‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 3 sur 91 · I. Garantien tuid Harmonieti der Freiheit · texte numérisé non relu

I. Garantien tuid Harmonieti der Freiheit

Plus de vaines déclamations, de phrases à effet et de projets pour l'établissement de sociétés idéales. On se livre au contraire à une sévère et rigoureuse analyse du système économique, afin d'en transformer les points où l'on prétend voir un obstacle aux progrès ultérieurs de la civilisation. C'est donc le principe scientifique qui remplace les vieilles chimères, et c'est sur le terrain exclusivement économique que s'appuie de préférence le socialisme pour travailler à la solution du grave problème qui préoccupe tant notre société. Aussi est-il du plus haut intérêt d'étudier cette transformation du socialisme, quoiqu'il faille une attention des plus soutenues pour suivre dans tous ses détails cette critique économique, dont il fait son point de départ et à laquelle il s'applique avec une habileté qui dissimule les graves et multiples erreurs dans lesquelles il tombe. Le premier à ouvrir la marche fut le professeur Winkelblech, plus généralement connu sous le pseudonyme de Carlo Mario. On ne peut à vrai dire l'appeler socialiste dans le sens strict du mot, mais on le donne souvent comme tel, parce qu'il fut l'un des premiers à réclamer — et dans une large proportion — l'ingérence de l'État pour obtenir certaines transformations économico-sociales. Dans la préface de son livre : Recherches sur r organisation du travail.ou système tV économie universelle (';, Mario expose comment il a été amené à s'occuper de la question sociale.Lasituation malheureuse de l'ouvrier qu'il avait constatée en 1843, sr^ visitant le nord de l'Europe, le décida à étudier les conditions des différentes classes sociales dans les pays civilisés où, écrit-il, « je trouvai partout misère, désordre, inquiétude, souffrances, non seulement chez l'ouvrier des grandes villes, sièges de l'opulence et du luxe, mais encore dans la chaumière de l'habitant des campagnes ; dans les plaines fertiles de la Belgique et de la Lombardie comme dans les hautes régions de la Suisse ou de la Bohême.

« Il fallait donc rechercher les causes premières d'une aussi

I. Ujitersîichiingen iiber die Organisation der Arbeit oder System der Welt-Oekono- 7nie. — Ouvrage dont la publication fut commencée à Cassel en 1847 et continuée à différents intervalles. Dans la première partie, Mario retrace l'histoire de l'Allemagne politique, des systèmes industriels et de la condition sociale de l'industrie. Dans la seconde, il nous donne un traité d'économie politique très bien conduit mais fourmillant d'erreurs. Dans la troisième, où il esquisse tout son système et que l'on pourrait appeler la pai rie des remèdes, il expose la manière de réorganiser le travail en le réglementant et en rétablissant sous certaines formes déternunécs les corporations d'arts et métiers.

lamentable situation, causes qui, contìntìe me l'ont démontré mes recherches, ne résident pas dans la nature et dans ses lois immuables, mais dans les institutions et les lois humaines. Par conséquent ce sont ces dernières qu'il convient de réformer afin de porter remède aux maux qui tourmentent la société, et comme les progrès industriels, si grands qu'ils soient, ne peuvent avoir pour effet de rétablir le bien-être universel, il convient de s'adresser aux progrès de l'économie politique, d'où dépendent ceux de la civilisation. » Il reconnaît donc avec les socialistes la nécessité de trouver un nouveau système économique mais il juge défectueux le diagnostic qu'ils font de la maladie et insuffisant le remède qu'ils proposent.

Pour lui les maux existants ne proviennent pas, comme le veulent les socialistes, de l'inégale distribution de la richesse, mais du manque de production. Ce que l'on peut, affirme-t-il, reprocher au système actuel de la distribution de la richesse,c'est de ne pas conduire au maximum de production ou à l'emploi le plus fructueux des ressources naturelles qui sont à la disposition de la société.

A son avis, la question ne doit pas être envisagée seulement au point de vue du prolétariat, mais de la société tout entière, et il soutient qu'une nouvelle organisation du travail répond plus à l'intérêt du capitaliste qu'à celui du travailleur, car si le système actuel se prolongeait, on arriverait infailliblement à la ruine des capitalistes et au règne du communisme. L'organisation du travail est, d'après lui, une chose absolument indépendante de la forme de l'État, dont la fin dernière devrait consister à produire la quantité de richesse nécessaire pour répandre universellement le bien-être dans toute la population, sans détriment des classes moyennes. « La raison d'être du problème social, observe-t-il, dérive du fait que notre organisation industrielle actuelle ne répond pas à l'idée du droit, qui s'appuie entièrement sur l'idée chrétienne. » Et ici il établit un parallèle entre le principe païen, qui sacrifie les masses pour assurer plaisir et splendeur à une aristocratie peu nombreuse, et le principe chrétien, qui veut que tous soient égaux et que chacun soit rémunéré pour son travail en proportion de l'utilité créée par ce travail. Ce principe une fois posé, Mario aboutit à une conclusion aussi exagérée qu'inattendue.

