I. Harmonies économiques, X> concurrence
puissance plus efficace et plus générale. L'important est que cette intervention soit accordée en toute raison et justice, non au profit de certaines individualités particulières ou de certaines industries niort-nées, mais seulement dans certains cas bien déterminés et en vue toujours du bien réel de toutes les différentes classes sociales.
Nous ne nous rendons pas non plus à l'objection que Ton oppose à l'intervention de l'État en disant que la concurrence est bonne parce qu'elle s'oppose à l'oppression. Assurément personne n'aime l'oppression, et c'est un très noble sentiment qui porte à la repousser, mais le malheur est que la concurrence sans aucun frein ne la combat pas mais la favorise. La question est donc de savoir si la concurrence, pour produire des bénéfices réels, doit être laissée entièrement à l'arbitraire individuel, ou être équilibrée et contenue dans une juste mesure ; en d'autres termes, si, au lieu de la liberté sans frein, l'économie politique ne se trouve pas mieux d'une liberté modérée par de sages lois, qui en empêcheraient les pernicieux excès et la rendraient vraiment profitable à l'individu et à la société.
La libre concurrence, tout le monde en convient, a puissamment contribué à développer la production et à favoriser le commerce dans toute espèce d'industrie. L'activité, l'intelligence humaine y ont trouvé un stimulant salutaire : l'agriculture et les arts lui doivent de grands progrès. L'abaissement général dans les prix de revient de la production, la multiplication des objets de confort et de luxe, la limitation de certaines prétentions illégitimes des travailleurs et des vendeurs, sont autant d'heureux effets de son action. Toutefois la concurrence a souvent été excessive, et ses excès ont donné lieu à de grands maux ; dont le moindre n'est pas d'avoir donné pleine liberté aux forts contre les faibles. Elle a offert aux grands capitalistes le moyen d'absorber dans une sorte de monopole les intérêts des petits capitalistes, de sorte que la liberté portée à son comble a engendré une espèce de servitude non seulement entre individus et individus, mais entre État et État (*).
I. « Le dogme d'une concurrence libre et universelle — écrit Sismondi — a fait des progrès considérables dans toutes les sociétés civilisées, mais si d'un côté il en est résulté un développement prodigieux de la puissance de l'industrie, d'autre part elle amené ài' effroyables souffrances pour un grand nombre de classes de la population. Nouveaux principes d'économie politique t liv. I, ch. VII.
Ainsi plusieurs économistes font remarquer que, si autrefois le paysan manquait souvent de pain, parce que son petit champ ne lui en fournissait pas assez et qu'il lui était difficile de s'en procurer dans les autres pays, qui parfois ne se contentaient pas de le faire payer très cher mais allaient jusqu'à le refuser pour des raisons purement politiques (i), aujourd'hui, c'est le contraire qui arrive. Le champ produit le grain, mais le paysan ne peut le vendre à un prix rémunérateur, car le grain provenant du dehors est aussi bon sinon meilleur et coûte moins cher (2). A ce sujet il est à propos de rappeler que la Chambre de commerce de Manchester approuva, à une grande majorité, en décembre 1888, une motion en vertu de laquelle les marchandises étrangères, dont l'Angleterre produisait les semblables, seraient frappées de droits compensateurs (3). Cette motion — qu'on le remarque bien — était présentée et soutenue par un célèbre liberiste, Hilbert, lequel, en réponse au journal The Economist qui l'avait attaqué, disait : « La richesse d'une nation réside dans le travail de son peuple, le trafic le plus important et le plus rémunérateur est celui de l'intérieur. Nous, nous cherchons à conserver cette richesse et ce trafic pendant que vous, vous êtes en train de le détruire. L'expérience nous a appris — ce à quoi X Economist n'est pas encore parvenu, — qu'une nation, qui frappe des droits à l'importation, ne les paye pas toujours, vu que la portion que nous avions à en payer était entièrement réglementée par la concurrence que nous avions à supporter. Il faut en tout cas essayer. Si nous réussissons, ce sera au plus grand bénéfice de la Grande Bretagne et à celui de l'Irlande. S'il n'en est pas ainsi, nous trouverons un refuge dans le remède cher aux libres-échangistes : dans l'émigration (4). »
De son côté voici ce qu'écrit à ce sujet Léon XIII : « Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes ; tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus avec le temps livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. » Epist. Encycl. Rerum novamm.
i. Autrefois en temps de guerre on empêchait souvent le grain de sortir des ports pour affamer l'ennemi.
2. V. Jules Domergue, La Révolution économique. Paris, Calman-Lévy, éditeur, ch. IV. « Libre Echange et Protection. »