Saggio teoretico di diritto naturale. Dissert. IV, eh
non imaginaires, à des besoins pleinement en harmonie avec la perfectibilité de la nature humaine. On dirait que celle-ci garde cachées dans son sein certaines forces, certaines aspirations, qui se manifestent au dehors aussitôt qu'elles entrevoient la possibilité d'être satisfaites. Que de choses considérées autrefois comme objets de grand luxe ont passé aujourd'hui dans les habitudes de la vie, grâce aux progrès de l'industrie et au développement de la richesse !
Il ne s'agit donc plus de frivolités inutiles, mais de choses sinon absolument nécessaires à tous, du moins convenables à la plupart. Ce qui d'ailleurs n'empêche pas, même en ce cas, qu'on ne puisse donner dans l'excès et aboutir ainsi à la première forme de luxe indiquée ci-dessus.
Pour donner une idée plus nette de ce qu'on appelle improprement le luxe, de son caractère, et de ce qui le distingue du luxe proprement dit, c'est qu'il est productif et rémunérateur, en ce sens que l'emploi du superflu devient utile en provoquant la production d'objets non frivoles, non inutiles, mais nécessaires et opportuns. Ce luxe, si on veut l'appeler ainsi, est sain et propre aux peuples forts ; il ne rend pas l'homme esclave des superfluités matérielles, mais affine au contraire l'esprit, le rend plus apte à goûter certaines joies délicates, certains plaisirs intellectuels dus surtout aux œuvres d'art. Aussi viset-il plutôt à l'élégance qu'à la magnificence, à la jouissance artistique qu'à la somptuosité.
Ce luxe, ou pour mieux dire, cette finesse et cette délicatesse de goût et de sentiment, se développe dans toutes les classes sociales et les pousse à créer des objets qui deviennent avec le temps d'un usage commun à mesure que les connaissances techniques et les diverses inventions en rendent la production plus facile et moins coûteuse. Ce nouvel élément de bien-être contribue beaucoup à varier et à embellir la vie, il engage à l'épargne et stimule l'industrie et l'activité humaine. Les productions de cette nature progressent en qualité et en quantité. En 1734 on consommait en Angleterre annuellement et par personne environ 10 livres de sucre, et de sucre médiocre: en 1880, on en consommait, de 50 à 60 livres par personne et de meilleure qualité, et cette progression continue. Autrefois peu de personnes possédaient des montres, et celles-ci coûtèrent certainement fort cher à ceux qui se permirent les premiers
cette fantaisie, tandis qu'aujourd'hui il n'y a presque personne qui n'en ait une, et de même il n'y a presque personne qui ne porte pas des souliers, qui n'ait une lampe à la maison, un parapluie, une vaisselle de table convenable, une certaine quantité de linge et mille autres choses considérées à présent, et à juste titre, comme de simples et modestes objets d'usage courant (ï).
Les vêtements mêmes, à force de bon marché, ont été presque indistinctement mis à la portée de toutes les classes, au point qu'il est difficile de distinguer à la mise une couturière d'une dame riche.
Mais remarquez, répond-on, que si le capital employé en objets de luxe était consacré à des choses plus utiles et d'un usage plus universel, il profiterait et fournirait du travail à un plus grand nombre de personnes. Nous en conviendrions si les objets dont nous parlons, servaient à occuper des industries momentanées et passagères, qui exigeassent des aptitudes destinées à rester bientôt sans emploi. Mais au contraire les objets en question impriment à la production une impulsion nouvelle et de nouvelles formes, et, développant l'intelligence de telle ou telle classe d'ouvriers,leur procurent par là-même de plus grands avantages. Et en effet, à mesure que les objets dits de luxe entrent dans le domaine public,le besoin s'en fait sentir davantage, et il faut un plus grand nombre de bras pour les produire en quantité suffisante. On arrive ainsi à une plus grande demande de travail, et conséquemment, à une hausse de salaires, correspondant aux aptitudes spéciales qu'on exige de l'ouvrier.
Ainsi le luxe dont il est ici question, tout en n'étant pas le seul mobile du travail, n'en est pas moins un des meilleurs, et les honnêtes satisfactions qu'il promet aident souvent à faire supporter des fatigues qu'on ne supporterait pas autrement. Ces fatigues aboutissent à augmenter la puissance productive, même celle qui porte sur les objets de première nécessité, dont
I. « Ce qui était luxe à une époque n'est plus estimé tel à une autre. Quand une nation est dans la prospérité et l'abondance, en raison de son commerce ou pour tout autre motif, les commodités de la vie se répandent de proche en proche, se communiquant des grands aux petits. Chez nous les citoyens les moins aisés vivent aujourd'hui, surtout dans les villes, avec plus d'aisance qu'il y a un siècle : ce qui était alors considéré comme un luxe et une superfluité, est regardé à présent comme faisant partie de l'honnête nécessaire. La plus grande partie des choses que l'habitude nous rend indispensables serait un luxe chez les nations pauvres. » De Villeneuve Bargemont, /oc. cit.,
t. ler, p. 468.
la production profite aussi des connaissances et de l'habileté de direction qui naît des recherches et des études faites au sujet de la fabrication de choses qui ne sont pas de nécessité première.
Leroy Beaulieu cite à ce sujet un exemple qui vient ici tout à fait à propos. Il y a, aujourd'hui en France, dit-il, une grande différence dans la fabrication des vins ordinaires, dont la qualité s'améliore de jour en jour. D'où cela vient-il ? De ce que les soins apportés à la fabrication des vins de luxe de Bordeaux ont fourni aux ouvriers et aux producteurs les moyens de perfectionner la vinification en général. Les frais en sont assurément plus élevés, mais ils permettent de mobiliser les capitaux et de leur donner un emploi qui tourne au profit d'un grand nombre de gens, de même qu'un grand nombre de gens profitent du goût des amateurs de tableaux, de statues, d'œuvres littéraires ou scientifiques. Ce genre de luxe a pour effet d'offrir aux peintres, aux sculpteurs, aux écrivains, le moyen de mener une vie aisée : en second lieu il donne au superflu du capital l'impulsion voulue pour être employé utilement sans encourir de grandes pertes. En effet la possession d'un tableau ou d'une statue, ou de toute autre œuvre d'un bon artiste, forme toujours une espèce de richesse immobilisée, mais dont on peut, à l'occasion, tirer parti.
Bref, pour pouvoir juger à coup sûr quelle espèce de luxe est répréhensible, et quelle autre ne l'est pas, il suffit de savoir bien les distinguer l'un de l'autre en étudiant la diversité de leurs effets.