CHAPITRE IX
Impossibilité d'appliquer le système de la propriété collective. — Pièges que renferme un tel principe.
APRÈS avoir exposé aussi fidèlement et aussi clairement que nous l'avons pu, les principales théories des socialistes modernes, après en avoir suivi le développement, après avoir indiqué les conséquences qu'on en a tirées et qu'on se propose d'en tirer encore, nous devons aborder la partie la plus ardue de la tâche que nous nous sommes imposée : montrer la faiblesse, disons mieux, la fausseté des arguments sur lesquels reposent ces théories, et examiner en même temps d'un esprit impartial, si, par hasard, au milieu de tant d'erreurs, il ne se cache pas quelque chose de vrai.
Assurément, nous n'avons pas la prétention de réfuter ici chaque point du système socialiste, cela nous entraînerait trop loin sans offrir grand intérêt ; nous voulons nous arrêter seulement aux erreurs les plus importantes et les plus dangereuses, parce qu'elles offrent une plus grande apparence de vérité, sans cependant laisser tout à fait de côté, outre les doctrines de Marx et de Lassalle, quelques-unes au moins des théories que leurs disciples se sont crus autorisés à y ajouter en manière de dernière conséquence.
Et pour commencer par la principale de ces erreurs, celle qui sert de base à tout le système, la transformation de la propriété individuelle en propriété collective, voyons s'il est possible, même en restant dans le domaine de la théorie pure, d'adopter cette nouvelle forme sans compromettre d'une manière irréparable, non seulement la société actuelle, mais toute société qui pourrait s'élever sur ses ruines.
Nous n'esquisserons ici que les grandes lignes de la question, voulant éviter, dans la mesure du possible, des répétitions qui pourraient se produire d'autant plus facilement que nous nous
proposons de traiter bientôt et en détail de la légitimité de la propriété privée. Pour entrer de suite en matière, nous ferons remarquer avant tout que ce nouveau système de répartition des biens et des produits aurait pour premier effet de leur enlever une grande partie non seulement de leur valeur commerciale, mais encore de leur utilité et de cette valeur particulière qu'ils reçoivent de la préférence dont ils sont l'objet et de l'appréciation que chacun en fait par rapport à ses besoins personnels, préférence et appréciation qui naissent, en grande partie, de la rareté de l'objet et des difficultés qu'il faut surmonter pour l'acquérir.
En effet, dans le régime collectif, chacun recevant autant et pas plus que ce que l'État juge être nécessaire aux besoins de l'individu et proportionné à sa quote-part de travail, il ne saurait plus être question ni de préférence, ni d'appréciation personnelle, et partant de la rareté de l'objet ou de la difficulté de se le procurer. Aussi quand bien même, sous ce régime, il posséderait toutes choses en abondance, l'homme n'en éprouveraitil aucun plaisir, car elles manqueraient toujours de ce sel réconfortant que leur communique le fait d'être le fruit, le résultat d'efforts et de victoires individuels. Qui de nous en effet ne connaît d'expérience la satisfaction véritable et intense que l'on éprouve, quand on arrive à posséder un objet dont la recherche a demandé de longues luttes et des fatigues incessantes ? Où est au contraire cette satisfaction quand la réalisation de nos rêves ne nous a rien coûté, au point de vue au moins de notre activité individuelle ? Et n'est-il pas vrai que la chose obtenue au prix de peines et de fatigues, nous est agréable surtout parce qu'elle nous rappelle les différentes phases d'activité, de tension, par lesquelles nous avons passé et que nous serions prêts à parcourir de nouveau pour en sortir vainqueur une seconde fois?
Le système de collectivité nous priverait fatalement de tout stimulant et, partant, de toute satisfaction. La preuve en est dans le fait que certaines formes collectives, telles que nous les voyons pratiquées dans un but commercial par des associations industrielles, ou réalisées par héroïsme de vertu chrétienne dans les communautés religieuses, impliquent toujours l'idée' d'abnégation non de jouissance, et même, dans ces cas, pour qu'elles puissent durer, il faut qu'il s'y ajoute dans l'individu la considé-
ration que, par leur moyen, il arrivera plus tard à jouir d'une manière personnelle de biens plus considérables et meilleurs.
