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grandement au producteur qui, venant à gagner de moins en moins, voit s'épuiser peu à peu le capital dont il a besoin pour cultiver sa terre, soit lui-même, soit au moyen du travail d'autrui.
Si l'on y joint l'augmentation des impôts, l'inclémence des saisons et une foule d'autres obstacles, on verra de suite que sa puissance de production doit se réduire aux limites les plus étroites. Ainsi cesse la recherche du travail, et par là même non seulement les salaires baissent, mais le moment arrive où beaucoup de travailleurs se trouvent sur le pavé et cela précisément en vertu du principe de libre concurrence. Or, la grande majorité des consommateurs étant en même temps des travailleurs, ils subissent, eux aussi, le sort commun et, à un moment donné, ils n'ont plus de ressources pour acheter de quoi se nourrir eux et leur famille. C'est parfois comme une reproduction du supplice de Tantale !
Le bon marché n'indique donc pas toujours la richesse, et il peut se présenter des cas de misère dans lesquels, comme nous lavons déjà remarqué, il n'y a aucune raison de recourir à la théorie des exploités et des exploiteurs. Le malaise qui, dans de telles circonstances, trouble la société ne dépend pas de la cruauté d'une classe envers l'autre, mais plutôt d'une perturbation générale qui vient principalement de ce qu'on oublie trop que l'économie, qu'elle soit une science ou un art, doit toujours être subordonnée à la morale, et que ce sont les principes fondamentaux de la morale et du droit qui doivent lui tracer ses limites rationnelles (i).
Et c'est précisément l'abandon de ces principes qui a amené Guyot à cette déclaration : « La science économique est essentiellement immorale. Elle ne doit pas s'inquiéter de la qualité des sentiments, des besoins, des passions des hommes. Elle constate avec la même impartialité (! ) l'adoration des noirs pour les morceaux de verre et des blancs pour les diamants (2).»
I. « L'économie politique, écrit Minghetti, envisage l'activité humaine sous l'empire de la justice ; elle est donc circonscrite par la morale, comme le droit est limité par le devoir, comme le devoir est déterminé par la loi... L'économie, et comme science et comme art, est subordonnée à la morale. Aussi en reçoit-elle et ses principes les plus élevés et les bornes de son domaine : par conséquent tout ce qui peut procurer la richesse en opposition avec la justice est par là même condamné d'avance. » Minghetti, Deli' economia pubblica. Livres second et troisième,
8. Yves Guyot, La Science économique. Paris, Reinwald, éditeur, 1881, p. 46.
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Malheureusement, en général, l'économie moderne ne suit que trop ce système, elle se préoccupe si peu de ses étroites relations avec la morale que Guyot lui-même est obligé de rapporter le fait suivant. En 1865, le ministre des travaux publics ayant ordonné, en France, une enquête sur le minimum et le maximum de la durée du travail auquel étaient soumis les mécaniciens et les chauffeurs des chemins de fer, les compagnies se gardèrent bien de répondre, et la raison en est qu'il y avait des maximum de durée de travail qui représentaient 18, 24 et jusqu'à 38 heures de suite (^).
Le fait est que la concurrence, libre de tout frein, et sans autre contrôle que les passions humaines, fait preuve de la plus impitoyable tyrannie, du plus terrible égoïsme, du plus dangereux monopole. La concurrence effrénée veut appliquer à la richesse la théorie des darwinistes sur la lutte pour la vie. Aux plus forts, aux plus puissants, de rester les maîtres ; aux autres, de succomber. Cela avait frappé Bastiat lui-même, qui s'en préoccupa surtout au point de vue de la diminution des salaires. Et c'est pourquoi il tenait le langage que voici : « Dans les pourparlers qui, sous un libre régime, précèdent toute convention, les ouvriers ne peuvent attendre: il faut qu'ils trouvent du travail pour le lendemain, à n'importe quelle condition, sous peine de mort! Si cela n'est pas vrai rigoureusement pour tous, c'est vrai pour beaucoup, et cela suffit pour abaisser la classe entière, parce que les plus misérables sont les plus empressés à capituler et fixent ainsi la mesure générale des salaires. Il en résulte que le salaire tend à se mettre au niveau de ce qui est rigoureusement indispensable pour vivre, et en cet état de choses la moindre augmentation de concurrence entre les travailleurs est une vraie calamité, puisqu'il ne s'agit plus ici d'une diminution de bien-être, mais de la vie rendue impossible (^). »