CHAPITRE X
Fausseté de la théorie sur la valeur. — Quels sont ses véritables éléments constitutifs.
ABORDONS maintenant une autre erreur non moins importante, celle que Marx fonde sur sa théorie de la valeur, théorie qui est, à n'en pas douter, la clef de voûte de tout le reste de son système.
Ainsi qu'on l'a déjà vu, il affirme que les choses n'ont et ne peuvent avoir qu'une seule valeur, celle que leur confère le travail, et qu'en dehors de celui-ci il n'existe aucun autre élément qui puisse donner ou augmenter la valeur de n'importe quel objet.
Or si cela était vrai, tous les produits devraient toujours avoir une valeur correspondant exactement au travail qu'ils ont exigé ; il serait par conséquent impossible qu'un produit, coûtant moins de travail, fût évalué plus qu'un autre qui en requiert davantage, ou bien, lorsqu'il y a parité de travail dépensé, qu'un produit valût plus et un autre moins.
Et, cependant, c'est ce qui arrive fréquemment et les exemples n'eu sont pas rares.
Ainsi, quoiqu'un fusil à baguette coûte, à peu près, autant de travail qu'un fusil à culasse, il est certain que le premier ne sera pas payé,dans la plupart des cas, le tiers de ce qu'on paie l'autre. Il n'est pas moins certain qu'il y a, entre la valeur d'un morceau de corail et celle d'une perle, une énorme différence, quoique très souvent ils aient coûté la même peine au pêcheur.
On le voit donc clairement : si le travail est l'un des coefficients, un des éléments de la valeur, il ne peut cependant pas en être l'unique, autrement les cas indiqués ci-dessus ne se produiraient pas.
Il s'en suit que dans la détermination de la valeur d'un produit, il doit entrer encore d'autres éléments dont il convient de tenir compte ; éléments que Marx et .ses adeptes, y compris
Lassalle, ont le grand tort de laisser complètement de côté.
Ils ont préféré s'attacher à l'un des côtés de la question, le plus spécieux, celui qui entrait mieux dans leurs vues, et ils ont ignoré ou feint d'ignorer tout le reste.
En cela ils ne diffèrent pas de la généralité des socialistes, qui aiment à se couvrir de thèses séduisantes revêtues d'une certaine apparence de vérité, capable de frapper et de convaincre même ceux qui sembleraient devoir être le plus à l'abri de toute surprise. Voilà précisément ce qui a eu lieu dans la question de la valeur, où il aurait été cependant si aisé de séparer le vrai d'avec le faux.
Et d'abord il convient de distinguer entre valeur et valeur. Quelques économistes, même contemporains, ont donné naissance à une grande équivoque, en confondant la valeur que les choses possèdent par elles-mêmes avec celle qui leur vient de leur aptitude à être échangées contre d'autres. Il est vrai que, pour remédier à ce défaut, ils ont imaginé une distinction entre la valeur d'usage et la valeur d'échange ; mais la distinction a été de peu d'utilité, l'équivoque est restée et les socialistes en ont largement profité.
Si les économistes avaient remplacé le terme de valeur d'usage par celui plus exact ô!utilité,o\x si, du moins, ils avaient eu soin de bien définir ce qu'ils entendaient par valeur d'usage et par valeur d'échange^ et de dire clairement la différence qui existe entre l'un et l'autre de ces termes, il n'eût pas été nécessaire d'écrire des volumes pour réfuter les théories socialistes sur la valeur.
Mais, sans entrer dans plus de détails, essayons d'éclaircir complètement ce premier point. Toute chose qui possède une utilité^ constitue une certaine richesse; en d'autres termes, toute chose utile a sa valeur propre et réelle, valeur qui naît précisément de l'utilité intrinsèque qu'a la chose en elle-même. Cette utilité de la chose peut venir de deux sources, ou de la nature, ou de l'industrie de l'homme. La richesse consiste dans l'abondance de ces choses utiles, de ces valeurs.
Mais quand une chose est-elle utile ? Quand elle est apte à nous faire atteindre une fin (i). Or, dans notre cas, la fin est la satisfaction des besoins et des légitimes appétits de l'homme ;
