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CHAPITRE VI

L'anarchie. — Ses doctrines et ses manifestations.

EN parlant tout à l'heure de l'Internationale, nous avons signalé la formation dans son sein du parti anarchiste, né du désaccord survenu entre Marx et Bakunin, et dont ce dernier fut le créateur et le chef.

Nous croyons utile d'y revenir un peu plus en détail, ne fûtce que pour montrer les divers points de contact qui existent entre le socialisme et l'anarchie.

Il est bon de remarquer tout d'abord, pour être juste, que les anarchistes modernes ont eu dans le passé plus d'un précurseur. Citons en première ligne Rabelais ; esquissant la société idéale qui habitait son abbaye de Thélème, il nous la montre composée de telle sorte que chacun agissait, non en vertu de lois ou statuts, mais suivant son propre caprice et à son gré. De là la maxime : Fais ce que tu voudras^ que nous verrons embrassée et préconisée de nos jours. A Rabelais succède l'anabaptiste Miinzer, qui fonde à Alsted une association dont les membres jurent de travailler à la destruction de l'ordre de choses existant ; et qui proclame le principe : « A chacun selon ses besoins et selon le possible. » Après lui La Boëtie jette le cri fameux : « L'ennemi, c'est notre maître ; » et Diderot le complète en ajoutant: «La nature n'a créé ni esclaves ni maîtres ; je ne veux ni donner ni recevoir de lois. » C'est Proudhon qui le premier commence à formuler le système. Dans l'État, tel qu'il le conçoit, il ne doit y avoir qu'une administration chargée de garantir à chacun sa liberté et de veiller à ce que tous obtiennent la même part de jouissance et de justice, sans qu'il y ait des maîtres ou autorités, ni en haut ni en bas. Ainsi, conclut-il, « le gouvernement n'existe plus ; de V anarchie est sorti l'ordre. » Mais Proudhon n'est pas allé plus loin ; il n'a pas spécifié les moyens, ni porté la doctrine à sa perfection ; cette tâche était réservée à Bakunin.

Le prince Michel Bakunîn n'avait pas plus de vingt-et-un ans (1841), quand, brisant sa carrière, il quitta l'armée russe pour aller à Berlin étudier à fond les systèmes de Hegel et de Schopenauer, dont il devint bientôt un fervent admirateur. Il entra en relation avec Riige, qui était directeur de la revue socialiste : Die Deutsche Jaìirbiicher (Les Annales allemandes), s'enrôla parmi les socialistes, puis au bout de quelques années, s'affilia à l'Internationale (1854), où il commença immédiatement à travailler pour son compte.

Plutôt fait pour s'assimiler les idées d'autrui que pour en concevoir de personnelles, porté par sa nature à conspirer, ennemi de toute conception politique et de toute forme de gouvernement existante, il fit siennes les théories énoncées par Max- Stirner dans son livre demeuré célèbre : L'Individu et son avenir.

Ces théories sont le commentaire d'un mot de Méphistophélès dans le Faust de Gœthe, qui, assurément, ne se serait jamais attendu à trouver un pareil interprète. Ich habe, dit MéphistophélèSjM^^Vz SacH auf Nichts gestellt. — J'ai basé mes choses sur rien. — Stirner en tire cette application : détruire l'État avec toutes les institutions sociales, et leur substituer des groupes libres, où nul individu ne se trouve lié par aucun principe vis-à-vis des autres, où nul n'est subordonné à qui que ce soit, où chacun, au contraire, peut agir suivant ses aspirations,sans tenir aucun compte de ce que la société appelle le devoir.

Bakunin imbu de ces principes ne recule pas devant leurs conséquences, et dès 1868, au congrès de la Ligue de la paix tenu à Berne, il réclame l'abolition de l'État, sous toutes ses formes, de toute religion, des droits de succession, etc. Il veut établir l'égalité parfaite par une nouvelle organisation de la société industrielle, dans laquelle tout homme devra se livrer au double travail de l'intelligence et des bras.

Il fait observer toutefois que cette organisation ne peut être appelée communiste, puisque le communisme est la négation de la liberté. « Le communisme, s'écrie-t-il, concentre toute la force de la société dans l'État et met la propriété dans ses mains ; moi au contraire je veux l'abolition de l'État, je veux que l'organisation de la société et la distribution de la propriété procèdent de bas en haut, par le moyen de l'action libre de la

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