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CHAPITRE II

Marx et sa théorie sur la valeur.

L'ŒUVRE principale de Marx a pour titre : Le capitali^). v Le principe fondamental de cet écrit aussi ingénieux et érudit qu'obscur, dont la renommée a couru d'un bout du monde à l'autre, est la critique du système industriel tel qu'il a été conçu de nos jours par les économistes anglais et pratiqué dans leur pays if). L'auteur commence par demander que le capital privé soit transformé en collectif, c'est-à-dire que la propriété individuelle soit remplacée par la propriété collective, laquelle doit être confiée à l'État.

Marx le réclame parce que, d'après lui, le malaise social dérive du fait que le capital, étant propriété privée et individuelle, opère suivant les lois et les exigences de la libre concurrence. D'où il suit que les bénéfices de la production sont tous absorbés par le capitaliste au détriment de ceux qui les

1. Karl Marx, né à Trêves le 2 mai 1818, de parents Israélites convertis, suivit, avec honneur, le cours des sciences juridiques à Bonn (1839-40). En 1843, il s'adonna à l'étude de l'économie politique et de la question sociale, sur laquelle il a publié plusieurs ouvrages et des articles de revues. Le plus important de ces travaux est : Das Kapital, dont le premier volume parut en 1867. En 1875, M. Roy en fit une traduction française revue et augmentée par l'auteur. Marx a publié en outre, en 1847, La misère de la philosophie, où il critique l'ouvrage de Proudhon, La philosophie de la misère, et, en 1859, une critique de l'Éco?îotnie politique. Marx était athée ; il mourut à Paris en mai 1883.

2. Un fait très curieux et digne de remarque, c'est que ce livre, où ne sont cités que des auteurs anglais, et dont les principaux exemples sont tous empruntés à la vie industrielle anglaise, n'a jamais été traduit entièrement en anglais ; aussi, malgré le vif désir qu'en avait Marx, son livre n'a obtenu aucun succès dans les classes ouvrières d'Angleterre. En Russie, au contraire, sa vogue fut telle que, l'année même où il fut traduit, on en vendit 3000 exemplaires. Il n'y a rien là toutefois qui étonne, si l'on songe que 1 élément le plus énergique dans le socialisme contemporain est plus politique qu'économique. D'où il suit que le mouvement est avant tout, et spécialement, révolutionnaire et trouve des conditions plus favorables à son développement là où l'opposition révolutionnaire est déjà forte. Or, le mouvement révolutionnaire semble jusqu'ici plus fort en Russie qu'en Angleterre ; chez la première de ces deux puissances, en effet, il existe plus d'un parti, dont les idées sont par elles-mêmes une prédisposition à bien accueillir les doctrines socialistes.

produisent réellement, c'est-à-dire des ouvriers. Or, c'est pour éviter cet inconvénient, que la propriété doit passer dans les mains de l'Etat, lequel, arrivant ainsi à posséder et à administrer le capital privé, l'emploiera suivant la justice.

Il faut remarquer dès maintenant que, dans tout ce raisonnement, Marx part d'une prémisse fausse. En effet il pose comme prémisse que le capital aujourd'hui ne représente plus la portion de richesse qui, au lieu d'être immédiatement consommée, est mise de côté par l'épargne et destinée à d'autres usages productifs. Cela arrivait, selon lui, dans le passé, lorsque les hommes travaillaient tous pour satisfaire à leurs besoins individuels. Dans ce temps-là, les semences et les récoltes qu'ils retiraient des champs étaient en partie consommées et en partie épargnées par eux-mêmes ; ils en restaient les uniques possesseurs, et s'en servaient pour leurs besoins futurs ; le capital était donc un instrument dans les mains du travail. Dans les temps modernes la chose est bien différente : le capital n'est plus une catégorie logique mais simplement historique. L'industrie est actuellement monopolisée tout entière par les spéculateurs qui avancent le capital nécessaire et payent le salaire des ouvriers pour gagner la différence en plus que contient le produit.

Le travail est devenu ainsi un instrument dans les mains du capital ; et le capitaliste est celui qui, tout en n'étant pas personnellement producteur, prête aux producteurs pour leur procurer des matériaux et des instruments dans l'espérance, ou plutôt la quasi-certitude, qu'on lui rendra une plus forte somme d'argent. Largent anticipé de cette manière est le capital.