I. « Ea, dit saint Thomas, quœ sunt ad Jinem accommoda utilia dicuntnr. » Summa th., la 2», quest. XVI, a. 3.
on appellera donc îitiles toutes les choses indistinctement qui servent à satisfaire ces besoins, et même à rendre la vie facile et agréable. Nous avons dit ^ dans notre cas », et la restriction s'imposait. En effet, lorsque nous parlons d'utilités en tant que constitutives de richesse, nous ne pouvons avoir en vue que les choses dont l'utilité revêt un caractère extérieur et matériel, et non les autres qui, tout en étant utiles parce qu'elles sont propres à nous faire atteindre une fin, n'ont toutefois rien à voir, au moins directement, avec ce dont nous nous occupons ici, la fin qu'elles nous aident à obtenir étant au-dessus et différente de celle qui se borne à satisfaire les besoins terrestres. Nous ne parlons donc que des besoins matériels, c'est-à-dire de ceux qui, pour être satisfaits, requièrent des choses extérieures, matérielles, ce qui toutefois ne signifie pas que la science qui s'en occupe puisse faire abstraction des principes les plus élevés de la morale, ou qu'elle n'ait à tenir aucun compte des biens d'un autre ordre; mais nous en reparlerons et plus amplement ailleurs. En attendant, et pour en revenir à notre point de départ, nous devons remarquer que les choses utiles ne sont pas toutes de même espèce.
Ainsi les unes nous sont offertes telles quelles par la nature, et en si grande abondance, que chacun peut en user à son gré, sans faire le moindre effort et sans craindre qu'elles ne viennent à manquer, par exemple, l'air, la lumière, etc. D'autres, au contraire, quoique offertes par la nature, exigent un plus ou moins grand effort de celui qui se les approprie, et peuvent s'épuiser.
Les premières, étant d'un usage universel et par là même inappropriables, ne peuvent être matière à discussion pour l'économiste ; toute la question roule par conséquent sur les secondes, qui sont seules constitutives de richesse, c'est-à-dire constitutives de propriété.
On ne pourra jamais dire d'un homme qu'il est riche uniquement parce qu'il jouit de l'air et de la lumière en abondance. Qui donc se proclamerait propriétaire dç.X'â. lumière et de l'air? Mais, par contre, quoi de plus naturel que d'appeler riche un pays ou un individu qui possède, par exemple, une source d'eau minérale? et qui pourra affirmer que cela ne leur appartient pas, ou, ce qui revient au même, qu'ils n'en sont pas les légitimes propriétaires ?
Ainsi donc, après avoir établi la distinction entre les biens non appropriables parce qu'ils sont illimités, et les biens appropriâmes parce qu'ils sont limités, il s'ensuivra que ces derniers seulement peuvent constituer la richesse. Qu'on fasse attention toutefois à un point très essentiel : les choses titiles, dont nous parlons, proviennent sans doute originairement de la nature, mais celle-ci ne nous les donne pas gratuitement. Pour nous en rendre maîtres, nous devons toujours accomplir un acte, faire un effort ; celui-ci demandera plus ou moins de temps, sera plus ou moins pénible ; mais l'effort sera toujours nécessaire. Il est vrai qu'il y a eu et qu'il y a encore un grand nombre de socialistes qui soutiennent que la nature donne presque tout gratuitement ; mais il suffit de jeter un regard autour de soi pour se convaincre du contraire (^).
Les économistes ont, avec beaucoup de raison, partagé les richesses en naturelles et artificielles ; ils ont appelé naturelles celles qui sont simplement offertes par la nature, comme, par exemple, la terre cultivable, les animaux, les mines, etc. ; artificielles^ celles qui proviennent spécialement du travail de l'homme, comme les habits, les machines, etc. Or, que l'on prenne n'importe quelle richesse naturelle, et que l'on voie s'il est possible de se l'approprier et de la rendre productive sans un acte, un effort, un travail ! Quelle peine n'a-t-on pas à se rendre maître d'un animal et à le dompter ! Et la terre, quoiqu'il soit facile de l'occuper, quels soins assidus et que de travail n'exiget-elle pas pour produire des fruits ? D'autre part, à quoi aboutirait le travail de l'homme s'il n'y avait d'abord la matière du travail ? A quoi bon la charrue et les semailles s'il n'y avait une terre à labourer et à ensemencer? Et le sculpteur pourraitil exercer son talent s'il n'y avait ni marbre, ni plâtre, ni bois, etc.? On le voit donc, la production des choses propres à satisfaire nos besoins, exige toujours nécessairement le concours de deux éléments, ou coefficients absolument distincts : la nature
I. Brissot de Warville, entre autres, affirme que « l'homme est le superbe dominateur qui exerce un empire absolu sur les éléments qui se prosternent humblement devant lui, lui donnant gratuitement le nécessaire pour vivre. » V. Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le vol. A cette assertion spécieuse, nous pouvons opposer deux réponses : la première est tirée de la Genèse où nous lisons : « Maledicta terra in opere tuo, in laboribus comedes herbam terree.^ (c. m, v. 17-18). La seconde nous est fournie par Pline, dans son Hi st. nat., lib. vu : <( Natura... hominem nudumet in nuda terra natali die abjicit ad vagit us sta firn et ploratiim, »
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d'un côté, le travail de l'homme de l'autre ; ils se donnent la main, se complètent mutuellement, et de leur union naît la richesse, l'abondance des choses utiles. Toutefois ces choses sont diversement produites par les deux agents : la nature produit les substances, l'industrie de l'homme se borne à les modifier, combiner, configurer et unir diversement. La nature en outre ne fournit pas seulement la matière, mais encore la force imprimée par Dieu aux diverses substances, force dont se sert l'industrie pour obtenir ses divers produits. Il est donc faux que le travail seul soit le producteur de la richesse ; mais le travail et la nature, les agents physiques et l'activité humaine, le don de Dieu et la coopération de l'homme y concourent.
