I. V. Note, p
manière. Et c'est précisément en cela qu'ils sont plus logiques et se rapprochent des idées hégéliennes plus que les socialistes. Si en effet les hommes, pris individuellement, sont une partie du grand tout humanité, et si, comme tels, ils sont égaux entre eux, on ne saurait comprendre pourquoi, dans un régime de collectivité de la propriété et des autres instruments de travail, quelques-uns devraient être soumis à d'autres exerçant une force supérieure, même si on dissimulait cette force sous le nom d'État ou tout autre.
Nous voulons, disent les anarchistes aux socialistes, la collectivité comme vous; mais nous voulons en même temps le triomphe de toutes les forces individuelles, au moyen d'associations d'hommes, indépendantes les unes des autres mais conspirant toutes au même but. Vous voulez donner une forme de gouvernement très centralisée à votre démocratie, nous voulons accorder aux communautés locales une certaine indépendance et souveraineté, les laissant libres de se fédérer entre elles. Voilà où est toute la différence. Les socialistes ont beau leur répondre que ces forces individuelles, pour tendre au même but, doivent être dirigées et réglées par quelqu'un, parce que, autrement, on retournerait purement et simplement au système de la libre concurrence sous une forme qui conduirait à une confusion pire que la première, parce qu'elle partirait de la fausse supposition que le monde puisse marcher de lui-même en respectant la justice et la liberté ; que pour éviter une pareille confusion il faut donc un État qui concentre tout dans ses mains. Les anarchistes répondent : mais de qui sera composé cet État centralisateur, sinon précisément d'hommes? Or, de quel droit ces hommes se superposeront-ils à d'autres, et en vertu de quels principes donnera-t-on la préférence à Pierre plutôt qu'à Paul dans la direction de la société ? Mais ne voyez-vous pas que vous revenez ainsi au despotisme, à l'esclavage, et que toutes les anciennes inégalités reparaîtront sous une forme plus grossière et plus dangereuse, parce qu'elle sera déguisée sous le masque hypocrite de la liberté ? Nous avons donc raison de dire : l'anarchie est et doit être la réalisation du fameux décret de Rochefort : « Il n'y a plus rien ! »
L'anarchie — cela est hors de doute — peut être considérée comme la dernière étape du socialisme ; elle naît avec lui, elle le suit pas à pas dans son œuvre de destruction et ne s'en
sépare qu'au moment où il s'agît de tirer les dernières conséquences, c'est alors qu'elle recourt à ces méthodes plus violentes et à ce plus complet besoin de destruction qui semble répugner au socialisme.
Mais la pensée des anarchistes est-elle réalisable, pourra-t-on jamais accomplir la révolution qu'ils rêvent? La société en sortira-t-elle telle qu'ils nous la promettent ? Remarquons-le tout d'abord : il ne s'agit pas ici d'un changement semblable aux changements révolutionnaires et réformateurs du passé, où tout se bornait à des luttes de dynasties, d'aristocraties, de démocraties et de partis qui se disputaient le pouvoir ; ici on veut au contraire escalader le ciel et refaire la terre en procédant à une transformation sociale la plus absolue qui se puisse concevoir, à une révolution universelle. Universelle dans son principe, parce qu'elle doit changer les idées et les choses ; dans son extension, parce qu'elle doit embrasser le monde entier ; dans son importance, parce qu'il en doit sortir une formule qui équivaille et se substitue à toutes les formes actuelles de société religieuse, civile, privée, nationale. On veut changer Dieu lui-même, renverser toutes les notions de justice, publique ou privée, et, de même qu'on enlève au chef de l'État, au magistrat, au prêtre, leur autorité et leur crédit, ainsi on veut ôter au mari sa femme, au père les droits qu'il tient de la paternité, aux enfants leurs parents. Les hommes, dans quelque ordre que ce soit, civil, politique, religieux, doivent cesser de croire à ce qu'ils ont cru, mépriser l'autorité et la forme sociale qui les régissaient, se soumettre et obéir à des principes tout à fait différents. Mais c'est précisément sur l'efficacité des nouveaux principes que roule toute la question. Jusqu'ici la religion, la famille, la propriété individuelle, l'amour de la patrie,formaient autant de liens de sympathie et d'intérêt parmi les hommes ; créaient des sentiments exquis d'activité, de charité, d'abnégation ; poussaient au progrès des industries et à la résignation dans les épreuves de la vie. Tout cela une fois détruit, aboli, que reste-t-il pour retenir les hommes unis entre eux, pour les exciter aux nobles entreprises pour faire que leur productivité se développe dans toute son étendue ?
