‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 38 sur 91 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les erreurs des protectionnistes et des libéristes. — Leurs contradictions et les fâcheuses conséquences de leur exclusivisnie absolu. — Répercussion de certaines théories libéristes sur les salaires.

NOUS avons signalé un peu plus haut certains faits provenant de la direction économique actuelle, et qui influent d'une manière des plus désastreuses sur la mesure effective du salaire. Nous croyons nécessaire d'y revenir, quoique cela nous oblige à nous arrêter, ne fût-ce que brièvement, à l'une des questions les plus épineuses et les plus arides de l'économie politique.

On distingue deux écoles économiques entre lesquelles une guerre implacable règne depuis longtemps et aujourd'hui plus que jamais, l'école protectionniste et l'école liberiste. Leur grande polémique se ramène en dernière analyse à ceci : doiton ou ne doit-on pas admettre une intervention quelconque du gouvernement dans les fonctions de la vie économique du pays ? Qui a raison, qui a tort ? Voilà le point à examiner.

Le protectionnisme, on le sait, trouve son plus solide ajDpui dans la théorie mercantile^ d'après laquelle la richesse d'un État consiste dans la plus ou moins grande quantité de numéraire — or ou argent — qu'il possède. C'est l'argent, affirme-t-on,qui dispose de toute l'industrie, car, en payant le travail, il le fait naître et augmenter, tandis que, en ne le payant pas, il le tue. Le rôle de tout gouvernement sage est donc d'accroître le plus qu'il peut la richesse monétaire de son pays.

Cet accroissement s'obtient de deux manières : au moyen des mines de métaux précieux s'il y en a, ou, à défaut de cellesci, au moyen du trafic avec les autres nations. Cependant, comme le trafic consiste spécialement dans les échanges avec les autres pays, il doit se réduire à ceci : vendre (ou, en langage technique, exporter) le plus possible ses propres marchandises ;

acheter (autrement dit, importer) le moins possible de marchandises étrangères. Cela fera affluer, dit-on, beaucoup d'argent étranger dans les caisses de l'État exportateur. Ce qu'il faut obtenir avant tout, c'est que l'excédant des marchandises importées (vendues) soit payé au pays vendeur non par l'excédant des marchandises importées (achetées), mais avec le numéraire, avec la monnaie, car, autrement, il n'y aurait plus d'excédant réel en faveur de l'État vendeur, et le but ne serait pas atteint. En d'autres termes, pour être riche, un pays doit rester créancier de l'étranger et son crédit doit être satisfait en espèces métalliques qui augmenteront la quantité de métaux précieux existants dans le pays. Une contrée, observe-t-on, ne peut, sans se ruiner, avoir des importations supérieures aux exportations, car, en ce cas, il lui faudrait chaque année exporter des métaux précieux, et partant, au bout d'un certain temps, le pays se trouverait dépourvu de richesses métalliques. D'où la nécessité de la balance du commerce^ ou de la proportion exacte entre l'importation et l'exportation pour vérifier si celleci l'emporte vraiment jamais sur celle-là ('). » Mais pour obtenir cette prépondérance, il n'y a qu'un moyen : favoriser l'exportation, rendre difficile l'importation. Qu'on mette, dit-on, des droits élevés sur les produits étrangers de manière que l'acquisition en devienne très coûteuse. 11 en résultera une extrême difficulté de les écouler chez nous, et par conséquent, on n'aura plus à redouter leur concurrence sur nos marchés. En outre comme les matières travaillées ont plus de valeur que celles qui ne le sont pas, on en tire encore comme conséquence, qu'un gouvernement sage doit mettre tous ses soins à favoriser les manufactures de préférence à l'agriculture et à empêcher la sortie des matières premières, en en provoquant

I. On le comprend facilement, la balance du commerce est la conséquence nécessaire de la théorie mercantile. Si l'on admet en effet comme point fondamental du système économique, qu'un Etat doit faire sortir le moins possible d'argent, il s'ensuit qu'il n'y a rien de plus important que de tenir un registre exact des exportations ou ventes des produits nationaux, comparées avec les importations ou ventes des marchandises étrangères. Ce registre a été nommé avec raison balance du commerce ; il est favorable, quand les exportations surpassent les importations, défavorable dans le cas contraire. Aussi comprend-on pourquoi Vasco affirmait « que la seule balance du commerce est la source de l'abondance ou de la rareté de l'argent dans un pays. » V. Leroy- Beaulieu, Précis d' économie politique. — Stuart Mill, Principes d'économie politique. Notions préliminaires. — Peccliio, Storia dell' economia politica in Italia. Lugano, 1829. — Scrittori classici italiani di econotnia politica. Milan, 1816, tome I, p. 93.

au contraire l'entrée afin de les travailler et de les revendre ensuite aux étrangers avec augmentation de prix.

La théorie mercantile ne vécut pas longtemps parce qu'elle s'appuyait sur une hypothèse évidemment fausse : à savoir que la richesse consiste dans l'abondance de l'argent. L'argent, considéré comme monnaie, est certainement une partie de richesse en tant que, grâce à son excessive commutabilité avec les autres valeurs, il sert à faciliter les échanges des choses utiles, mais il n'est pas une richesse en soi et encore moins toute la richesse. Celle-ci, en effet, consiste dans l'abondance des choses utiles à la vie, car c'est dans l'utilité des choses, nous l'avons démontré, que réside la valeur, et par conséquent, la richesse. L'argent est le véhicule le plus commode, moyennant lequel les denrées passent facilement de mains en mains ; mais l'échange réel a lieu entre denrée et denrée. Cela est si vrai, que bien souvent l'échange se fait directement sans qu'il soit besoin de recourir au numéraire (^). « Ce n'est pas pour posséder l'argent, observe Smith, que les hommes le désirent, mais uniquement pour posséder ce qu'ils peuvent acquérir avec l'argent {^), L'argent, ajoute-t-il, court nécessairement après les marchandises, mais les marchandises ne courent pas toujours nécessairement après lui (s).» Aussi comprend-on combien saint Thomas avait raison lorsque, commentant Aristote, il écrivait : ceux qui ont en abondance les choses nécessaires à la vie sont plus riches que ceux qui ont une grande abondance d'argent (4).

A quoi servirait-il en effet là où manq ueraient les choses utiles à la vie? La fameuse fable du roi iNÎidas pour cire ancienne n'a rien perdu de sa profonde vérité !

Toutefois le protectionnisme survécut à la chute du système mercantile ; mais il revêtit une autre forme et s'appuya sur un nouveau principe. Qu'on mette, dit-on, des droits élevés sur les produits étrangers, non plus pour empêcher que trop d'argent ne sorte de nos caisses, mais pour encourager et soutenir la production nationale, évitant que la concurrence des produits étrangers, favorisée par leur plus faible prix de revient, ne vienne paralyser les efforts de nos producteurs, en les met-

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