Il affirme que tout homme a un égal droit à la propriété,

mais non dans le sens où on l'entend communément, à savoir que les hommes ont droit à la propriété autant qu'ils ont l'opportunité de l'acquérir, mais dans un sens beaucoup plus radical, c'est-à-dire qu'ils ont droit à cette opportunité.

Ils sont donc nés propriétaires au moins de droit, et cela pour deux raisons. La première est que Dieu, ayant fait les hommes personnes et non choses, a donné à tous également un droit naturel au plus ample développement personnel. La seconde est que la propriété, constituant le moyen indispensable au développement personnel, dérive en une certaine manière de Dieu lui-même, qui impose la fin et fournit les moyens. Aucune appropriation des biens de la nature ne peut donc être juste quand elle prive un autre homme de cette possibilité et par conséquent de son droit naturel.

lien vient ensuite à examiner la propriété dans ses différentes formes et condamne autant celle qui se base sur la servitude que l'ancienne propriété germanique, collective, indivisible, inaliénable. La première, dit-il, est nuisible, parce que, privant le travailleur du ressort de l'intérêt personnel et ne lui garantissant pas la jouissance de son travail, elle le porte à ne pas tirer de la nature tout ce qu'elle peut donner. Relativement à la seconde, il observe que, tout en assurant à chacun la possession d'un instrument de travail, elle n'excite cependant pas assez le sentiment de l'intérêt individuel, et ne se prête pas aux variations de situation qui naissent de l'industrie. Pour les mêmes motifs, il condamne la grande propriété féodale, quoiqu'il admette avec les Anglais que, sous certains rapports, elle favorise le développement de l'agriculture. La forme de propriété la plus convenable est, d'après lui, celle par laquelle les instruments de la production deviennent propriété collective des associations et les instruments de jouissance (sauf les puits, les ponts et autres) demeurent propriété des individus. La maison de tout homme devrait être sa forteresse, et cette maison, avec toutes ses dépendances, devrait lui appartenir, mais en dehors de cela, il ne devrait avoir aucune autre possession privée. La terre et tous les moyens de travail il les aurait en co-propriété avec les autres. De même la propriété industrielle devrait être possédée en commun par les associations adonnées à l'industrie, associations qui seraient organisées par les autorités avec statuts, fonctions et pouvoirs distincts et

spéciaux. Ainsi on obtiendrait la plus importante et la plus nécessaire des innovations : la conversion de la terre et des instruments de production en propriété collective. Mais le point fondamental du système de Mario est la question relative à l'augmentation de la population.

« Les réformes les mieux conçues pour l'accroissement et la répartition équitable de la richesse au profit des classes inférieures seront toutes inutiles, observe-t-il, si la population augmente plus rapidement que la production des moyens de subsistance. »

Il veut donc que l'on mette un frein non pas à la reproduction normale, à laquelle l'homme a certainement droit, mais à la reproduction anormale, c'est-à-dire à cette augmentation de population qui restreint sans cesse la fécondité du travail. Et puisque ce frein est, selon lui, le moyen le plus propre à apporter un soulagement efficace aux maux de la société, il demande et trouve juste l'intervention du gouvernement pour régler la reproduction du genre humain. C'est pourquoi il soutient qu'encourager les célibataires et ceux qui se trouvent dans l'état de veuvage, augmenter les devoirs envers la famille, limiter indirectement la fécondité, adopter des mesures préventives contre les naissances illégitimes, etc., sont autant de règlements que l'État doit proposer dans l'intérêt du bien social !

En même temps que Mario paraissait Frédéric Engels, un vrai socialiste, qui, après avoir étudié soigneusement la condition dans laquelle se trouvaient réellement les classes ouvrières anglaises, et ce qui se passait dans les différents ateliers et fabriques d'Angleterre, attaquait ces établissements avec la dernière sévérité, leur reprochant d'assujettir les enfants d'un âge encore tendre à un travail supérieur à leurs forces, d'en faire autant pour les femmes, d'imposer généralement à tous un travail de trop longue durée et par là même pernicieux, de ne pas accorder le repos nécessaire, d'être des foyers d'immoralité, de dégradation et d'avilissement effiayants: de créer en somme un état de choses qui explique parfaitement, d'un côté, l'augmentation continuelle de la misère et du prolétariat, de l'autre, la concentration du capital dans les mains d'un petit nombre.

