout des associations pour l'amélioration du sort des ouvriers allemands, et dans lesquelles se faisait graduellement et en secret une propagande commu no-socialiste. Marx attaqua ce système en faisant

Partout les associations ouvrières aspiraient à exercer une influence politique. Au congrès des socialistes allemands, tenu à Londres en 1847, Karl Marx et Frédéric Engels publièrent, au nom du parti communiste, un manifeste destiné à unir tous les ouvriers du monde en une Ligue générale, dont le but serait la réalisation du programme que s'est donné le communisme, programme dont l'application n'est possible que par le renversement violent de l'édifice social actuel (i).

observer que les insurrections ou révolutions partielles ne servaient à rien, quand il s'agissait non de faire tomber un gouvernement, mais d'introduire la propriété collective et d'abolir le salaire. Pour atteindre ce double but, il fallait que les principes révolutionnaires eussent fermenté dans toute la population et que la révolution eût un caractère international, obtenu par l'accord général des classes ouvrières du monde entier en vue d'une action révolutionnaire simultanée. Marx était donc contraire aux sociétés secrètes et aux petites révoltes ; il voulait une vaste organisation, qui agît ouvertement et incessamment par la parole et la plume, afin de pousser les masses à une commune révolution internationale. La question, disait-il, n'est ni politique ni nationale, mais sociale. En celali différait complètement de Lassalle,qui était patriote, — en ce sens du moins qu'il voulait une Prusse forte, — prétendait que chaque pays devait résoudre pour son propre compte la question sociale et que partant le mouvement ouvrier ne devait pas devenir cosmopolite. Hâtons-nous de le remarquer : cette manière de restreindre la sphère d'action mécontenta dès le début plusieurs adeptes de Lassalle, et lorsque l'influence de l'Internationale s'étendit à l'Allemagne, l'hostilité contre lui ne fit que s'accroître. En 1868, les deux chefs du parti social démocratique au Reichstag, Bebel et Liebknecht, proposèrent au congrès de la Ligue d'entrer directement en rapport avec l'Internationale. Schweitzer, président de la Ligue, s'y opposa, néanmoins la proposition Bebel-Liebknecht fut acceptée. Cependant Schweitzer prit sa revanche au congrès général de Liège, en 1869, et parvint à faire chasser de la Ligue les deux chefs démocrates comme traîtres à la cause ouvrière ! Ceux-ci ne se tinrent pas pour battus ; ils réunirent immédiatement à Eisenach un congrès ouvrier, auquel participèrent les délégués de l'Autriche et de l'Allemagne et où fut adoptée une organisation semblable à l'Internationale. Les deux associations vécurent séparées jusqu'en 1874. A cette date, elles se fondirent en une seule sous le nom de Parti socialiste du travail. Ce fut la fin du socialisme national de Lassalle ; socialisme qui avait suscité une opposition formidable après la fondation de l'empire allemand et l'étabhssement de la république française. Les socialistes ne sont et ne seront jamais patriotes et nationaux ; ces deux termes sont trop en opposition avec leurs théories. Ils veulent voir triompher partout les mêmes idées, les mêmes principes, et, pour atteindre ce but, ils renoncent volontiers même à l'idée de patrie. I. Ce fameux manifeste, après avoir dépeint l'état révolutionnaire dans lequel est plongée notre société par suite de l'organisation actuelle de l'industrie, poursuit ainsi : Les différentes classes sociales doivent disparaître , la société tend à se diviser en deux camps divers et hostiles ; le capitaliste ou la bourgeoisie qui possède tout, et l'ouvrier ou le prolétariat, qui n'a rien. La bourgeoisie, après avoir détruit la féodaUté, a créé le prolétariat, lequel est appelé à la détruire, car c'est elle qui est responsable de l'état de privation, d'inquiétude et de mécontentement où vit l'ouvrier, qui s'est vu dépouillé de tout et traité par la bourgeoisie comme une marchandise. Il faut donc détruire les classes dirigeantes et le salaire, parce qu'ils sont également injustes et contraires au libre développement de chacun, qui est la condition du fibre développement de tous. Le manifeste affirme en outre que le communisme désire non la subversion, mais \ universalisation des principes existants ; par conséquent non l'abolition de l'État, mais de l'État bourgeois, de la propriété bourgeoise, de la famille et du mariage bourgeois, Pour y arriver,le prolétariat doit chercher à obtenir le pouvoir politique, en réduisant la bourgeoisie à l'im-