Les hommes, répondent les anarchistes, deviendront tous bons et feront alors, d'eux-mêmes et avec plaisir, ce qu'ils ont fait jusqu'ici à contre-cœur et par force. Voici donc le nouveau
et grand principe régulateur de la future société : la bonté primitive de l'homme, abâtardie, paralysée non plus par la faute des individus, mais par la mauvaise organisation du corps social. Vieille utopie, à laquelle il faut toujours répondre par la même formule, non moins vieille : Si l'homme est bon par nature, comment peut être mauvais le corps social composé précisément d'hommes? Une cause bonne n'amènera jamais un effet mauvais.
D'autre part, pourquoi le fait de vivre en société avec ses semblables devrait-il rendre l'homme mauvais ?
Cela fait supposer qu'il y a dans le monde des hommes qui ne sont pas bons et qui gâtent les autres ; mais alors que devient la théorie basée sur la bonté générale de tous les hommes ?
Et si les hommes sont imparfaits,comment pourra-t-on jamais croire que, la richesse des uns et la pauvreté des autres une fois abolies, il n'existera plus d'autres causes qui porteront les hommes à mal faire ? Quand Caïn tua Abel, était-ce parce que l'un était riche et l'autre pauvre ? Non ; ce fut simplement parce que le premier était jaloux, envieux de la bonté, de la droiture du second. La richesse et la pauvreté n'y étaient donc pour rien. Or il est évident que, chez les autres hommes comme chez Caïn, peuvent naître à tout moment des sentiments de jalousie qui excitent violemment leurs passions et les poussent à des actes repréhensibles ! Qui nous dit, par exemple, que, la forme anarchiste une fois adoptée, nous ne nous croirons pas offensés quand nous verrons rétribuer d'une façon identique au nôtre, le travail d'un individu, qui nous paraît moins actif et moins habile ? Et en admettant même qu'il y ait erreur dans notre appréciation, qui aura assez d'autorité pour nous imposer son propre jugement et nous persuader que nous avons tort ?
Si toutes les individualités sont vraiment égales entre elles, on ne comprend pas pourquoi l'une devrait se tromper et l'autre non. Dès lors on ne reconnaîtra à personne le droit de juger et de décider si un tel a produit autant qu'il pouvait réellement produire. Et la formule anarchiste, en vertu de laquelle chacun doit avoir pour quote-part de son travail la quote-part de tout ce qui a été produit par les autres, aboutira à une flagrante injustice ; à savoir que les uns recevront plus, les autres moins que ce qui leur est dû. En outre s'il est vrai
que les hommes sont très différents les uns des autres au point de vue physique et moral, intellectuel et sensible, une autre grosse difficulté surgit ; c'est qu'on ne pourra jamais, comme le voudraient cependant les anarchistes, égaliser et rendre identiques des besoins qui sont extrêmement variés et différents selon les individus.
Qui pourrait d'ailleurs y parvenir dans une société où l'on n'admet pas d'autorité dirigeante quelle qu'elle soit? Qui donnerait des règles pour une semblable unification, et à qui reconnaîtrait-on ce pouvoir ?
De même, si le bien social exige une chose, et le bien individuel une autre absolument opposée, comment et par qui l'individu sera-t-il forcé de se sacrifier aux autres alors que, suivant le principe anarchiste, l'intérêt social ne doit jamais entrer en antagonisme avec l'intérêt individuel ? Comment et par qui les différentes communautés seront-elles obligées à se confédérer entre elles, si elles préféraient au contraire marcher chacune librement dans sa route sans s'attarder à considérer si cela est, ou non, convenable et utile aux autres ? Et si quelqu'un se refusait à travailler soit en tout, soit en partie, comment le forcerions-nous ? N'est-il pas vrai qu'en anarchie, la volonté, disons plus exactement, le caprice de chacun est la règle unique et souveraine de l'activité humaine? Comment donc pourra-t-on soutenir que l'indépendance individuelle, que l'on commence par diviniser, doive être restreinte, limitée par le droit d'autrui ?