Remarquons encore que l'État, fût-il capable — ce qui est impossible — de satisfaire les besoins individuels de tous, n'y parviendrait jamais complètement, n'ayant pas le moyen de connaître et d'apprécier les nécessités particulières et spéciales de chacun avec la même exactitude que celui qui est le plus directement intéressé. Il en résulterait que la privation totale ou partielle des choses qui, sans être indispensables n'en sont pas moins opportunes, deviendrait pour les individus, non seulement un tourment, mais encore une source de haine contre l'État, qu'on rendrait responsable — à tort ou à raison, peu importe — de la privation dont on souffrirait.
Mais là ne s'arrêtent pas les inconvénients ; dans une société basée tout entière sur le collectivisme, les occasions de pratiquer les vertus les plus généreuses et les plus douces, la bienfaisance, l'abnégation, la gratitude et toutes les autres qui poussent les hommes jusqu'à l'héroïsme et qui les unissent entre eux par des liens d'une nature particulière, seront retranchées.
Aussi une telle société serait-elle la plus pauvre en vertus et en biens qu'on puisse imaginer ; tout en elle concourrait à réduire à une stérilité complète les meilleures facultés humaines (').
Il y a plus encore ; la société collectiviste ne pourrait jamais trouver dans le principe d'association le germe de sa vie, parce que de deux choses l'une: ou elle resterait libre de ses destinées et se dissoudrait bientôt au milieu des désillusions générales ; ou il faudrait lui faire violence pour qu'elle reste telle qu'on l'aurait organisée, ce qui serait réduire une partie de ses membres à être la proie des autres. Ainsi donc, ou elle périrait, ou
I. Le Souverain- Pontife Léon XIII, parlant du collectivisme, en fait ainsi ressortir les inconvénients : « En plus de l'injustice de ce système, on ne voit que trop combien il en résulterait de confusion et de perturbation dans tous les rangs de la société, et quelle servitude dure et odieuse pour tous les citoyens ; on ouvrirait la porte à toutes les jalousies, à tous les mécontentements, à toutes les discordes ; les talents particuliers et les diverses industries une fois privés de tout ce qui leur sert de stimulant, les sources de la richesse se trouveraient taries, et cette égalité tant rêvée ne serait, en réalité, qu'une égale bassesse et la misère pour tous.
Toutes ces raisons donnent le droit de conclure que la théorie socialiste de la propriété collective doit être absolument rejetée, parce qu'elle est préjudiciable à ceux-là mêmes qu'on veut secourir, parce qu'elle s'oppose aux droits naturels de l'homme, parce qu'elle dénature les fonctions de l'État, et trouble la tranquillité publique ». Epist. Encycl. Rerum novarum. [De conditione opificum.)
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elle redeviendrait une société composée de toutes ces mêmes inégalités, de tous ces individualismes, de toutes ces distinctions de classe dont on veut, par la collectivité des biens, obtenir la suppression.
Pour maintenir la soumission à une loi qui interdirait à l'homme d'appliquer son activité à son propre profit, pour conserver l'égalité soit dans la distribution des richesses ou de leurs fruits, soit dans la satisfaction des besoins de chacun, il faudrait de toute nécessité un pouvoir central sans limite, une main de fer capable d'exclure et de paralyser toute tentative individuelle qui tendrait à se faire donner la préférence dans l'usage de n'importe quelle chose ; une hiérarchie terriblement organisée pour appliquer de telles lois envers et contre tous ; une autorité infaillible et irresponsable en droit et en fait, à qui incomberait la charge de disposer des choses et des personnes Uniquement dans le but et au profit de l'association tout entière, en ne prenant pour règle et pour mesure que les besoins de celle-ci et en foulant aux pieds, s'il était nécessaire, les droits individuels les plus sacrés Q-).