On voit par là que Marx ne voulait pas circonscrire l'action au domaine purement scientifique, mais qu'il retendait au contraire ouvertement et très volontiers à celui de l'agitation révolutionnaire. Toutefois la défaite essuyée par la révolution en 1848 refroidit l'ardeur des partis, et amena une paix apparente qui dura jusqu'en 1862. Cette année-là,rorganisation delaLigue fit un grand pas en Angleterre, lorsque, à l'occasion de l'exposition universelle, de nombreux ouvriers du continent se rencontrèrent avec ceux qui faisaient partie des Trades Unions i^).

puissance. Le prolétariat, constitué en corps de gouvernement, veut : 1° l'expropriation de la propriété territoriale et la cession delà rente à l'État ; 2° l'abolition de l'hérédité ; 3° la confiscation de la propriété des émigrants et des rebelles ; 40 la concentration du crédit dans les mains de l'État au moyen d'une banque nationale unique, formée avec les capitaux de l'État ; 5° la concentration dans ses mains de tous les moyens de transport ; 6° la création d'ateliers nationaux ; 7° l'obligation du travail et le règlement des professions industrielles et agricoles : 8° l'abolition graduelle des distinctions entre villes et campagnes ; le développement égal et simultané des arts mécaniques et agricoles ; 10° l'instruction publique et gratuite pour tous les enfants ; 11° l'abolition du travail des enfants dans les fabriques. Le manifeste se termine par cet appel : « Que les classes dirigeantes tremblent devant une révolution communiste ! Le prolétariat n'a rien à y perdre que ses chaînes, il a tout un monde à gagner. Prolétaires de tous pays, unissezvous ! »

I. On a souvent répété que les Trades Unions n'étaient ni affiliées à l'Internationale ni favorables aux doctrines socialistes. Il peut se faire qu'il en soit ainsi aujourd'hui, mais dans le passé, et les meilleurs sociologues anglais en conviennent, les membres des Unions étaient considérés comme membres de l'Internationale. Cela n'empêche pas qu'il puisse être vrai, comme certains le prétendent, que les Unions se refusèrent à voir dans l'Internationale une autorité supérieure, et qu'elles ne s'associèrent à elle que pour avoir en elle un utile auxiliaire en cas de lutte. Il faut du reste ajouter que ces Unions de travail ont constitué des patrimoines coopératifs divisés en fonds professionnel et en fonds d'assistance auxquels correspondent des quote-parts diverses. Le premier fonds assure le progrès de l'association et son développement, le second garantit des secours aux membres. Le résultat obtenu par les Trades Unions est : 1° d'avoir contribué à la permanence relative d'un niveau fixe dans les salaires ; 2° d'avoir exercé une influence sur les usages des ateliers par le moyen des conseils d'arbitres et de conciliation ; 3» d'avoir amélioré la situation matérielle des ouvriers en les garantissant contre les accidents inséparables de la vie, en particulier contre le repos forcé f chômage J ; 4° d'avoir obtenu d'importantes réformes législatives relativement au travail des femmes et des enfants, à l'inspection des fabriques, au paiement des salaires, etc. Les Unions ont réussi en outre à envoyer des représentants à la chambre des communes, entre autres Broadhurst, Macdonal et Burt. On a relevé encore à la louange des Unions, qu'elles n'ont jamais, dans leurs réunions ou discours, attaqué la religion. Ainsi Le Play rapporte la déclaration suivante faite par un orateur des Unions : « Je puis dire tout ce qui me passe par la tête, attaquer n'importe qui et n'importe quoi, excepté la reine et le christianisme. Si je parlais contre eux, le public me lancerait des pierres. » {La Constitution d'A^igleterre, t. l*^^, p. 256.) Toutefois ce serait une erreur de croire que les Unions ne présentent pas de sérieux inconvénients. Et d'abord si elles n'attaquent pas la religion, elles ne la professent ou ne la propagent pas. Elles se ressentent ensuite de leur première origine comme sociétés secrètes. C'est avec astuce et même avec violence qu'elles luttent contre le capital et terrorisent les ouvriers. Qui ne se rappelle les affreuses exécutions commises en 1865 à Sheffield par les soins de ce même Broadhurst et les tristes révélations dont elles furent suivies? .Assurément

