CHAPITRE XIY
Nature du salaire. — Éléments qui en fixent la détermination. — Le minimum du salaire. — Le salaire familial. — Le maximum du salaire. — Les taux usuels.
UN objet de graves discussions pour tous, socialistes et non socialistes, c'est le salaire. Qu'est-ce que le salaire ? Que représente-t-il ? Il n'est ni plus ni moins que la quote-part revenant à l'ouvrier pour le concours direct qu'il apporte par son travail à telle ou telle production. En d'autres termes, le salaire est la compensation convenue entre l'ouvrier et celui à la requête et au profit duquel il prête son action.
Il s'agit donc à proprement parler d'un véritable contrat bilatéral par lequel l'ouvrier donne son travail, et le propriétaire, le capitaliste, l'entrepreneur, tous ceux, en un mot, qui ordinairement sont connus sous le nom de patrons, lui donnent en échange le salaire. L'ouvrier acquiert ainsi plein droit au salaire convenu et le propriétaire plein droit au travail de l'ouvrier. On a par conséquent une permutation, un échange de services avantageux aux deux parties : à l'ouvrier, puisqu'il lui fournit le moyen de vivre convenablement tant que dure son travail ; au propriétaire, puisqu'il lui assure une coopération étrangère dans une entreprise qu'il ne pourrait pas accomplir tout seul.
Ce sont donc deux agents libres qui, quoique sous une forme et dans une mesure différente, se prêtent une aide réciproque, aide telle, qu'elle ne permet pas que l'un soit placé dans une condition d'infériorité vis-à-vis de l'autre. Le salaire, par conséquent, pour être juste, doit effectivement représenter la quotepart qui revient à l'ouvrier pour la production qu'il fournit ; bref il doit équivaloir à la part d'utilité qu'il a produite. Alors il y aura réellement égalité dans l'échange de services, c'est-àdire qu'on y observera la justice, élément essentiel de tous les
Socialisme et Catholicisme. ix
contrats onéreux (i). Ceci posé, on voit l'erreur des socialistes quand ils soutiennent que, quel que soit le salaire, l'ouvrier conserve toujours un droit naturel sur le profit qu'on retirera du produit au moment de la vente. Cela serait vrai si le salaire ne représentait pas la quote-part dont nous parlions tout à l'heure; mais là où il la représente, là où il équivaut à ce que l'ouvrier aurait reçu en vendant lui-même directement sur le marché l'objet qu'il aurait produit, on ne peut légitimement conclure qu'il faille y ajouter quelque autre chose, puisque l'ouvrier recevrait alors plus qu'il ne lui est dû. L'erreur des socialistes vient de ce que, dans l'évaluation du travail, ils négligent complètement un côté de la question, c'est-à-dire la contribution que l'autre contractant apporte à la production.
Si l'ouvrier accomplissait le travail à lui tout seul, avec capital et instruments propres, sans le concours d'autrui, les socialistes seraient dans le vrai. Mais en général les choses se passent autrement ; un autre agent intervient, patron ou capitaliste, et coopère d'une manière positive et efficace au travail en question, y ajoutant pour sa part les divers instruments, le capital, la direction, l'organisation, la disposition des forces agissantes, etc.. ; et que l'on n'oublie pas surtout de faire entrer en ligne de compte le risque qu'il court et qu'il affronte résolument, de perdre, le cas échéant, en tout ou en partie, ce qu'il avance pour rendre plus utile et fécond le travail d autrui. Or quelle injustice y a-t-il à ce qu'il tire un avantage des risques encourus et qu'il perçoive sa part de bénéfice pour ce qu'il a mis du sien, afin que le travail soit profitable et rémunérateur pour chacune des parties ? Si on lui refusait cette part d'utilité qui provient de sa coopération, où serait l'égalité, et par conséquent la justice commutative? Et n'arriverait-il pas alors à se trouver dans un état d'injuste infériorité vis-à-vis d'autrui Ì
La difficulté, selon nous, consiste plutôt à fixer exactement la quantité d'utilité produite par chacun des deux contractants, car quand on veut déduire le salaire du calcul de l'utilité produite, ce calcul ne peut se faire à priori avec une précision mathématique. Et la raison en est simple : la mesure du salaire dépend, elle aussi, d'un ensemble de circonstances, non seulement intrinsèques, mais encore extérieures, et celles-ci peuvent
I. Jusiitia œqualitatem importât. Soiitme théoL, 2^ 2^, q. LVII, a, 4, ad. 3.
la faire varier, et en efifet la font souvent monter ou descendre. De sorte que, en réalité, on ne peut pas trouver le moyen de la déterminera l'avance d'une manière fixe et définitive.
Toutefois pour ne pas commettre d'injustice, il y a une règle générale à suivre, règle qui se fonde sur la considération des conditions naturelles de celui qui travaille. Nous n'avons pas affaire à une machine qui n'a pas de besoins et envers laquelle nous ne pouvons contracter aucune obligation. Il s'agit au contraire d'un être raisonnable, d'une personne humaine, dont l'action ne doit jamais être considérée indépendamment de celui qui l'accomplit. Or, pourquoi l'homme travaille-t-il? Pour avoir, suivant l'intention et le commandement formel de Dieu, le moyen de conserver sa vie et de pourvoir à ses besoins (i). Voilà donc le but unique et véritable du travail. Nous voyons par là — et Burri l'a remarquablement démontré dans un excellent opuscule (2), — quelle est l'erreur de ceux qui, travestissant l'idée de travail et de salaire, ont réduit le premier à une simple marchandise et le second à un simple prix ; au lieu de se souvenir qu'étant donné l'agent dont émane le travail, étant donné sa dignité, il ne peut être question ici que d'un prêt de travail et d'une rétribution, et que cette rétribution doit toujours et partout avoir en vue les besoins de celui qui travaille.
Ainsi donc, pour que la mesure du salaire soit juste, il faut qu'elle corresponde à la qualité et à la quantité du travail fourni et qu'elle soit en même temps en parfaite harmonie avec la qualité et la quantité des besoins du travailleur. Aussi augmentera-t-elle ou diminuera-t-elle suivant la quantité du travail et en proportion de son utilité, mais son coût normal, dans les conditions ordinaires et régulières (3), ne pourra-t-il jamais être inférieur aux vrais besoins de l'ouvrier, puisque, suivant l'enseignement de Léon XIII : « Conserver l'existence est un devoir imposé à tous les hommes et auquel ils ne peuvent se soustraire sans crime. De ce devoir découle nécessairement le droit de se procurer les choses nécessaires à la subsistance et