Et ici apparaît une des premières erreurs de Marx : après avoir confondu le capital avec la monnaie, il déclare qu'ils ne sont ni plus ni moins que la même chose, qui circule d'une manière différente, et il ajoute que le capital ne représente plus aujourd'hui qu'une richesse indépendante, c'est-à-dire une énorme provision de denrées faite pour suppléer aux besoins d'autrui, pour être vendue sur le marché et pour servir à son propre accroissement. Mais comment est-il arrivé, se demande-t-il, que cette richesse indépendante soit allée s'accumuler dans les mains qui ne la produisent pas, et comment arrive-t-il que le simple usage serve à l'augmenter? Ici, remarque Marx, il y a

évidemment un accroissement de valeur. Or, il importe grandement de connaître à qui est dû cet accroissement : « Voyons, dit-il, si, par hasard, cet accroissement de valeur ne dépend pas de quelque autre facteur ; si, par exemple, ce n'est pas l'échange qui produit l'accroissement en question. » Il répond que l'échange est une simple transmission, le passage d'un individu à l'autre de choses de même valeur ; l'échange ne peut donc augmenter la valeur du produit, mais en accroît Vutilité, en ce sens que chacun des deux individus qui échangent les produits gagne, puisque chacun change un produit dont il n'a pas besoin ; ce qui naturellement ne modifie en rien la valeur intrinsèque des deux produits, valeur qui reste toujours la même.

Comment arrive-t-il alors, se demande de nouveau Marx, que l'augmentation de valeur, la plus value (die Mehrwerih), s'obtienne précisément sur le marché, c'est-à-dire quand on met en circulation des produits, quand on procède, en d'autres termes, à cette série d'échanges de choses équivalentes dont nous parlions ? Évidemment nous nous trouvons ici en face d'une énigme dont il ne tarde pas toutefois à découvrir la solution.

Il est vrai, observe-t-il, que la valeur n'est pas créée sur le marché, puisque ce ne sont pas les échanges qui la créent, mais il n'en est pas moins vrai que, sur le marché, on peut acquérir un objet, un bien qui a la merveilleuse propriété de créer la valeur ; ce bien, cet objet est la capacité, le pouvoir qu'un individu a de travailler pour un autre. C'est donc l'usage de ce pouvoir qui crée la valeur. Or, comme le propriétaire de ce pouvoir, pendant le temps qu'il l'emploie, autrement dit, qu'il travaille, a besoin de vivre, il arrive qu'il vend l'usage de ce pouvoir pour autant de temps qu'il lui procure les moyens de vivre. Ainsi, s'il vend l'usage de son travail pour un jour, il obtiendra de quoi vivre pendant un jour. Mais il arrive généralement, lorsqu'il use de son pouvoir, qu'il crée, en un jour, une valeur supérieure à celle qu'il reçoit en échange ; en d'autres termes, le produit de son travail d'un jour est supérieur au salaire qu'il en retire. Il y a donc excès d'un côté; l'ouvrier donne plus qu'il ne reçoit ; et c'est cet excès qui constitue la plus value. C'est pourquoi celle-ci consiste dans la différence en plus qui existe entre la valeur de la subsistance nécessaire

à l'ouvrier et la valeur de la chose qu'il a produite; différence, affirme Marx, dont s'empare seul et exclusivement celui qui avance à l'ouvrier son salaire. Voilà donc où est le secret et la cause première de toute accumulation de capital.

Par conséquent, le vice du système économique actuel, continue-t-il, est celui-ci : tandis que le travail crée toute la valeur, l'ouvrier reçoit à peine ce qui lui suffit pour vivre sans qu'on tienne jamais compte de la quantité excédente de valeur qu'il a créée. De ce vice fondamental, naît précisément le phénomène odieux de la vie industrielle moderne, où toute organisation a pour objet de tirer de l'ouvrier une valeur toujours croissante, en le faisant travailler le plus longtemps et le plus rapidement possible, sans l'admettre jamais à participer d'aucune sorte au continuel accroissement de valeur issu de son travail. Marx examine ensuite quels sont les vrais critériums pour apprécier la valeur, et il avance à ce sujet les plus étranges théories, théories qui sont cependant la clef de voûte de tout son système.