Dans une réunion de ces dernières, Odger insista sur la nécessité de convoquer fréquemment des congrès généraux d'ouvriers. Ses conseils furent si bien accueillis que, le 28 septembre 1864, une grande assemblée d'ouvriers de toutes les nations se réunit à St Martins' Hall à Londres, pour délibérer sur les intérêts communs. On y soutint le libre échange et la solidarité des ouvriers contre les privilèges du capital. Marx profita de l'occasion pour mettre en regard de l'accroissement de la fortune publique, l'augmentation progressive de la misère des travailleurs; il enumera en outre les libertés déjà conquises par les ouvriers, grâce à l'uniformité de leurs efforts et à l'exclusion absolue des capitalistes de ces réunions. Il déclara enfin que le but à atteindre était l'abolition du salaire et l'émancipation du travail, autrement dit de la classe ouvrière. En vertu de ce principe, l'assemblée nomma un comité permanent, résidant à Londres, et lui confia le mandat d'élaborer les statuts d'une Association internationale ouvrière.

Les membres du comité étaient au nombre de 50, dont Labez et Bosquet pour la France, et pour l'Allemagne Eccarius et Karl Marx, qui devint, sur le désir même du comité, le grand législateur de la nouvelle association (i). En très peu de temps la Ligne internationale fut un fait accompli et, au congrès tenu à Lausanne en 1867, on pouvait déjà constater que ses progrès avaient été considérables, notamment en France, en Suisse, en Allemagne et en Italie, où la Ligue trouva un

aujourd'hui les temps sont changés, et la direction donnée est différente : mais il y a cependant dans ces Unions des ouvriers moitié républicains et moitié socialistes, qui depuis longtemps déjà réclament la suppression de la chambre des Pairs et de l'Eglise établie. On veut donc une révolution parlementaire, mais rien ne prouve qu'on s'en tiendra là et que, en cas d'insuccès, on ne recourra pas aux mesures violentes, surtout quand l'irréligion s'y sera propagée et que les doctrines anarchistes auront envahi les centres, plus facilement accessibles à leur influence. Un autre reproche qu'on fait aux Unions, c'est de n'avoir dans leur sein que la minorité des ouvriers et d'en exclure les ouvriers malades, âgés, peu intelligents. Il y a donc une tendance au monopole, la même qu'on reproche aux vieilles corporations, avec cette différence toutefois que là le principe chrétien pouvait atténuer certaines imperfections; ce qu'il ne peut pas ici, puisqu'il en est exclu. Du reste.dans ces derniers temps, plusieurs Trade's Unions ont agi de manière, à faire craindre que le socialisme révolutionnaire n'ait fait parmi elles de grands progrès.

I. Quoiqu'il ait été en réalité le véritable chef de l'Internationale, Marx ne rempht officiellement que le poste de secrétaire correspondant pour l'Allemagne. Au commencement,on avait nommé un président et un secrétaire général ; en exigeant de plus qu'ils fussent anglais, mais la charge de président fut bientôt supprimée comme ayant un caractère trop monarchique. Quant au secrétaire général il devint un simple comparse.

organe dans le journal : Liberté et Travail de Naples. L'association ne tarda pas à s'étendre à la Belgique, à la Hollande, à l'Autriche, aux Etats-Unis, et partout révéla sa présence par les grèves nombreuses qu'elle provoqua. Après avoir subi diverses péripéties et s'être imposé pendant quelque temps une réserve relative, l'Internationale se mit à discuter à fond les théories communistes (i). La majorité des délégués allemands, anglais et américains s'était déjà prononcée, au congrès de Lausanne, pour la suppression de tout droit de succession et pour le principe de la propriété collective aux mains de l'Etat. Rejetés alors, ces projets furent repris avec plus d'insistance au congrès de Bruxelles, 1868, où l'on reconnut la nécessité des grèves, tout en déclarant qu'elles n'étaient pas le vrai moyen d'émanciper le travail. On proposa aux ouvriers de s'abstenir de travailler en cas de guerre, on affirma que le travail a droit à son produit intégral et l'on accepta toutes les propositions communistes du congrès de Lausanne, à savoir : éducation et justice gratuites; suffrage universel; abolition des impôts indirects et des armées permanentes ; réduction à huit heures de la journée normale du travail,; prohibition du travail des enfants ; crédit accordé par l'État aux associations productives, etc.; toutes modifications qui ne furent considérées — et on eut soin de le déclarer — que comme des expédients transitoires, c'est-à-dire comme de simples auxiliaires et des acheminements à la transformation future du système social actuel. Le congrès qui suivit à Bâle, 1869, compléta le travail socialiste en proclamant que la société a le droit d'abolir la propriété privée et de la transformer en propriété collective, transformation qui était, on ne se lassait pas de le répéter, une nécessité

