‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 22 sur 91 · I. Ricardo, loc. cit · texte numérisé non relu

I. Ricardo, loc. cit

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exerce une industrie, le fait certainement en vue d'un gain, d'un avantage. Du moment qu'il n'y trouve plus de gain, qu'il y trouve même constamment de la perte, on peut être certain qu'il cessera de produire, de vendre. Si au contraire il y trouve son compte, ce ne sera pas lui seulement qui continuera de produire, mais d'autres encore seront poussés à faire de même, et alors si, par hasard, le prix arrivait à monter trop haut, il ne tarderait pas à descendre pour retrouver bientôt le juste équilibre.

Par ce que nous venons de dire on voit suffisamment, ce nous semble, la fausseté de la théorie de Marx sur la valeur.

En effet, ou la valeur dont il parle se rapporte à Xutilité que la chose a en elle-même, et dans ce cas nous avons vu qu'en considérant la valeur intrinsèque, — la valeur d^usage des économistes modernes — on doit absolument tenir compte non seulement du travail, mais encore de la nature et de ses différentes forces, dont le produit ou Vutilité a tiré sa première existence ; que par conséquent le travail, tout en contribuant à donner aux choses la propriété de satisfaire nos besoins, ne peut servir de mesure unique et exclusive de cette valeur, de cette utilité. Si, au contraire, Marx entend par valeur, et la chose n'est pas douteuse, ce que les économistes appellent la valeur d'échange^ dans ce cas encore, comme nous l'avons montré, les causes déterminantes de cette valeur sont nombreuses et variables. Il faut, en effet, que la chose ait avant tout Vutilité intrinsèque, sans laquelle elle ne serait désirable pour personne ; que le produit réponde par cela même à un besoin ; que ce besoin soit commun à plusieurs et qu'on trouve une certaine difficulté à le satisfaire. Bref les conditions du marché doivent être telles que, d'un côté, la valeur soit le résultat de l'offre et de la demande qu'on fait d'un produit, et que, de l'autre, elle représente et comprenne toutes les dépenses occasionnées pour la produire; c'est-à-dire, qu'elle comprenne non seulement le salaire du travail, mais encore une juste rémunération pour les autres éléments qui ont contribué à la former. Le travail donc est encore ici l'un des éléments déterminants de la valeur, mais non pas le seul à l'exclusion de tout autre.

En résumé, Marx a commis une double erreur dont l'une est la conséquence de l'autre. Premièrement il a cru que la

valeur pouvait être déterminée à priori, tandis qu'on ne la détermine qu'(^ posteriori : en second lieu, il ne veut pas tenir compte d'un fait très simple et qui se reproduit à tout instant: à savoir que dans le commerce l'objet s'offre et se demande en raison de son utilité et suivant le prix courant, sans aucun égard à la quantité de travail employé à le produire.

Un vendeur aura beau justifier le prix extraordinaire qu'il demande pour un produit, en alléguant qu'il lui a coûté plus de peine qu'aux autres producteurs du même objet. A moins que son produit ne présente réellement des avantages spéciaux, l'acheteur lui répondra toujours : Vous pouvez vous être donné beaucoup de peine pour le produire; mais cela n'empêche que je n'entends le payer que ce qu'il vaut. Et par ces mots ce qu'il vaut, l'acheteur entend V estimation commune que l'on fait de cet objet, estimation qui n'est pas uniquement relative à la quantité de travail qu'on aurait pu accidentellement y consacrer, mais qui, tout en ne faisant pas abstraction du travail, est en rapport surtout avec l'utilité et avec la rareté de l'objet. Et n'est-ce pas précisément pour cette raison que nous payons une bouteille de vin de Bordeaux trois ou quatre fois plus cher qu'une bouteille de vin ordinaire ? Cependant, si l'on considérait seulement le travail employé à produire l'un ou l'autre de ces vins, la différence serait insignifiante et dans tous les cas sans proportion aucune avec cette notable différence de prix.

