Somme théoL, 2^ 2^, quest. LXVI, a
2. « Moyennant cette transformation de la propriété et cette égale répartition entre les citoyens des richesses et de leurs avantages, ils se flattent de porter un remède efficace aux maux présents. Mais pareille théorie, loin d'être capable de mettre fin au conflit, ferait tort à l'ouvrier si elle était mise en pratique. D'ailleurs, elle est souverainement injuste, en ce qu'elle viole les droits légitimes des propriétaires, qu'elle dénature les fonctions de l'État et tend. à bouleverser de fond en comble l'édifice social. » Epist. Encycl. I^eriim novaruin.
ment prétendre en efifet que le droit de propriété vient de la société, quand on sait que, dans la famille humaine, un tel droit n'existe qu'en tant qu'il se trouve exister dans chacun de ses membres ; que ceux-ci, par conséquent, le possèdent antérieurement à elle, indépendamment d'elle et en qualité de personnes individuelles ?
De quelle manière la société civile pourrait-elle donc donner naissance à un tel droit et le céder à d'autres ? Où sont ses titres de propriété et partant ses droits à la libre disposition de telle ou telle portion de terre ?
« Tout argument — dit Liberatore — qu'on pourrait invoquer pour reconnaître à la société le droit de posséder s'appliquera à plus forte raison aux individus privés (^). »
Inutile d'objecter que la société civile consacre et protège chez les citoyens la propriété, que par conséquent il s'agit d'une chose qui la regarde. La société civile consacre et protège beaucoup d'autres droits ; cela ne signifie pas qu'elle les crée, mais seulement qu'elle les fait respecter parce que, les ayant trouvés établis, elle en a reconnu sans hésiter toute la légitimité.
Les socialistes soutiennent la thèse contraire et voudraient la voir triompher, car si c'était la société civile qui avait créé le droit de propriété, il en résulterait logiquement qu'elle aurait aussi le pouvoir de l'annuler. Pour prouver leur dire, les socialistes devraient avant tout démontrer que la société civile est antérieure à la société domestique, ce qui est absurde.
Les mêmes arguments peuvent s'appliquer à l'État. L'État, en effet, réunit et représente les pouvoirs publics de la société; or, la personne humaine et la famille sont, nous le disions tout à l'heure, antérieures à la société, et par conséquent à l'État. Celui-ci peut supprimer ou modifier les droits qu'il a lui-même introduits ou conférés, non ceux qui, découlant de la nature, échappent entièrement à toute ingérence étrangère (2).
Ce que l'État peut faire relativement à ces droits, c'est de les mettre d'accord entre eux, de les tempérer, de les préciser, de les garantir moyennant l'intervention et l'autorité des lois ; mais à cela doit se borner son action ; il ne pourra jamais les
1. Principi di economia politica. Rome, imp. Befani. 1889, p. 149.
2. « Et qu'on n'en appelle pas à la providence de l'Etat, car l'Etat est postérieur à l'homme, et avant qu'il pût se former, l'homme avait déjà reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence. » Epist. Encycl. Rerum novarum.
abolir sous aucun prétexte, même en invoquant celui de l'utilité publique (i). Car le droit de propriété, s'il est profitable à la société civile, est avant tout donné à l'homme pour son avantage pérsomtel, avantage qui lui est, comme nous l'avons déjà remarqué, beaucoup plus nécessaire et plus intime que ceux qui concernent la vie civile ; son but en effet est de profiter aux citoyens non seulement parce qu'ils sont citoyens, mais surtout parce qu'ils sont Iiommes et hommes unis entre eux moins par telle ou telle forme d'association politique, que par le lien de société universelle qui embrasse le genre humain tout entier sous le gouvernement de Dieu. 11 s'agit donc ici d'une utilité qui dépasse la compétence de n'importe quel État; elle la dépasse tellement, que si tous les États se mettaient d'accord pour abolir la propriété privée, cette abolition n'en serait pas moins injuste, puisqu'elle constituerait une violation tyrannique des droits naturels de l'homme. Pour l'abolir, il faudrait ou que tous les hommes, pris un à un et agissant librement, renonçassent à l'exercice du droit de propriété, ou encore que Dieu lui-même nous enjoignît de le faire. Or, jusqu'à présent, nous l'avons montré, il nous a enjoint précisément et positivement le contraire ; il ne nous reste donc qu'à nous incliner devant ses volontés, lesquelles ont toujours pour objet le plus grand bien de l'humanité.