I. Les statuts de l'Internationale, adoptés en i86ó parle congrès de Genève, posaient en principe que « la sujétion économique de l'ouvrier au capitaliste est la première cause de sa servitude politique, morale et matérielle ; que l'émancipation économique du travail est par là-même le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique. » Cette déclaration ne manquait pas d'habileté, parce que chacun pouvait entendre comme il le voulait ces mots émancipation économique du travail. Ainsi tandis que les membres des Tracie s Unions anglaises entendaient par là l'amélioration des salaires, les nihilistes y virent le renversement du Czar et de toute autorité centrale et directive ; les Français la nationalisation du crédit et de la terre ; les socialistes allemands l'abolition du salaire, la nationalisation de la terre et des instruments de production, la direction de toute industrie, commerce, finance, agriculture, dans les mains de l'Etat et la distribution par son intermédiaire des terres, instruments, matériaux, etc. , à des corporations et associations productrices. Cette élasticité de termes rendit possible la coexistence au sein de l'Internationale de tant d'éléments disparates.

sociale. Lorsqu'en 1870 la guerre éclata entre la France et la Prusse, les ouvriers du monde entier furent invités par l'Internationale à s'interposer pour qu'elle ne devînt pas une guerre de conquête. Mais tandis qu'on affichait des dispositions aussi humanitaires, on ne dissimulait pas le sentiment de sympathie avec lequel on suivait les scènes sauvages et honteuses, dont les communards souillèrent Paris, au moment même où — étrange patriotisme de certains socialistes — l'ennemi était à ses portes ! On prétend même que Marx avait l'intention de profiter de cette circonstance pour provoquer un mouvement socialiste dans toute l'Europe. En tout cas, il est certain que les membres échappés de la Commune furent admis dans le sein du conseil général de l'Internationale.

Après le congrès de Bâle vint celui de La Haye (septembre

1872) que signalèrent deux faits principaux: le choix de New- York comme siège du conseil général de l'Internationale, et une scission qui se produisit entre la majorité de la Ligue et sa minorité ; celle-ci, ayant à sa tête Bakunin, refusa d'approuver en tout l'œuvre de Marx. Un peu plus tard (septembre

1873) les membres de la minorité se réunirent en congrès à Genève ; là, ayant obtenu l'adhésion du parti allemand de Lassalle, ils fondèrent une nouvelle association dite des Anarchistes, mais qui n'eut ni direction centrale, ni conseil général. Immédiatement après fut inauguré, également à Genève, le congrès unioniste auquel intervinrent des délégués d'Amérique et beaucoup d'autres. A ce congrès on décida que, dans les divers pays de la fédération internationale, les ouvriers d'une même profession s'associeraient, et que, dans chaque pays, chaque état ou métier nommerait un comité exécutif, qui se tiendrait en communication directe avec les comités des autres pays. Les ouvriers de même profession se prêteraient mutuellement secours et appui, et ceux d'entre eux qui seraient obligés, pour une raison ou pour une autre, de quitter leur propre pays, trouveraient un accueil fraternel auprès de ceux d'une autre contrée. Quant aux comités exécutifs, ils devaient absolument empêcher les ouvriers de leurs pays respectifs de consentir à travailler pour les capitalistes d'un autre pays quand ils auraient été abandonnés par leurs ouvriers ; cela, évidemment, afin de faire aboutir les prétentions justes ou injustes du prolétariat, soutenues au moyen des grèves.

Telles furent les décisions prises à ce fameux congrès. Au moment de la clôture, un des membres osait affirmer que s'il n'y avait pas à compter avec la police, les membres de l'Internationale se compteraient par millions en France, en Allemagne et en Autriche.

En attendant, la scission entre Marxistes et anarchistes continuant, l'Internationale était de plus en plus divisée, ou pour mieux dire, elle n'existait plus guère que de nom.

Pour faire cesser cet état de choses, les deux partis consentirent à se rencontrer au congrès socialiste de Gand (septembre 1877), où l'on put mieux constater encore en quoi consistait le désaccord. Les Bakuniens s'opposaient à la collectivité de la propriété et de l'industrie dans les mains de l'Etat ; ils voulaient la confier au contraire à des groupes distincts, formés librement et volontairement. Les Marxistes, de leur côté, s'obstinaient à répondre que la propriété collective des instruments de travail, pour pouvoir durer, devait rester aux mains d'une autorité politique toute-puissante et centralisée,qu'elle s'appellât État, universalité, collectivité ou autrement, peu importait; mais autorité à qui appartiendrait absolument et exclusivement la disposition finale de toute chose.