Les socialistes oublient tantôt l'un tantôt l'autre de ces éléments ; ainsi un jour ils attaquent la propriété, affirmant que la nature a tout donné à l'homme gratuitement, que par conséquent celui-là est mal venu qui invoque son travail à l'appui de la propriété. Un autre jour, oubliant cette première assertion, ils soutiennent que seul le travail est la mesure de la valeur d'une chose, et ainsi de contradiction en contradiction ils nous mènent au chaos final. S'ils voulaient se donner tant soit peu la peine d'étudier les phénomènes de la nature, ils ne manqueraient pas de reconnaître que les choses marchent autrement dans la réalité que dans leur imagination.
Ainsi, pour ce qui regarde les choses utiles^ ils pourraient facilement constater que leur utilité, c'est-à-dire la propriété qu'elles ont de satisfaire les besoins de l'homme, devient pour elles la source d'une seconde valeur : celle précisément que beaucoup d'économistes appellent valeur d'échange.
Du moment, en effet, qu'une chose est utile pour moi, elle peut l'être aussi pour un autre qui, étant homme comme moi, doit avoir, à peu près, les mêmes besoins. Or, s'il ne possède pas cette chose utile, rien de plus naturel qu'il me la demande à moi qui la possède, en m'offi-ant en échange une autre chose que je n'ai pas, et dont j'éprouve le besoin. C'est précisément cette aptitude d'une chose utile à être échangée contre une autre, qui constitue et s'appelle valeur d'échange.
Nous avions donc raison de vouloir distinguer entre valeur et valeur: l'une en effet, répétons-le encore une fois, consiste dans Vutilité intrinsèque d'une chose, c'est-à-dire, dans son
aptitude à satisfaire nos besoins ; l'autre consiste dans l'aptitude de la chose utile à être échangée contre une autre. Uutilité est donc la relation de la chose avec nos besoins ; la valeur est la relation de la chose avec celles contre lesquelles elle peut être échangée. La seconde valeur ou, si l'on aime mieux, la valeur d'échange^ suppose donc toujours l'existence de la première valeur, c'est-à-dire de l'utilité ; on comprend en effet qu'une chose entièrement inutile ne pourrait avoir aucune aptitude à être échangée contre une autre. Et qui voudrait jamais acquérir ce qu'il ne croirait pas propre à satisfaire l'un de ses besoins, l'un de ses désirs ? Toutefois ce serait se tromper gravement que de supposer qu'il y ait proportion constante entre Xutilité et la valeur d'échange^ et que par conséquent futilité puisse servir de mesure à la valeur d'échange. Dans la pratique, les choses se passent d'ordinaire d'une manière bien différente.
Ainsi qu'y a-t-il de plus utile que le pain qui apaise précisément l'un des besoins les plus pressants de notre corps ? Et cependant si l'on veut l'échanger contre un autre objet beaucoup moins utile à la généralité du genre humain, contre un saphir, par exemple, on constatera que la valeur déchange du pain est inférieure à la valeur d'échange du saphir. Pour bien comprendre le pourquoi de cette apparente anomalie, il est nécessaire de descendre au fond de la question, en déterminant clairement de quelle manière se mesure la valeur déchange.
Cette valeur, comme nous l'avons déjà remarqué, consiste dans un rapport, le rapport de permutabilité qu'ont deux choses entre elles. D'où il suit que la valeur est variable, puisque les deux termes entre lesquels elle établit un rapport sont tous deux variables. Ainsi, si avec un boisseau de blé vous pouvez acheter dix kilogrammes de pommes de terre, le boisseau de blé déterminera la valeur des dix kilogrammes de pommes de terre. Mais admettez qu'il y ait, par hasard, sur le marché une grande pénurie de pommes de terre et une grande abondance de blé et vous verrez que, pour en acheter dix kilogrammes, il faudra deux, trois et peut-être jusqu'à quatre boisseaux de blé. Voilà donc que les conditions du marché et par là même les termes entre lesquels la valeur établissait un rapport, venant à changer, il s'en suivra un changement de la mesure même de la valeur.
