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CHAPITRE III

Lassane et la loi de fer du salaire.

AUX doctrines de Marx répondent parfaitement celles de Lassalle, considéré à juste titre comme le créateur du socialisme pratique allemand, non qu'il ait inventé lui-même les théories qu'il expose, mais parce qu'avec une intelligence éminemment critique, il les a humanisées et concrétisées et aussi parce que, personnifiant le socialisme dans le prolétariat, il en a fait une force vivante de l'organisation politique actuelle. Il lui a par là infusé une force, une activité qui a survécu à son fondateur, tué en duel en 1864 (i).

Lassalle * — et il importe de ne point l'oublier — était un hégélien convaincu et passionné qui s'attacha à cette école dès l'époque, où, âgé de 17 ans à peine, il fréquentait l'université. La jeune Allemagne était alors tout entière hégélienne et révolutionnaire ; il en ressentit vivement l'influence. Hardiment ambiteux, plein d'une arrogante confiance en lui-même, sensuel et révolutionnaire, la note dominante de son caractère était de penser toujours à sa guise et de combattre quiconque s'opposait le moins du monde à ses idées (2). La révolution n'est pour lui qu'une simple évolution, qui peut s'accomplir soit pacifiquement, soit avec effusion de sang, les moyens importent peu. Ainsi il sera monarchique tant qu'il

1. Lassalle naquit à Breslau en 1825 de parents israélites. Ses principaux ouvrages sont : System der erworbenen Redite- Système des droits acquis, 1861. — Ueber Verfassungwesen — Sur l'essence de la Constitution. — Macht und Recht — Force et droit. — Das Arbeiterprogramm — Programme des ouvriers, 1863. — Die Agitation des Allgemeinen deutschen Arbeiterverein<i — L agitation de V association universelle allemande des oicvriers, 1864. — Herr Bastiat-Schulze von Delitzsch, der Oekonomische Julian ; oder Capital 7ind Arbeit, Berlin, 1864. — M. Bastiat-Schultze von Delitzsch, Julien l'économe ou Capital et travail.

2. Heine, qui le connut à Paris et l'aimait beaucoup, fut effrayé de l'audace de son esprit et de l'excès de son orgueil et ne tarda pas à le définir «un vrai fils des temps modernes ».

croira que la monarchie est le chemin le plus court pour arriver à la république démocratique ; quand il ne le pensera plus il abandonnera la monarchie (^). On l'appellerait aujourd'hui un opportîiiiiste, mais un opportuniste qui ne perd pas de vue un seul instant le vrai but qu'il vise et vers lequel tout doit être dirigé. Ainsi, dans l'un de ses premiers opuscules, La guerre en Italie et la mission de la Prusse (^), il soutient que l'ère de la liberté et de la démocratie doit être précédée de l'achèvement de l'unité nationale tant en Allemagne qu'en Italie. L'unité est donc le moyen et non la fin, comme l'est encore le suffrage universel qu'il conseille aux ouvriers de Leipsic d'obtenir à tout prix, parce qu'ils arriveront ainsi à élever la condition normale de leur classe. « Organisez-vous et agitezvous, leur dit-il ; le suffrage universel est une question d'estomac (3). »

Dans ce but il fonda, le 23 mai 1863, \ Association générale des classes ouvrières^ qui ne donna alors que de maigres résultats. Vers la fin de la même année, il publiait le Programme des travailleurs, où il traitait de l'émancipation de la classe ouvrière et où il exposait presque toutes ses doctrines (4). Dans l'histoire moderne, écrit Lassalle, en s'inspirant des théories de la philosophie de l'histoire de Hegel, dans l'histoire moderne, nous avons trois périodes successives d'évolution. La période féodale, qui précède 1789, période de privilèges durant laquelle le pouvoir public était détenu et exercé par les propriétaires fonciers ; la période bourgeoise, qui va de 1789 à 1848, dans laquelle les droits personnels furent reconnus et respectés, mais où le pouvoir public restait subordonné à la propriété, et où la législation tendait à favoriser les intérêts de

1. Lorsque, en 1848, la dissolution de la première Assemblée prussienne et la concession de la Constitution, faite directement par décret royal, souleva les esprits au point de créer une agitation par laquelle on voulait réduire l'Etat à toute extrémité, en refusant de lui payer les impôts, Lassalle rêva une insurrection armée, mais il fut emprisonné. A sa première comparution devant les juges, il se déclara partisan de la république démocratique socialiste et revendiqua le droit et le devoir pour chaque citoyen de résister àl'État, même par les armes, quand la chose était nécessaire.

2. Der italienische Krieg und die Anfgabe Preussen. Berlin, 1859.

3. Lettre à l' Association ouvrière de Lei/isik, 1862, dans laquelle il résumait les idées développées dans un précédent opuscule lu à Berlin et ayant pour titre : Rapport de la période historique actuelle avec Vidée de la condition de V ouvrier— Zusammenhang der gegenwdrtigen Geschichtsperiode mit der Idee des Arbeiterstandes. Berlin, 1862.

4. V, L'âge présent et l'idée des classes ouvrières. Programme des ouvriers. Berlin et LtMpsic.

la bourgeoisie ; enfin, la période de la classe ouvrière, qui a commencé en 1848 et dure encore, période dans laquelle on accordera au travail ses droits et qui sera dominée par les idées, les aspirations et les intérêts de la grande classe laborieuse, qui, en réalité, n'est pas une classe, mais la nation tout entière. L'amélioration du sort de la classe laborieuse doit donc être le but de l'État. Mais qu'est-ce que l'État? demande Lassalle, et il répond : « l'État, c'est vous qui représentez les 96 centièmes de la population : tout pouvoir politique doit être vôtre, doit venir de vous et exister par vous ; votre bien, l'amélioration de votre sort doivent être la fin de l'État, parce que votre bien n'est pas l'intérêt d'une classe, mais l'intérêt national... Ce qui vous regarde, vous, regarde le genre humain ; vos intérêts personnels se meuvent et battent avec les pulsations de l'histoire, avec le principe vital du développement moral (1). Le quatrième Etat, ajoute-t-il, diffère des précédents — de l'état féodal et de l'état bourgeois — surtout en ce qu'il ne pourra jamais devenir une classe fermée et privilégiée : ses intérêts de classe et le bien général étant choses identiques (^). » La classe ouvrière est par conséquent destinée à devenir le principe régulateur de la société moderne, et sa suprématie produira les meilleures conséquences morales et politiques ; morales, parce qu'elle est moins égoïste que les autres classes sociales, n'ayant pas d'intérêts exclusifs à protéger ; politique, parce qu'elle conçoit sous une forme beaucoup plus noble et élevée la mission de l'État, dont la fin et les fonctions ne consistent pas seulement à maintenir la liberté, mais à la développer et à mettre tous les citoyens dans des conditions telles qu'ils puissent atteindre et conserver le niveau d'existence et le degré de culture, de pouvoir, de liberté, qu'ils ne pourraient jamais atteindre par leurs efforts isolés et individuels. L'État doit, moyennant l'union de tous, porter chaque individu à son complet développement ; il doit avoir, comme règle directrice de toutes ses lois civiles, cette très haute conception : que tout homme a droit à une existence digne de sa destinée. — Das Menscînvilrdiges Dasein. — Arrivé là, Lassalle se demande si l'homme qui, par la condamnation et l'abolition de l'esclavage et de l'ignorance, a été affranchi d'un état de dépendance légale et intellectuelle, ne doit pas être affranchi

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