Il remarque, avant tout, que les méprises, auxquelles a donné lieu la détermination de la valeur, viennent en grande partie, d'un côté, de ce qu'on a confondu la valeur d'un objet avec son utilité, et, de l'autre, de ce qu'on n'a pas distingué la valeur d'un produit du prix qu'on en obtient en l'échangeant contre un autre. C'est pourquoi il s'empresse de distinguer entre la valeur d'usage et la valeur d'échange, et il conclut que la valeur d'usage n'est pas une valeur dans le sens strict du mot, comme, à vrai dire, ne le serait pas davantage la valeur d'échange, qu'on appelle cependant ainsi parce qu'elle est la seule forme sous laquelle dans notre état social, se manifeste la valeur.

Dans la société primitive, affirme-t-il, il n'y avait pas d'échanges ; chacun produisait les choses nécessaires à ses besoins ; aussi ne pouvait-il y avoir de valeur d'échange ('). Sans doute

I. La valeur d'échange et la propriété individuelle existaient dans la société primitive. Nous lisons dans la Genèse, chap. XXXIII, v. 19, que Jacob acheta des fils d'Hémor, pour cent agneaux, une partie du champ où il avait fixé ses tentes. Et ailleurs : « Tout l'argent de ces contrées (l'Egypte et le pays de Chanaan) fut ramassé par Joseph pour le blé qu'il vendait. Et il le déposa dans les trésors du roi.

«Et comme l'argent manquait aux acheteurs... Joseph leur répondit : amenez vos « troupeaux, et je vous donnerai en échange des aliments, si vous n'avez pas d'argent.

« Lorsqu'ils les eurent amenés, il leur donna des aliments pour prix des chevaux, et

chaque chose devait représenter une certaine valeur et il en serait de même sous le régime du communisme. Mais dans une société telle que la nôtre, où toute chose produite est destinée à être échangée, ce n'est qu'au moyen de l'échange que se connaît la nature de la valeur.

En quoi consiste donc cette valeur d'échange ? Dans la proportion, répond-il, où des biens d'une certaine espèce s'échangent contre d'autres. Mais cette proportion ne dépend point de l'utilité de ces différents biens ou de leur aptitude à satisfaire un besoin quelconque ; non, elle dérive d'un autre attribut que tous les biens possèdent, et d'où par conséquent dépend la détermination de leur valeur. Cet attribut commun est que tous, également, sont produits par le travail ; leur variété disparaît donc, ils ne sont plus qu'autant de quantités différentes, autant de produits issus du même matériel vivant : le travail. En d'autres termes, les biens, les produits sont des quantités de travail condensé, et ils s'échangent en proportion de la quantité de travail qu'ils représentent. Mais comment parvenir à mesurer cette quantité de travail ? Rien de plus simple, selon Marx. La quantité du travail est ramenée à sa durée et on la mesure par heures, journées et semaines. La valeur est donc établie par le rapport intrinsèque qui existe entre les biens et la durée du travail qui a servi à les produire ; aussi l'échange se ramène-t-il à cette dernière formule : « une journée de travail d'une longueur donnée donne toujours un produit de la même valeur. »

D'où il résulte, en définitive, que la valeur est quelque chose d'inhérent aux produits avant même qu'ils ne soient mis sur le marché, qu'elle est donc tout à fait indépendante des circonstances du marché. Il s'ensuit encore que tout capital est absolument incapable de produire une valeur, et que par conséquent il n'a point droit à la rémunération qu'on appelle intérêt du capital. Car la valeur originale de tout capital est déjà contenue dans la valeur que possède le produit conservé par nous comme

« des brebis, et des bœufs, et des ânes ; et il les nourrit cette année en échange des « troupeaux. » Genèse, chap. XLVII, v. 15, 16, 17.

A ces citations nous pouvons ajouter qu'aussitôt après avoir été chassé du Paradis terrestre, l'homme a eu recours aux échanges. Nous voyons en effet les uns s'apphquer aux travaux de la terre, les autres élever des troupeaux, ceux-ci s'adonner à la chasse, ceux-là se faire artisans. Il y avait donc un échange de services entre eux, et il convenait que ces services, d'une manière ou d'une autre, fussent évalués.

capital, valeur qui reste invariablement en lui. Or on sait que cette valeur ne peut s'obtenir que par le travail, qui seul la conserve et l'augmente : le capital n'y joue donc aucun rôle et partant n'a droit à aucune rémunération, à aucun intérêt.

Inutile d'objecter que le travail sans capital est aussi improductif que le serait le capital s'il n'y aurait pas moyen de l'employer. Marx répond que si le capital et le travail sont également indispensables pour produire de nouveaux biens, de nouveaux produits, il n'y a cependant que le travail qui crée une nouvelle valeur.