C'était là une divergence assez importante et qui, venant s'ajouter à plusieurs autres survenues à diverses reprises, montre que si les socialistes peuvent rester plus ou moins unis entre eux et marcher d'accord tant qu'ils se trouvent en face d'un programme négatif, comme celui de la destruction, le jour où ils seraient appelés à bâtir, marquerait le commencement de leur fin, car, outre les jalousies et les ambitions privées, il ne manquerait pas de s'élever, soit sur le meilleur type de gouvernement, soit sur d'autres questions, des querelles qui amèneraient certainement des scissions et une extermination réciproque.

Mais pour en revenir à la réunion de Gand, après une discussion des plus orageuses entre Bakuniens et Marxistes, on déclara indispensable que l'Etat, lequel représente tout le peuple et organise dans son sein la Commune libre, devienne le propriétaire unique du sol et des autres instruments de travail. Puis, comme les anarchistes divergeaient des socialistes sur un point très important, en ce que, pour atteindre leur but, ils soutenaient énergiquement l'emploi de moyens violents et

extra-légaux, tandis que les seconds préféraient s'en tenir aux mesures politiques légales, on chercha un terrain sur lequel on pût s'entendre, et on finit par accepter un pacte de solidarité, qui fut signé par les délégués de Belgique, d'Angleterre, de France et d'Italie. Ainsi Marx parut triompher à Gand comme il avait triomphé à La Haye, et le vieux programme de l'Internationale, propriété collective aux mains de l'État, action politique du prolétariat, fédération internationale des professions, devint le Credo de tous, les socialistes des deux mondes (0.

Les anarchistes cependant, nous le verrons bientôt, demeurèrent inébranlables dans leurs idées, et se mirent à les propager avec une persévérance telle que la direction du parti ouvrier passa en grande partie dans leurs mains. Cela explique comment et pourquoi on a dit de tout côté que, après le congrès de La Haye, l'Internationale n'existait plus. Assurément elle cessa d'exister comme instrument dans les mains de Marx, mais nullement comme association ouvrière révolutionnaire. Nous en avons la preuve dans les fameuses grèves générales du i^^ mai,qui ont éclaté partout dans ces dernières années ("2). Comment admettre qu'il n'y ait pas là un pouvoir suprême et universel qui a tout préparé, pouvoir si connu, si indiscuté qu'on n'essaie même pas de lui désobéir? Or ce pouvoir donnant en tout lieu un mot d'ordre identique, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ce soit toujours l'Internationale?

Ajoutons que le parti socialiste allemand possède actuellement dans son sein un autre élément de succès de la plus

1. V. Revue des Deux Mondes, sept. 1876. Article signé : DE Laveley. — Winterer, Le social, contemp. — CUSUMANO, Les écoles économiques d' Allemagne. Ce dernier travail est très utile à consulter surtout pour connaître les desiderata des écoles libreéchangistes allemandes.

2. Au congrès socialiste international, tenu à Zurich du 6 au 12 août i893,Liebknecht et Engels ont fait des déclarations qui ne laissent aucun doute sur la vitalité de l'Internationale. « Un général, a dit Liebknecht, doit changer de tactique suivant les mouve- « ments de l'ennemi. Nous devons faire de même. Si nous vivions en Russie, nous « devrions adopter la tactique des nihilistes, mais nous sommes arrivés à la conviction « que nous devons profiter de tous les moyens que nous offre l'État moderne pour les « retourner contre lui. )> — Engels ajoutait : « Je suis le premier socialiste d'Europe. « En 1843.., nous avons prêché les doctrines collectivistes, et alors nous passions pour « de dangereux utopistes. Un demi-siècle s'est écoulé et nos doctrines sont devenues « celles diVin parti dont les ramifications s étendent à toute la terre et auquel appartient « l'avenir. Qui adone diìiqMQV Internationale était morte? Elle est phcs vivante que <k jamais, et vous en avez donné la preuve. » (V. Revendications ouvrières en France, par A. Béchaux. Paris, Rousseau, édit. 1894, P- 12-13,)