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Cet exemple montre suffisamment que les valeurs des choses ne peuvent jamais avoir une mesure certaine et déterminée. Et comment l'auraient-elles du moment qu'il ne peut exister d'homogénéité fixe entre valeur et valeur? La mesure, comme l'a justement observé saint Thomas, doit être homogène avec ce qu'elle mesure, c'est-à-dire, doit être du même genre. Ainsi la ligne est mesurée par la ligne et le temps par le temps. La mesure des valeurs devrait donc être une valeur, mais nous avons constaté que toute valeur est essentiellement variable, d'où la conséquence que la mesure d'une valeur au moyen d'une autre valeur ne pourrait jamais devenir stable et certaine.
Mais, alors, comment arriver à déterminer, dans un contrat à! achat-vente, l'équivalence entre les deux utilités que l'on échange ? Et, en supposant que l'on veuille évaluer l'une des deux utilités en argent, en prix, d'après quelles règles pourrat-on établir que le prix d'une denrée doit être tel et non tel autre?
Certains économistes ont posé cette loi : que \ élévation des prix est en raison directe de la demande et en raison inverse de l'offre. En d'autres termes : plus le nombre des acheteurs augmente et celui des vendeurs diminue, plus augmente la valeur d'une chose, c'est-à-dire, le prix qu'en offrent ceux qui en ont besoin ; au contraire plus le nombre des acheteurs diminue et celui des vendeurs augmente, plus diminue le prix ou la valeur, si on le préfère, de cette chose. La raison en est claire : dans le premier cas le grand nombre de ceux qui désirent la chose la rend plus difficile à acquérir, et par cela même celui qui en a besoin y mettra un plus haut prix ; dans le second cas, le peu de demandes dont elle est l'objet fait qu'il devient plus facile de se la procurer, et ainsi l'obtiendra à moindre prix celui qui en a besoin. D'autres économistes cependant, sans méconnaître la vérité du fait que nous venons d'exposer, ont voulu en trouver une explication supplémentaire dans le coût de production; aussi pour déterminer la valeur d'une chose utile, il faut disentils prendre en considération la dépense qu'on a eu à supporter pour la produire. Ricardo est celui qui nous a donné de cette théorie la meilleure formule en disant que la valeur d'un produit est égale à son coût de production, lequel se compose des parties suivantes : rentrée de la matière utilisée, salaire du
travail exécuté, intérêt du capital employé, rémunération de l'entrepreneur (i).
Or, qui a raison : les premiers ou les seconds? Tous les deux, croyons -nous, et en voici le motif. Celui qui cède une chose utile^ un produit à un autre, doit, pour le moins — et c'est là un principe de droit naturel — rentrer dans les frais supportés pour le produire ; c'est-à-dire qu'il doit en recevoir un prix tel qu'on y trouve inclus le revenu, la récupération de la matière première, le profit pour les capitaux, le salaire pour le travail. Dans le cas où la rémunération de l'un de ces trois éléments ferait défaut, il vendrait au-dessous du coût de production : ce qui revient à dire que, dans l'échange, il n'y aurait plus équivalence, et qu'il céderait, à perte et au profit exclusif d'autrui, en tout ou en partie, Vutilité par lui produite.
Il est donc clair que le coût de production est le terme rationnel du prix dans la vente des produits, puisque c'est lui qui peut le mieux nous donner la mesure de leur valeur. Toutefois si, au point de vue de la raison, les choses sont ainsi, dans la pratique habituelle, la détermination du prix résulte toujours du rapport entre la demande et l'offre; elle augmente ou diminue en proportion directe de l'une et inverse de rautre.Chacun le sait par expérience, quand une marchandise abonde sur le marché et que les acheteurs sont rares, personne ne veut la payer cher. Pour que le contraire ait lieu, il faut que la quantité de marchandise diminue, et que d'un autre côté le nombre des acheteurs augmente. Il y a donc une fluctuation continue et pour la faire cesser, il faudrait que vendeurs et acheteurs augmentassent ou diminuassent dans la même proportion. Ce qui n'est pas possible ; mais le bon sens finit généralement par triompher et par rétablir l'équilibre nécessaire entre la demande et l'offre. Aussi arrive-t-il à la fin que les prix communs, à travers la hausse et la baisse, tendent toujours à se rapprocher de ce prix rationnel dont nous parlions plus haut, mieux encore à l'égaler.
Quand on est dans une situation normale, — c'est-à-dire, qu'on a une bonne législation, que le travail est bien dirigé et que les impôts ne sont pas disproportionnés, — il est impossible que le prix des marchandises se maintienne au-dessus ou au-dessous des frais de production. Celui qui produit, qui vend, qui