Mais, fait-il observer, quand je dis que la valeur est en raison directe de la quantité de travail requise pour la créer, je n'entends pas qu'on prenne comme mesure la quantité de travail employée individuellement par tel ou tel ouvrier. Non, j'entends la quantité de temps socialemeîit nécessaire au travail, c'est-àdire la quantité qui, normalement^ est nécessaire pour produire une chose, étant donné les conditions sociales actuelles. Tout cela, ajoute Marx, serait parfait en théorie ; malheureusement, quand nous en venons à la pratique, c'est absolument le contraire qui a lieu, puisque, nous l'avons vu plus haut, l'ouvrier est obligé de vendre son travail comme une marchandise au capitaliste qui la paie le moins possible. Et pour ne pas être taxé d'exagération, Marx se met à examiner jusque dans les plus petits détails la question du salaire. Nous avons vu, dit-il, que la valeur d'un produit est représentée par le temps du travail qui, dans des conditions de bonté normale, est nécessaire pour le produire ('). Or, pour maintenir dans de bonnes conditions physiques les forces du travailleur, il faut un certain bien-être et par conséquent les moyens de se le procurer suivant les temps, les contrées et les mœurs.

La portion de la journée de travail, indispensable pour se procurer ces moyens de bien-être, peut s'appeler le temps nécessaire du travail; temps que représentent exactement les heures pendant lesquelles l'ouvrier, en travaillant, ne produit que ce qui est nécessaire à la conservation de son existence. La valeur qu'il crée par son travail, pendant ce temps, peut s'appeler valeur nécessaire. Mais, comme les forces physiques de l'ouvrier

I, Par conditions de bonté normale, Marx entend, et du reste il l'indique bientôt après, que l'ouvrier soit d.ins de bonnes conditions physiques pour pouvoir apporter au travail l'énergie d'un homme réellement sain et robuste.

peuvent lui permettre de travailler au delà du temps nécessaire à son entretien, il arrive que, dans ce surplus de temps, il crée, en travaillant, un surcroît de valeur : \xx\c, plus-value. Ce surcroît peut augmenter de plusieurs manières, car, s'il est vrai que la durée du travail ne doit pas aller jusqu'à épuiser les forces physiques du travailleur, et s'il est encore vrai que la quantité des moyens de subsistance ne peut descendre au-dessous du minimum indispensable pour entretenir la vie de l'ouvrier, il reste néanmoins de la marge entre ces limites. Le secret de la plus-value est tout entier dans l'art de faire travailler l'ouvrier le plus possible, et de lui donner, comme rétribution, un salaire dérisoire, à peine de quoi vivre. Un ouvrier travaille 12 heures et est payé trois schellings ('). Voyez ce qui se passe : par le travail des six premières heures, il produit, il crée une valeur équivalente à trois schellings ; dans les six dernières heures, il crée une valeur égale mais ne reçoit rien en compensation : le patron perçoit donc, en pur profit, une plus-value équivalente aux trois autres schellings. Cette iniquité n'aurait jamais été possible, si l'on n'avait adopté le désastreux système de payer le salaire en argent, ce qui est une manière de dissimuler et de masquer le vol ainsi commis. A l'époque de la servitude féodale, de tels artifices étaient inconnus : l'ouvrier travaillait une journée pour le patron ; les cinq autres pour lui-même, et personne ne lui faisait croire qu'il travaillait tous les six jours pour lui. Le système de la récompense en argent — salaire — donne à cette plus-value du travail qui n'est pas payée la fausse apparence de l'être ; aussi ce système est-il le véritable levier moyennant lequel on arrive à épuiser l'ouvrier. Le salaire n'est donc plus ce qu'il devrait être, c'est-à-dire qu'il ne suffit pas, comme il le devrait, non seulement à l'entretien de l'ouvrier mais encore à celui de sa famille, ainsi qu'à couvrir les frais d'éducation et d'apprentissage de ceux qui devront un jour le remplacer.

La plus-value peut être, ajoute Marx, absolue ou relative. Elle est absolue lorsque moi, patron ou entrepreneur, pour obtenir un bénéfice toujours plus grand, je prolonge les heures de travail nécessaire, lorsque, par exemple, payant toujours trois schellings, j'oblige l'ouvrier à travailler en retour non plus

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