‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 18 sur 91 · CHAPITRE Vili · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vili

Les bases de la nouvelle société. — Les points de contact de l'anarchie et du socialisme. — Impossibilité pratique du système anarchiste.

NOUS avons vu jusqu'ici la partie négative, l'œuvre de destruction que poursuit l'anarchie ; voyons maintenant, en la résumant en quelques lignes, la manière dont elle se propose de faire vivre et prospérer la nouvelle société sur les ruines de l'ancienne. Nous voulons l'aisance pour tous, nous disent Kropotkine et Grave. C'est parfait, mais comment y arriver ? Rien de plus facile, répondent-ils : que l'homme et la femme apportent leur quote-part de travail, ils auront droit à la quote-part de tout ce qui a été ou sera produit par tous, et cette quote-part suffira pour leur donner l'aisance. S'il arrivait, par un cas imprévu, qu'il n'y eût pas abondance de tout le nécessaire, on mettra chacun à la ration ; en ne faisant d'exception que pour les vieillards, les faibles, les malades et les enfants. Tous les autres agiront, produiront, consommeront en commun, sans toutefois que cela donne à la société ainsi composée un droit ou pouvoir quelconque sur l'in • dividu, lequel ne pourra jamais lui être sacrifié, l'intérêt social ne devant pas entrer en antagonisme avec l'intérêt individuel. Mais les oisifs, les vagabonds, tous ceux en un mot qui veulent vivre gratuitement aux dépens des autres, comment les forcer à travailler ?

Des oisifs, disent Kropotkine et Grave, il n'y en aura pas, parce qu'il faudrait être fou pour s'interdire les joies du travail, entendu suivant les principes anarchistes. Quant aux travaux pénibles ou rebutants, chacun en accomplira sa part par sentiment de devoir. Finalement les délits n'existeront pas, puisque on aura supprimé toutes les causes qui poussent à les commettre : à savoir, la richesse des uns, la pauvreté des autres.

l'inégalité de condition sociale, etc. Du reste les hommes deviendront tous bons parce qu'ils auront été reconquis à la vertu par \ Harmonie naturelle çX par la Bonté première.

Enfin la science fera de telles découvertes que peu de travail sera suffisant pour produire tout ce qui est nécessaire. Ainsi,pour obtenir le pain, il suffira de connaître la manière de solidifier l'azote. L'agriculteur n'aura besoin, en Anarchie^ que d'une fraction d'hectare pour produire la nourriture végétale nécessaire à une famille ; pour nourrir vingt-cinq bœufs il faudra le même espace de terre qui auparavant suffisait à peine à en nourrir un ; bref on retirera d'un hectare ce qu'on retirait auparavant de cinquante et cela parce que la science aura indiqué le secret de conjurer le climat et les saisons, de réchauffer l'air et la terre autour d'une jeune plante et ainsi de suite. Pour ces mêmes raisons la journée de travail sera réduite à cinq heures, et l'on ne travaillera que cinq jours par mois. Aucune lassitude donc et travail facile : le travail pénible, épuisant, tel qu'il a lieu dans les mines, n'existera plus ; les mines seront fermées ; on trouvera en effet la manière de diriger les rayons solaires, qu'on utilisera pour le travail comme on utilise maintenant le charbon. Le besoin qu'ont les individus de bien faire ce qu'ils font, les poussera à choisir chacun le genre de travail pour lequel il se sentira le plus de goût, ne pouvant être entraîné par aucun intérêt contraire à en préférer un autre. La répartition du travail terminée, chacun se mettra à l'œuvre et si par hasard, pendant le travail, quelqu'un veut varier son occupation, il n'aura qu'à en chercher un autre qui veuille changer avec lui. Ainsi le travail s'accomplira partout, à la satisfaction générale, sans discussions, sans disputes ou acrimonie. Y! Harmonie régnera en un mot, et cela suffira pour exécuter tous les travaux dans l'intérêt social.

La famille sera abolie ; l'amour sera libre; les enfants seront laissés à la mère, et si celle-ci ne peut les nourrir elle-même, elle les confiera à une nourrice qui assumera cet emploi par choix ou par vocation, ou bien elle se servira de lait de vache.

Le luxe, le goût des arts, des lettres, des sciences, trouveront leur satisfaction ; car pour cela il ne faudra que quelques heures de travail supplémentaire. La littérature, la science, les arts seront cultivés par des amateurs et s'en trouveront, assure Kropotkine, beaucoup mieux.