Pour Engels, la science de l'économie est une science immo-

raie, mensongère, impuissante à détruire les maux sociaux ; elle n'est qu'un système de vol, de sophistiqueries et de contradictions, parmi lesquelles il cite en premier lieu la séparation introduite entre la valeur réelle et la valeur d'échange, séparation qui, dérivant de la propriété privée, doit être détruite par l'abolition de la propriété même. C'est donc au communisme qu'Engels conseille de recourir pour conjurer, ou au moins paralyser dans ses effets, l'immanquable insurrection sociale des classes pauvres contre les riches.

Après Engels vient Rodbertus-Jagetzow, ancien ministre de l'agriculture en Prusse ('). Ce dernier ne mérite pas le nom de socialiste militant, quoiqu'il ait puissamment aidé Lassalle, comme l'attestent ses lettres à l'économiste von Kirchmann Q, lettres dans lesquelles il condense tout son système. Il envisage la question sociale au point de vue purement scientifique, et par suite se renferme constamment dans la théorie. Sa première affirmation est que, quoique le communisme soit une conséquence inévitable des tendances actuelles, il est cependant inutile d'essayer d'en hâter l'avènement par l'agitation, attendu qu'il s'agit d'une transformation qui, pour s'accomplir, exigQ des siècles. Aussi estime-t-il que le suffrage universel ne peut lui être d'aucun secours et le repousse-t-il par là même. Après quoi il en vient à dire que les richesses ne doivent être considérées par l'économie que comme de simples produits du travail, qui seul leur donne leur valeur. Il examine alors les rapports actuellement existants entre la valeur, le travail et le revenu, et en déduit que, par suite des défauts du système industriel actuel, le revenu du travailleur ne peut s'élever, du moins d'une manière permanente, au-dessus d'un niveau qui suffise à lui procurer une maigre subsistance. La conséquence est que, tandis que son travail devient de plus en plus productif grâce aux inventions mécaniques et à une foule d'autres moyens de perfectionnement, la quote-part qu'il reçoit en raison du produit de son travail tend à diminuer de plus en plus.

Rodbertus veut donc que l'on neutralise cette tendance, et

1. Ministre en 1848, il rentra peu après dans la vie privée et entreprit des travaux historiques et économiques.

2. Le recueil des lettres écrites en 1850 et réimprimées en 1875 a pour titre : 7Mr Bcleuchtung der sociakft Frage. — Pour l'éclaircissement de la question sociale.

que l'on étudie des mesures par lesquelles la part du produit, que l'on prélève pour le travailleur, croisse proportionnellement à la valeur du produit, car, autrement, toute la population ouvrière demeurerait étrangère au progrès général de la société. Le véritable remède, à son avis, consiste dans une nouvelle délimitation de la sphère de la propriété privée; sphère déjà limitée à plusieurs reprises dans l'intérêt du développement personnel, et qu'il faut limiter encore une fois.

Partant de ces principes, il conclut en demandant que l'on change radicalement l'organisation économique actuelle, c'està-dire que l'on substitue des lois raisonnables aux lois naturelles qui règlent maintenant le partage des produits. En conséquence, il voudrait que l'on fondât une institution de crédit à laquelle l'ouvrier puisse confier son produit, produit dont la valeur devrait être déterminée par les heures de travail normal qu'il a fallu pour le produire et par la moyenne du temps que l'on regarde, généralement, comme nécessaire pour cette production. L'ouvrier recevrait en paiement une cédule représentant les heures de travail, et il s'en servirait pour retirer du magasin social un objet quelconque dont le prix serait fixé de la même façon. Bref, il veut que le travail seul devienne la mesure des valeurs : que les heures de travail soient échangées contre d'autres heures de travail. De cette manière le bien-être de ,chaque individu sera proportionné à la part qu'il aura prise à la production nationale, sans qu'il y ait des réductions ou prélèvements ni en faveur ni au détriment de qui que ce soit.

La transformation qu'Engels et Rodbertus avaient commencée à faire subir au socialisme allemand, atteignit son apogée avec Marx et Lassalle. Ce sont en effet ces derniers qui relient, condensent, discutent une dernière fois les théories de leurs devanciers, et qui, complétant l'étude scientifique et critique des faits sociaux et économiques, s'en servent pour donner au socialisme une véritable et définitive organisation politique. On va donc créer, parallèlement à la spéculation philosophique, une action universelle et générale ; il ne s'agit plus d'insurrection à provoquer dans telle ou telle province d'Allemagne : c'est tout un puissant empire que l'on cherche à soulever pour le conduire à un changement qui soit le signal de la rénovation sociale pour le monde entier. Ce n'est plus

dans les conciliabules, dans les livres, dans les brochures que se renferme le socialisme, non, il veut désormais tout envahir. Il pénètre jusque dans le Parlement, et là, comme en champ libre, il réclame hardiment le droit de prendre une part active à la création de lois destinées à régir des hommes,dont un bon nombre professent le même credo que lui. Grave évolution, grosse de conséquences non moins graves!

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