Erreur que tout cela, répliquent les socialistes ; l'abolition de la propriété privée de la terre est si loin de constituer une violation des droits naturels, que c'est, au contraire, précisément en la maintenant, que l'on viole le principal de ces droits. En effet, elle ôte à celui qui ne possède rien le moyen de subsistance le plus naturel. — Assertion spécieuse, mais qui manque tout à fait de fondement. Car si l'homme pour vivre a besoin de pain, il ne s'ensuit nullement que, pour se le procurer, il doive posséder le sol qui le produit.
I. « Aussi bien que la société civile, la famille humaine, comme nous l'avons dit plus haut, est une société proprement dite, avec son autorité et son gouvernement propre, l'autorité et le gouvernement paternel. C'est pourquoi, toujours sans doute dans la sphère que lui détermine sa fin immédiate, c'est-à-dire dans le choix et l'usage de tout ce qu'exigent sa conservation et l'exercice d'une juste indépendance, elle jouit de droits au moins égaux à ceux de la société civile. Au moins égaux, disons-nous, car la société domestique a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle, auxquelles participent nécessairement ses droits et ses devoirs. Si les individus, si les familles entrant dans la société y trouvaient au lieu d'un soutien un obstacle, au lieu d'une protection une diminution de leurs droits, la société devrait être plutôt fuie que recherchée. i> Epist. Encycl. Rerum novarum.
Il y a mille manières différentes de se procurer du pain : le propriétaire, le cultivateur le tirent immédiatement du sol, le travailleur d« concours qu'il prête à autrui, même quand son activité ne porte pas directement sur la terre cultivable. De même le savant, le chimiste, !'*agénieur se le procurent par des travaux utiles au grand nombre, mais qui peuvent parfaitement n'avoir aucun rapport, du moins immédiat, avec la culture des champs.
C'est donc de la terre que provient la nourriture de tous, mais elle ne leur vient pas toujours par voie directe; souvent, au contraire, c'est par voie indirecte et en tant seulement que le salaire, qui paye les divers travaux des hommes, dérive, en dernière analyse, de quelques-uns des multiples fruits du sol et s'échange contre des produits de même provenance. In sudore vultus tut vesceris pane (^), dit Dieu à l'homme; le travail, voilà donc le grand moyen commun à tous pour vivre ; le travail qui coûte de la peine, et qui nous procure non seulement la subsistance, mais encore la propriété et la richesse {f). Si nos ancêtres n'avaient pas travaillé de mille manières, la société ne posséderait pas aujourd'hui ce qu'elle possède. Le travail suffit donc, et ce n'est que quand on n'est plus en état de travailler, que naissent d'autres obligations et d'autres droits ; obligations qui concernent le riche, droits qui concernent le pauvre.
Le travail est donc, comme nous le disions tout à l'heure, le vrai moyen, commun à tous, de se procurer de quoi vivre; et, qu'on nous permette de le répéter encore une fois, nous n'entendons pas seulement par là le travail manuel, mais encore le travail intellectuel sous toutes ses différentes formes. Si nous insistons tant sur ce point, c'est que les socialistes, négligeant toujours cette forme très noble du travail, laissent par conséquent de côté un nombre considérable de travailleurs ; aussi soutiennent-ils que, dans certaines classes en particulier, il n'y a que des oisifs, ignorants et présomptueux. Certes il y a eu et