haute importance: une organisation et une discipline parfaites. Nous n'en voulons d'autre preuve que les résultats obtenus dans les diverses élections au Reicks^a£;\esque\s ont accusé des sympathies de plus en plus vives en faveur des députés socialistes. Le parti socialiste avait en outre, surtout avant l'application des mesures répressives, un nombre considérable de journaux à ses ordres ; on en comptait jusqu'à 45, dont les principaux, aujourd'hui supprimés, étaient le Vorzvaerts (En avant)^ rédigé par Liebknecht et Hasenclever, et la revue scientifique : Die Zukunft (V Avenir ), qui comptait 40,000 abonnés. Nous ne parlons pas des innombrables opuscules socialistes qui ont eu presque tous un succès prodigieux. Ainsi, par exemple, pendant la période électorale de 1877, on parvint à écouler 100,000 exemplaires de l'opuscule A bas les socialistes, et cela nonobstant l'immense quantité d'écrits analogues et malgré les entraves de toute sorte que le gouvernement opposa à leur propagande. Enfin, en 1878, quoiqu'il n'y eût aucune lutte électorale en perspective, un simple almanach socialiste, Der arme Conrad ( Le pauvre Conrad), eut un débit de 50,000 exemplaires.

Pour achever le tableau, nous ferons remarquer que le parti possède des agitateurs de profession, généralement rétribués, parmi lesquels se trouvent des orateurs chargés de porter la parole dans les réunions publiques. A l'époque du Congrès de Gotha, ces agitateurs officiels étaient au nombre de 145. Après Marx, les hommes vraiment intelligents du parti sont : Liebknecht, Bebel, Hasselmann, Hasenclever, Fritsche, Brache, Valtheic, Auer, Vollmar, etc. (i).

Une dernière observation : si l'on examine la marche toujours ascendante du socialisme allemand dans ces derniers temps, on ne peut, ce semble, raisonnablement en conclure que les mesures répressives adoptées contre lui aient donné les résultats qu'on en avait espérés. La situation, loin de s'améliorer, est devenue pire ; ce qui prouve que les mesures pénales peu-

I. Au dire de personnes bien informées, une nouvelle scission se serait produite dans le camp socialiste. D'un côté seraient les extrêmes, qui avaient à leur tête Most, lequel, en apparence du moins, n'en fait plus partie, étant allé faire de la propagande révolutionnaire en Amérique ; ces extrêmes sont des demi-anarchistes. De l'autre côté, les modérés, ayant pour chefs Bebel, Liebknecht et Kayser, et enfin les disciples de Finneet de Finke partisans d'un certain socialisme d'État.

vent, dans certaines circonstances, tourner indirectement à l'avantage de ceux qu'elles veulent conibattre.

Dans de pareils cas — s'il nous est permis d'émettre un avis

— les mesures de répression ne sont de mise que lorsqu'on a épuisé tous les moyens possibles de conciliation, et surtout lorsqu'on a fait droit à tout ce qui peut se trouver de vrai et de juste dans les réclamations. Car enfin, et c'est là un point très essentiel, toutes les revendications des ouvriers ne sont pas déraisonnables, et c'est assumer une grave responsabilité, lorsqu'on peut prendre chrétiennement en main leur cause, que de les pousser à se jeter dans les bras des perturbateurs de l'ordre social.

Pour régler, arrêter à temps et combattre, au besoin, les grandes et dangereuses agitations sociales, il ne suffit pas de les regarder d'un œil indifférent, il faut, au contraire, s'en être occupé et préoccupé dès la première heure, en distinguant loyalement le bien du mal. Et quand on aura fait au bien la part qui lui revient, alors, mais alors seulement, on pourra, en toute justice, résister et punir sévèrement ceux qui, envers et contre tous, essaient dans un but inavouable de faire dévier les masses du droit chemin (i).

I. Les premières lois de répression furent édictées en Allemagne en 1878, à l'instigation du prince de Bismarck, qui voulait ainsi étouffer un mouvement qui lui paraissait et qui était en réalité antipatriotique et hostile à l'empire. Les socialistes, en effet, s'étaient déclarés contraires aussi bien au titre d'empereur d'Allemagne qu'à la constitution de l'empire. Au congrès suisse qui eut lieu à Wyden, l'année même oii avaient été adoptées contre eux les mesures de répression, les socialistes ne se contentèrent pas seulement de protester, mais, rejetant l'obligation qu'ils s'étaient imposée de ne jamais recourir aux moyens extra-légaux, ils déclarèrent ouvertement qu'à pirtir de ce jour, ils combattraient la force par la force.

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