CHAPITRE I
Théories utopiques de'Fichle et de Wêitling. — Évolution scientifique du socialisme allemand par l'entremise de 'Winkelblech, Engels et Rodbertus Jagetzow. — Complément de cette évolution par les doctrines de Marx et de Lassalle.
ALA première apparition des théories socialistes allemandes professées par Miinzer, Karlstadt et autres — théories qui, nous l'avons remarqué déjà, furent cause en grande partie des massacres commis par les anabaptistes pendant la fameuse guerre des paysans (1521) (i) — succéda en Allemagne une longue période de tranquillité, qui se prolongea presque jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Pendant tout ce temps le socialisme semble complètement assoupi. Ce n'est qu'en 1793 qu'il reparaît, lorsque Fichte publie son ouvrage intitulé : Eclaircissements pour rectifier V opinion sur la révolution française {f). Dans ce livre l'auteur soutient que le travail est l'unique fondement juridique et naturel de la propriété, que seul il donne à l'homme le droit de demander à la société les moyens nécessaires à sa subsistance, d'où la conséquence que celui qui ne travaille pas, ne saurait se prévaloir de ce droit. Dans un second ouvrage il ajoute : telle est la force du droit à la subsistance que l'individu auquel manquent
1. Thomas Miinzer, disciple de Nicolas Stork, fut l'un des premiers et plus habiles chefs des paysans pendant les guerres des anabaptistes. Doué d'une éloquence populaire, il parcourut les villages de la Saxe, où il propagea ses doctrines communistes : « Nous sommes tous frères, disait-il à ses auditeurs, nous avons un père commun, Adam, pourquoi donc la différence de biens et de conditions que la tyrannie a introduite parmi nous ? Pourquoi gémirions-nous dans la pauvreté, pourquoi serions-nous accablés parle travail, tandis qu'eux, les grands du monde, nagent dans les richesses? N'avons-nous pas droit à l'égalité des biens qui de leur nature sont faits pour être partagés sans distinction entre les hommes ? La terre est un héritage commun où nous avons une part qu'ils nous ont ravie. Qu'ils nous montrent le contrat de cession. Rendez-nous, riches du siècle, avares usurpateurs, les biens que vous retenez injustement... ». (Soudre, Ouv. cité. Les Anabaptistes : i"^^ période, ch. VIII, p. 68-69.)
2. Beifra!;c zîirDeriichtigiiJig des Urt/ieils liber die Franz'àsische Revolution.
les moyens pour vivre, ne doit ni reconnaître ni respecter la propriété d'autrui, puisque les autres n'ont pas respecté en lui les grands principes qui assurent à chacun sa propriété ; c'està-dire cette portion de biens que tout individu a le droit de posséder et que personne ne peut lui enlever, parce qu'elle correspond pleinement à son droit de vivre.
Aussi Fichte veut-il que l'État fournisse à la nation une quantité suffisante de moyens de subsistance et qu'il en assure à chacun de ses membres la portion nécessaire.
Pour expliquer ensuite comment l'Etat peut atteindre ce but, il nous dépeint, dans une autre étude utopique, VEtat de la Raison^ État où travail, industrie, consommation sont soumis à des règlements et à un contrôle, où par suite, une part de jouissance est assurée à tout homme qui travaille.
Dans la distribution des biens, telle qu'elle était en vigueur avant l'établissement de XÉtat de la Raison, tous les individus, assure Fichte, n'obtinrent pas la part qui leur était due, et plusieurs s'approprièrent injustement le bien des autres. Le problème que le nouvel État doit résoudre est donc que chacun ait ce à quoi il a droit. Après cela il interdira tout commerce des particuliers avec les étrangers, et c'est à lui seul qu'il appartiendra d'acquérir les produits étrangers quand l'exigeront les besoins des citoyens.
Tel est en quelques mots le résumé des doctrines de Fichte. Après lui, dans l'ordre des rêveurs d'États socialistes chimériques, vient Weitling, tailleur de Magdebourg, qui se croyait supérieur à sa condition, s'imaginait être littérateur,poète même, et se prétendait condamné par la mauvaise fortune et l'iniquité des conditions sociales à une existence pénible et cruelle. A son retour de Paris, où il s'était trouvé en relation avec les apôtres du socialisme, dont il n'avait pas tardé à embrasser les idées, il se rendit en Suisse, et là, en 1835, il publia son premier opuscule : L! humanité telle qu'elle est et telle qu'elle devrait être ('). A vrai dire il n'y a là qu'une application des théories communistes à un État où dominerait l'intelligence et où le travail et la jouissance alterneraient et se compenseraient à tour de rôle.
En 1 841, il fonda à Vevey un journal socialiste allemand :
I. Die Menschheit wîesie ist und sein soli. Socialisme et catholicisme. 3
Hilferuf der deutschen Kîuist, Appelait secours de Part allemand^ dans lequel il excite les ouvriers à établir la république démocratique.— Il alla si loin dans cette voie, qu'il finit par conseiller sérieusement aux chefs d'une association secrète qu'il avait fondée, VAllia7ice du juste, de recourir à une insurrection du prolétariat : il s'agissait d'enrôler parmi la plèbe des grandes villes, 20,000 brigands qui auraient parcouru, la torche et l'épée à la main, toutes les contrées d'Europe, pour amener par la terreur la bourgeoisie à admettre la communauté universelle des biens. — Son œuvre la plus intéressante est sans contredit celle qui parut à Zurich en 1842 et qui a pour titre : Garanties et haruionies de la liberté ('). L'égalité absolue, écritil, ne peut être établie que par la destruction complète de l'organisation actuelle de l'État ; cette égalité admet une administration et non pas un gouvernement. La propriété était admissible à l'époque de sa fondation, parce qu'alors, l'argent n'existant pas, et les terres étant en abondance, personne ne se voyait ôter le droit et le moyen de devenir propriétaire ; mais dès que l'homme libre ne put plus occuper une partie du sol, la propriété, cessant d'être un droit, devint une injustice déplorable, la source de la spoliation et de la misère des masses.
Weitling nous offre à son tour son État imaginaire : V Harmonie^ basé sur la communauté du travail, sur l'égalité de jouissance correspondant à l'égalité du travail, avec exclusion de tout ce qui représente, de près ou de loin, l'État, l'Église, la propriété privée, la distinction des classes, la patrie, la nationalité ; bref un État d'un genre spécial et qui, comme ceux que rêvait Bakunin, porte le nom d'État sans en avoir la réalité. On l'aura remarqué, les théories de Weitling sont presque identiques à celles des socialistes français. On y retrouve exprimées sous une autre forme, les idées sur l'État, de Fourier, de Cabet, d'Owen, les griefs contre la propriété de Proudhon, Brissot, Rousseau, qui s'accordent tous à répéter que le mal social dérive de la mauvaise organisation de l'État et du manque de véritable égalité.
Ce fut quelque temps après la publication des derniers écrits de Weitling que le socialisme allemand commença son évolution, la plus importante assurément qu'on ait vue de nos jours.