CHAPITRE XX
Le luxe réel. — Le luxe improprement dit. — Effets divers de l'un et de l'autre sur l'économie sociale. — Facilité de confondre l'un avec l'autre. — Règles pour les distinguer avec certitude. — Quel est le luxe qui devient une source de production.
NOUS l'avons vu : les socialistes n'ont pas assez d'invectives à l'adresse du luxe, qu'ils accusent à juste titre d'être une cause de misère et de désordre social.
Avant de passer à l'étude de cette question, précisons d'abord ce qu'on entend par luxe. — Il y a luxe et luxe: l'un, blâmable et profondément vicieux, est cause d'un grand nombre de maux : l'autre ne mérite aucun reproche ; il sert même à stimuler puissamment l'activité humaine. On a donné du premier plusieurs définitions. Paul Leroy Beaulieu écrivait dernièrement qu'il consiste « en cette partie du superflu qui dépasse ce que la généralité des habitants d'un pays considère comme nécessaire non seulement aux besoins de l'existence mais encore à ce qui la rend facile et agréable (•) ». J.-B. Say affirme que « le luxe est l'usage des choses qui coûtent cher » ; et pour mieux expliquer sa pensée, il ajoute : « Le mot de luxe parmi nous éveille une idée d'ostentation plutôt que de sensualité. Le luxe des habits n'indique pas que les habits sont plus commodes pour ceux qui les portent, mais qu'ils sont faits pour frapper les yeux de ceux qui les regardent {^)... » Enfin, d'après Liberatore, le luxe pourrait se définir : « L'emploi de choses rares et de grand prix pour un usage privé dans un but d'ostentation ou de sensualité (s). »
1. Le luxe par Paul Leroy Bkaulieu, /^evue des Deux-Mondes, ic"" nov. 1894.
2. Traité d' Économie politique, \>7vc jEAN-BAFTfSTE Say. Paris, liv. III, ch. 5.
3. Ouv. cité, part. IH, eh, 2. La consommation. Le luxe. Liberatore s'empresse de nous faire remarquer que par les mots : choses rares et de grand prix, il a voulu désigner ce qui sort du cadre des exigences de la nature et des convenances, et il a ajouté pour un visage privé, afin que l'on ne fit pas de confusion entre ce luxe blâmable et la magnificence qui dans certains cas peut ne pas être luxe, conime lorsqu'il s'agit, par exemple, d'objets relatifs au culte divin et à la dignité nationale ; enfin en ajoutant les mots : ostentation et sensualité, il a voulu indiquer le double mobile de la vanité orgueilleuse et de la sensualité immodérée.
En tenant compte de ces trois définitions, il nous semble qu'on doit entendre par luxe proprement dit non seulement les dépenses qui ne sont pas en proportion avec les ressources de celui qui les fait et qui sont consacrées à des objets improductifs, mais encore tout emploi de fortune inutile et qui sert à acquérir des choses frivoles qui resteront toujours telles et ne serviront jamais à accroître le véritable bien-être de personne, c'est-à-dire qui ne sont d'aucune efficacité pour rendre la société plus distinguée, plus cultivée, plus élevée, soit dans son mode de vivre, soit dans son éducation morale.
Il s'agit ici du luxe effréné et insensé qu'un homme de sentiments bas et plein de lui-même peut seul étaler aux yeux du pauvre, croyant l'éblouir, tandis qu'il ne fait que l'insulter. Ce luxe est vicieux et forme le triste apanage des peuples gâtés et corrompus qui arrivent parfois à sacrifier les besoins les plus essentiels à des agréments de convention. Les Romains de la décadence ont donné plus d'un exemple de ce luxe qui énerve et qui tue ; on peut même dire que leur décadence date du jour oii Rome fut envahie par la plaie du luxe asiatique. Nous le retrouvons encore aujourd'hui fréquemment en Orient. Quant à l'Occident il suffit de rappeler l'énorme quantité de serviteurs, d'équipages, de chevaux, de chiens, que possédait tout homme de qualité à une époque encore peu éloignée de nous (i).
Aujourd'hui ces exemples se font de plus en plus rares, et la vie luxueuse n'existe plus guère qu'à titre d'exception, en comparaison de ce qui avait lieu autrefois. Mais il n'est pas rare, malheureusement, de voir pratiquer l'espèce de luxe qui consiste à jeter l'argent en des dépenses exagérées et nullement en rapport avec le rang ni avec la fortune de celui qui les fait.
Condamner ce luxe, y mettre un frein, dans la mesure du possible, est un devoir de haute moralité dont l'oubli serait fatal. Car il y a bien des cas où l'homme ne consomme ni pour réparer ses forces, ni pour se rendre capable d'une nouvelle production, mais uniquement pour détruire. On détruit donc ainsi les sources de la productivité ; le capital disparaît et avec le capital le travail ; les salaires disparaissent par là-même
I. L e duc d'Albe avait dans son palais à Madrid 400 chambres pour ses domestiques. V. art. cité, Le luxç.
ainsi que tout le superflu qui était destine, sous telle ou telle forme, à tourner à l'avantage même de ceux qui sont le moins aisés et la misère en sera le résultat inévitable, cette misère qui, suivant l'expression de Say, « chemine toujours sur les traces du luxe ». Un riche fastueux, ajoutet-il, «emploie... en somptueux banquets... en chiens, en chevaux, etc., des valeurs qui, employées productivement, auraient procuré des habits solides, une nourriture fortifiante, des meubles commodes à une infinité d'hommes laborieux, condamnés à rester oisifs et misérables. Aussi voit-on le riche porter des boucles d'or, tandis que le pauvre manque de souliers; le riche est habillé de velours,tandis que le pauvre n'a pas de chemise (•). » Et voici précisément le luxe immodéré et scandaleux, créé en vue de délices excessives, qui n'ont d'autre but que de satisfaire la vanité et la mollesse. C'est lui qui est cause que le pauvre s'aigrit et en vient aux desseins les plus pervers, d'autant plus aisément que ce luxe criminel et égoïste, par ses apparences mensongères, exerce une fascination irrésistible sur le grand nombre et allume une telle soif de jouissances que la société prend l'aspect d'un véritable champ de bataille. « Alors, continue Say, les hommes sans conscience mettent en œuvre toutes les ressources de leur méprisable esprit, le chicaneur profite de l'obscurité des lois, l'homme au pouvoir vend à la sottise et à l'iniquité la protection qu'il devrait gratuitement accorder au mérite et au bon droit. J'ai vu dans un souper, dit Pline, Pauline couverte d'un tissu de perles et d'émeraudes qui, comme elle affirmait pouvoir le prouver par ses registres, valait quarante millions de sesterces : elle le devait aux rapines de ses ancêtres (2). »
Quand le luxe a pris cet aspect et engendre les lamentables effets dont nous avons parlé, que reste-t-il à faire? Plusieurs voudraient voir l'État édicter des lois somptuaires dont la sévérité réussirait à enrayer le mal. Mais les lois en ce cas, bien qu'elles soient justes, puisqu'elles ont pour but de supprimer des abus particuliers nuisibles à la communauté, n'ont jamais complètement obtenu l'effet voulu. Lorsque, dans l'ancienne Rome, la loi des douze tables restreignit les frais des funérailles, lorsque la loi Oppia interdit aux matrones l'usage des robes bigarrées, la trop grande quantité de parures