Tel sera l'état de la nouvelle société au lendemain de la grande révolution, laquelle néanmoins passera par des étapes préparatoires. Tout d'abord une insurrection éclatera ; aussitôt les gouvernants prendront la fuite ; les soldats fraterniseront avec les insurgés ; les agents de police et les riches bourgeois disparaîtront : le peuple alors proclamera la Commune ; et, finalement, l'anarchie affirmera le droit de vivre pour tous, et fera main basse sur les dépôts de grain et autres denrées, sur les magasins d'habillements, les maisons, etc. L'expropriation sera générale, complète et sincère, et la révolution triomphera parce qu'elle pourra procurer du pain à tous.

Si jusqu'ici la révolution n'a pas abouti, remarque Kropotkine, c'est parce qu'elle était une cause de misère ; maintenant elle sera une cause d'aisance. En effet, aussitôt après la prise de possession de la richesse publique et l'inventaire à peine fait, on établira et appliquera la répartition des choses en masse ou à la ration suivant la plus ou moins grande quantité qu'on en aura. Expropriateurs et expropriés seront traités de la même façon. Quand il s'agira de se réapprovisionner, on échangera les produits de l'industrie des villes contre ceux du travail champêtre. Pour les logements, on dressera des listes statistiques d'après lesquelles on distribuera s'il le faut les pièces d'un appartement entre plusieurs familles. Quant aux objets de vestiaire, on mettra en commun ceux qui sont dans les magasins, et ainsi chacun pourra trouver un habit à sa convenance. Après quoi la société anarchiste sera complètement organisée.

Nous oubliions un détail : Kropotkine et Grave observent que certainement, pendant toute la période de préparation, beaucoup de sang devra couler ; mais cela ne sera qu'un pur accident dans la lutte (f).

11 nous reste encore à montrer la relation qui existe entre les prémisses socialistes et les conséquences anarchistes.

Quoique le processus historique de l'anarchie que nous venons d'esquisser parle assez clairement à lui seul, il ne sera cependant peut-être pas inutile d'y ajouter encore quelques réflexions.

Nous connaissons déjà le programme socialiste d'où le parti

I. A ceux qui seraient tentés de nous accuser d'exagération, nous recommandons de parcourir Za conquête (/«/a/??, de Kropotkine. et La Société au lendemain de /a révolution, de Jean Grave, deux ouvrages où se trouve exposé en détail le plan d'organisation sociale dont nous n'avons pu donner qu'un simple aperçu.

tire sa raison d'être et dont il s'inspire: changement de la constitution fondamentale de la société, en substituant à la propriété individuelle la propriété en commun — d'où le communisme

— ou la propriété collective ou sociale, — d'où le collectivisme ou le socialisme proprement dit (^). — Les vrais socialistes sont donc des révolutionnaires intransigeants qui ne s'arrêteront jamais à mi-chemin. Ils veulent tout, et par ce tout on entend spécialement et par dessus toute chose l'abolition de la propriété individuelle. On n'est vraiment socialiste qu'à ce prix. Les conséquences extrêmes de ce principe sont faciles à voir : destruction de tous ceux qui cherchent à défendre le régime de la propriété individuelle et partant guerre aux lois actuelles civiles, politiques et économiques, qui tendent à conserver ce système; guerre à mort aux détenteurs et défenseurs du pouvoir social actuel.Finalement, comme conséquence dernière, destruction à outrance par la dynamite et le poignard, insurrection permanente des bas-fonds de la société, en un mot, l'anarchie la plus complète, laquelle devient ainsi l'instrument d'action par excellence du socialisme, sa sentinelle avancée, qui, par la terreur, accomplit dans la société, toute l'œuvre de destruction voulue par le socialisme.

Les socialistes ne disent et ne répètent-ils pas à tout moment que la propriété, telle qu'elle existe aujourd'hui, est un vol, que quiconque la détient est immoral ? Comment veut-on, après cela, que l'on n'appelle pas voleur le propriétaire et qu'on ne finisse pas par reporter sur lui la haine amassée par les malédictions contre les riches, ces prétendus vampires de la terre ?

Les anarchistes descendent donc en droite ligne des socialistes : mais plus logiques que leurs maîtres, ils sont allés plus loin, et ils ont poussé leur esprit de révolte et de destruction jusqu'à vouloir renverser aussi la nouvelle théorie, et la remplacer par une doctrine beaucoup plus radicale dans ses conséquences.

Pour eux l'idée que quelqu'un, fût-ce même l'État ou la Commune, pourrait diriger les destinées de la société et fournir à chacun le travail et les moyens de vivre, est un attentat contre la dignité humaine ; aussi, tout en acceptant les prémisses de leurs précurseurs, s'en sont-ils servis pour donner une autre direction au chemin parcouru, en le refaisant à leur

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