Quelle serait, dans une pareille société, la classe appelée à s'opposer aux désirs effrénés et jamais assouvis des multitudes ? Pourquoi, et d'ailleurs comment, préférerait-on une classe à une autre ? Et en admettant même qu'on évitât cet écueil et qu'il y eût quelqu'un qui fût capable de remplir ce rôle, à quelle violence, à quelle tyrannie ne devrait-il pas recourir pour l'accomplir (2) ?
1. « Quant aux faits et gestes du socialisme, je renonce à en parler, la tâche serait au-dessus de ma patience et m'obligerait à révéler trop de misères, trop de turpitudes. Homme d'action et de progrès, je répudie de toutes mes forces le socialisme comme étant un système vide d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à former des naïfs et des écornifleurs. N'est-ce pas ainsi qu'il se montre à nous depuis vingt ans, annonçant la science et ne résolvant aucune difificulté, promettant au monde la félicité et la richesse et ne subsistant qu'au moyen d'aumônes, dévorant d'immenses capitaux sans rien produire? Pour moi, je le déclare en présence de cette propagande souterraine,... de ce sensualisme éhonté, de cette littérature fangeuse, de cette mendicité sans frein, de cette habitude de cœur et d'esprit qui commence à gagner une partie des travailleurs, je suis pur des infamies socialistes. » Proudhon, Système des contradictions économiques, t. II.
2. « Il est évident que la réalisation d'un semblable système conduirait les peuples à une servitude telle que le monde n'en a jamais vu de pareille, réduirait l'homme à n'être qu'une machine, un simple outil, l'abaisserait au-dessous du nègre dont le planteur dispose à son gré, au-dessous de l'animal. Je ne crois pas que des idées plus désastreusement fausses, plus extravagantes et plus dégradantes soient jamais entrées dans l'esprit humain ; et qu'elles ne méritent ces qualifications qui, à mes yeux du moins, ne sont que justes... ». Lamennais, Œuvres complètes.
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La collectivité des biens ne serait possible que si elle était naturelle, si elle visait à une fin condigne et revêtait ce caractère de spontanéité qui se trouve à un degré éminent dans les collectivités particulières dont nous avons parlé plus haut.
Or la collectivité dont il s'agit ici manque absolument de tous ces caractères; elle n'est pas spontanée, puisqu'on l'impose ; elle n'est pas juste, puisqu'elle ne respecte pas les droits individuels ; elle n'est pas naturelle, puisqu'elle est contraire à toutes les traditions de la nature qui se sont manifestées pendant le cycle historique parcouru par la famille humaine ; et elle n'a pas une fin condigne, puisqu'elle n'est utile ni à l'individu, ni même à la communauté, qu'elle empêche au contraire d'atteindre la fin prochaine que Dieu a fixée à toute société. Et qu'elle l'en empêche réellement, c'est ce que l'on voit sans peine dans le fait que le collectivisme ôte à chaque membre du corps social la possibilité de progresser et de se perfectionner, l'enchaîne, détruit ses droits les plus essentiels, à commencer par celui de déployer dans de justes limites sa liberté et son activité ; et aboutit par conséquent à le paralyser dans tout le développement de sa vie sociale.
La plus attrayante donc des théories socialistes et la plus capable de séduire les multitudes inexpérimentées, parce qu'elle leur fait espérer la participation égale à tous les biens et à toutes les jouissances qu'on prétend usurpées par les classes supérieures, est une pure utopie. De plus, elle est inique, en tant qu'elle contient, objectivement du moins, un piège dangereux. En effet sous le nom de propriété, on arrive nécessairement à comprendre non seulement la propriété matérielle, mais tout droit, toute autorité et même toute volonté individuelle, et en les condamnant, on condamne implicitement et l'on tend à détruire toutes les lois divines et humaines qui déterminent et justifient les droits et les devoirs, l'exercice de la liberté et l'indépendance.