‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 29 sur 91 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Liberatore le fait remarquer avec beaucoup de pénétration, à cette dernière conséquence, que : « les invasions étrangères, à l'égard de chaque nation, seraient de droit divin ! Les barbares auraient pu nous dire, quand ils fondirent sur l'Italie : nous ne vous faisons aucun tort, car la terre est l'héritage de tous. De quel droit en avez-vous usurpé la plus belle et la plus fertile contrée (i) ? »

Bref, la source première de la propriété est la volonté de Dieu, manifestée à l'homme de deux manières, c'est-à-dire par voie directe au moyen de la promulgation divine sur le Sinai, et en outre au moyen de la nature qui, en donnant à l'homme l'empire des choses inférieures, les a disposées de telle sorte que, pour être vraiment utiles et profitables non à un seul mais au plus grand nombre, elles doivent devenir objet de propriété ! C'est l'occupation qui fixe la propriété pour les choses qui n'appartiennent encore à personne et que l'on peut par conséquent prendre sans léser qui que ce soit.

Le travail accompagne souvent l'acte d'occupation et reste toujours le moyen par excellence d'arriver à la propriété, et en effet, on ne travaille qu'autant qu'on veut devenir propriétaire du fruit de son travail. Mais, tout en conservant des liens si étroits avec la constitution de la propriété, le travail ne peut jamais aspirer à prendre la place de l'occupation. Aussi celleci reste-t-elle un fait acquis, fait qui sert à déterminer un droit indéterminemment donné à l'homme par la nature.

Celui qui voudrait refuser à l'occupation un semblable caractère, devrait admettre non seulement qu'il n'existe pas de propriété immobilière, mais pas même de propriété mobilière, en un mot, il devrait, pour être conséquent avec ses prémisses, arriver à cette étrange conclusion, que l'homme qui tue un sanglier à la chasse, ne peut pas légitimement soutenir qu'il lui appartienne.

A tous ces arguments qui prouvent la légitimité et la nécessité de la propriété individuelle, on peut encore en ajouter un dernier, tiré de la liberté humaine. L'homme a droit à ne pas être entravé dans l'exercice honnête de sa liberté. Or l'un des principaux usages de la liberté est de choisir librement son travail et de s'y adonner spontanément sans empêchement ou violence de la part de qui que ce soit. Mais si l'homme devait

i. Làberatore, loc. ci/., p. i6i.

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céder gratuitement une partie du produit de son travail, sa liberté d'action serait gravement compromise, car, en se voyant enlever le fruit de son travail, il sera contraint de restreindre le plus possible son activité, afin d'éluder la tyrannie d'une loi despotique.

Il nous reste encore à parler d'une secondé manière de porter atteinte au droit de propriété. Aristote y fait allusion et la définit, ainsi que plusieurs autres auteurs, par le refus de céder et de laisser occuper par d'autres une terre, un fonds dont le possesseur actuel ne tire, et ne semble jamais vouloir tirer aucun avantage, tandis qu'elle pourrait devenir productive et fertile entre les mains de celui qui voudrait l'occuper à sa place.Il s'agit, comme on le voit, d'une question des plus délicates dont les socialistes et ceux qui ne le sont pas se sont préoccupés et se préoccupent encore beaucoup, à des points de vue divers, pour en déduire un droit d'expropriation qui incomberait à l'Etat. L'argument qu'ils invoquent le plus volontiers peut se résumer ainsi. La base naturelle de la propriété est dans le fait qu'elle sert à satisfaire nos besoins et ceux des autres. Or, celui qui ne cultive pas la terre ne peut en tirer aucun profit ni pour lui ni pour les autres. Il retire donc de la circulation une certaine quantité de richesse et rend inertes des forces destinées à être productives. Libre à lui de mourir de faim, si cela lui plaît, mais pas d'obliger les autres à faire de même. Il semble donc légitime de conclure que, puisqu'il renonce implicitement à l'exercice de son droit, la justice veut que ce droit soit exercé par un autre à sa place, et qu'ainsi la société ne soit pas privée d'une certaine quantité de richesse.

Comme il est facile de le voir, on veut ici justifier, sous prétexte de nécessité sociale, la restriction d'un droit, et d'un droit des plus importants. Ceux qui soutiennent cette thèse reconnaissent facilement que là où la terre est très fertile et la population peu dense, il n'y a pas raison d'intervenir et que le propriétaire peut laisser sa terre inculte sans inconvénients pour personne. Mais là où la population est si nombreuse, qu'il faille recourir à des terres de qualité inférieure, c'est un devoir, disent-ils, pour la société de veiller à ce que toute la terre soit non seulement cultivée, miis qu'elle le soit de manière à produire le plus possible ; ds recourir par conséquent à tous les systèmes que l'on croit les plus aptes à atteindre cette fin.

Cette objection mérite d'être prise sérieusement en considération. Aussi quoique le droit de propriété individuelle ait sa raison d'être dans des motifs d'ordre plus élevé, ne refusonsnous pas de l'examiner à ce point de vue spécial. Mais avant tout, il faut bien remarquer que les avantages de la propriété individuelle surpassent de beaucoup les inconvénients auxquels elle peut donner lieu, et que par conséquent on ne saurait admettre certaines restrictions qui, par le fait même qu'elles viennent aboutir à l'expropriation, renferment en elles le germe d'immenses et inévitables ruines. Personne ne sait en effet où s'arrêteraient les suites de la théorie que nous mentionnions tout à l'heure : assurément elle porterait à restreindre et à diminuer de mille manières le droit de propriété individuelle, au plus grand préjudice de tous. Nous disons de tous, parce que la propriété privée, surtout la propriété territoriale, étant un agent qui porte la société à se développer de plus en plus, de génération en génération, représente une immense valeur sociale. C'est à elle seule qu'est dû l'accroissement de population et de bien-être, l'exercice constant des plus nobles facultés de l'homme, le développement de forces, de richesses et d'intelligence du genre humain. Si la propriété individuelle n'était pas dans la nature des choses, dit Bargemont, il faudrait en regarder l'invention comme la source de bienfaits la plus féconde pour l'homme ('). Et il ajoute que, chaque fois qu'un homme a quelque chose à lui dont il veut rester propriétaire, l'intérêt général exige qu'il conserve en paix ce qui lui vient de son travail ou de la libéralité d'autrui, afin qu'il puisse en jouir et l'augmenter pour son plus grand bien à lui et pour celui des autres (2).

On voit donc combien est faux le point de vue qui fait considérer la propriété privée comme un monopole de quelques-uns au préjudice du grand nombre, tandis qu'au contraire, ce que chacun cultive va enrichir le patrimoine matériel et moral de l'humanité tout entière. Et ainsi la propriété privée fait obtenir précisément ce que le collectivisme a en vue sans le réaliser. En face de ces considérations on ne pourrait envisager qu'avec la plus grande défiance les mesures d'expropriation, parce qu'en

1. Économie politique chrétienne ou Recherches sur la nature et les causes du paupérisme. Paris, 1834, t. I.

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