Les anarchistes sentent si bien eux-mêmes la difficulté de leur thèse que, pour expliquer comment les hommes seront facilement amenés à travailler, ils doivent étayer leur système d'affirmations fantaisistes, comme celle-ci par exemple : grâce à la solidification de l'azote, au réchauffement de l'air, à la conversion des rayons solaires en force motrice etc., l'homme ne devra travailler que sur un espace restreint de terre, et cinq heures seulement, pendant cinq jours par mois. Et bien, en admettant même que Ton puisse un jour arriver à ces résultats, pour tirer des forces naturelles de si merveilleux effets, que d'études, que de veilles, que de travaux préparatoires ne faudra-t-il pas ! Mais, supposé que l'anarchie soit déjà un fait accompli, quel serait alors l'aiguillon assez puissant pour pousser des hommes à se soumettre à ce travail acharné ? Ce ne serait ni l'espoir du gain, puisque leur travail, si utile
qu'il soit, sera toujours comparé à la quote-part du travail commun, ni le désir de s'élever au-dessus des autres, puisque ce serait contraire à l'égalité absolue que prêchent les anarchistes ; ni la possibilité de rendre ainsi plus prospère la situation de sa famille, car la famille n'existe plus et lui eût-on laissé l'existence, elle n'en pourrait retirer aucun avantage. Ce serait encore moins une juste ambition ou l'amour de la gloire, puisque l'ambition n'aura plus aucun but à atteindre, et que la gloire ne sera le partage de personne dans une société ou les médiocrités ne permettront jamais, par envie, qu'un ou plusieurs individus s'élèvent au-dessus du niveau commun. Tout donc conseillera d'éviter tout effort superflu d'activité, de rester dans un état de prudente obscurité, de laisser à l'abandon les lettres, les sciences et les arts, dont les avantages si éphémères ne pourraient décider personne à s'y dédier sérieusement et efficacement. Ainsi le travail se réduira au strict nécessaire, rien de plus. Or, dans un tel état de choses, il serait impossible d'atteindre non seulement l'aisance générale que Kropotkine promet avec tant d'assurance, mais encore un état quelconque de paix et de vraie liberté. Si en effet, le système devait être vraiment progressif, c'est-à-dire s'il devait tendre au développement des différentes capacités individuelles, on ne voit pas, d'un côté, comment on trouverait moyen de justifier une augmentation de salaire pour ceux qui travaillent mieux et davantage, et de l'autre, comment on parviendrait à modérer les légitimes prétentions des plus capables et des plus actifs.
Ainsi donc pour rendre possible, dans la société anarchiste, la coexistence pacifique d'hommes aussi différents par nature, il faudrait ou une obéissance instinctive, et partant l'absence de toutes les passions humaines — chose absolument impossible — ou il serait nécessaire de recourir à la contrainte pour forcer à rester dans un rang inférieur ceux qui se sentiraient appelés à exercer une activité plus grande et plus féconde, et par cela même à se procurer une part plus large dans la jouissance des biens de la terre.
Aussi, quand même il lui serait donné de triompher et de déployer librement son action, l'anarchie ne pourrait-elle jamais durer comme forme de gouvernement si ce n'est en recourant à la servitude. Et qu'on le remarque bien, nous serions mal
venus à nous plaindre de cette servitude, de cette prédominance de quelques-uns sur tous, puisqu'elle serait l'unique ressource qui resterait à la société pour ne pas tomber dans une barbarie sauvage.
Tel est l'avenir que les anarchistes préparent de nos jours à la société civile, avenir auquel ils sacrifient la vie de bien des gens, de ceux notamment qu'ils appellent tyrans, uniquement parce qu'ils les croient capables de s'opposer efficacement aux pernicieux desseins de leur propre tyrannie.
Et tout cela, naturellement, s'accomplit en prétextant le bien du peuple. Mais qu'on laisse au groupe anarchiste le temps d'arriver au pouvoir, et le peuple s'apercevra immédiatement du sort qui lui est réservé.
Il n'y a donc pas d'accommodement possible, mais guerre et guerre à mort entre notre civilisation, fille du christianisme, et la barbarie anarchiste, laquelle part de la négation de la Divinité pour arriver à nier et à condamner tout l'ordre de choses actuellement existant.
Qui l'emportera ?
La réponse est entre les mains de Dieu d'abord, et ensuite dans les mains de ceux qui sont appelés à gouverner les peuples !