Lassalle, comme nous l'avons remarqué, a si bien compris la difficulté de cette question que,pour l'esquiver de quelque façon, il a eu recours à la théorie du travail socialement nécessaire ; mais tout en la discutant plus au long que Marx, il s'est arrêté toutefois à mi-chemin et n'a pas voulu en tirer les dernières conséquences, celles précisément que nous avons développées sur l'utilité des produits en eux-mêmes et sur leur aptitude à être échangés, en tenant compte des divers agents qui ont contribué à les produire et de la demande qui en est faite sur le marché.

Et maintenant, qu'on nous permette de revenir un instant en arrière, et de nous arrêter sur un point que nous n'avons fait qu'indiquer en passant. L'économie politique, tout en s'occupant des richesses matérielles, ne peut négliger entièrement, comme le voudraient certains économistes et beaucoup de socialistes, les relations que ces richesses peuvent avoir avec l'ordre et la

conservation sociale. A les entendre, les produits matériels sont es seuls qui engendrent la rich esse, parce que seuls ils s'accumulent ; le travail matériel doit donc être mis au-dessus du travail intellectuel, quoique celui-ci ait été regardé de tout temps comme le travail par excellence, cause lui aussi de production et de richesse, en tant précisément qu'il donne naissance aux autres travaux même manuels.

Assurément ce serait une erreur de vouloir assimiler l'homme et ses plus nobles facultés à de la pure matière et faire de ces facultés de simples marchandises, mais il serait aussi injuste de vouloir méconnaître, même au point de vue matériel, le grand bien que peut apporter à la société tout entière l'exercice régulier de certaines qualités intellectuelles.

Or que l'homme qui produit ce bien, qui y emploie toute son intelligence et tout son temps, qu'un tel homme, disons-nous, soit condamné à voir ce réel et important travail complètement méconnu au point qu'il ne puisse en retirer aucun avantage, ce serait une injustice sociale. Il doit recevoir au contraire une rétribution convenable, qui n'est pas un simple prix, comme tout contrat n'est pas un achat, mais qui représente une compensation, non pas fondée sur l'équivalence — puisqu'on ne peut mesurer le fruit de l'intelligence avec un bien matériel — mais capable de donner à la société le moyen de s'acquitter envers ceux qui lui ont été utiles par leur travail intellectuel. Ainsi comment oser prétendre que le médecin qui, après de longues et laborieuses études, a découvert, par exemple, un spécifique pour guérir une maladie infectieuse, n'ait pas le droit d'en tirer une rémunération soit directement, soit indirectement ?

Nous admettons donc parfaitement que l'économie politique doive distinguer l'ordre matériel de l'ordre immatériel, comme nous admettons encore que le premier forme son objet spécial. Il serait cependant absurde de ne tenir aucun compte du second et de vouloir ignorer les liens qui relient la matière à l'esprit, l'influence de la pensée sur la main.

Il en découle directement un corollaire qui corrobore parfaitement ce que nous avons dit de la valeur du travail, à savoir que tout travail moins commun, plus noble, plus élevé, qui offre en un mot une plus grande utilité sociale, doit, selon la justice, être mieux rétribué. Ainsi le porte-faix qui travaille autant d'heures

qu'un juge,par exemple,ne peut prétendre à lamême rétribution, puisque dans l'échelle des avantages sociaux, le juge occupe un poste plus élevé. Beaucoup de travaux sont donc plus lucratifs que d'autres, abstraction faite du temps qu'on y emploie, parce qu'ils sont jugés plus utiles au bien social : donc tous ne peuvent pas être rétribués de la même manière. Du reste, le simple bon sens l'admet et trouve injuste de donner au chef qui conçoit, organise, dirige une industrie, le simple salaire de l'ouvrier qui exécute le travail sous sa direction, et la raison en est que même à parité de temps employé, le service de l'un, étant plus utile, a plus de valeur que celui de l'autre.

Ce qui démontre encore une fois que la mesure de la valeur ne dépend pas de la simple durée du travail nécessaire à la produire, mais surtout de sa plus ou moins grande utilité.

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