Ibid
maintenant de la dépendance économique, en d'autres termes, s'il doit et s'il peut encore exister une forme de propriété, par laquelle on exploite plus ou moins directement l'homme, c'est-à-dire, si le libre exercice et le libre développement des facultés et du travail d'un individu doivent devenirla propriété privée et exclusive du capitaliste qui possède et fournit les instruments et les avances nécessaires au travail, et si, par conséquent, il est permis au patron, en qualité de capitaliste et abstraction faite de toute rémunération pour un travail intellectuel de direction, d'avoir une part dans la valeur du travail d'autrui. Les socialistes, dit-il, réprouvent justement ce système, et partant veulent purifier la société en recourant à une organisation sociale, dans laquelle tout homme aurait une part plus conforme à son mérite et à sa contribution personnelle. Des millions d'ouvriers convertissent journellement leur cerveau, leurs muscles, en profits, en valeurs, en une série de richesses, et quel avantage en retirent-ils ? Aucun, parce que le capital absorbe tout.
Anciennement, avant 1789, la société industrielle, observet-il, était régie par un principe de solidarité sans liberté ; depuis 1789, elle est régie, au préjudice de tous, par un principe de liberté sans solidarité ; il faut avoir maintenant la solidarité dans la liberté. Le capital est une catégorie historique non logique, et le capitaliste est un produit récent. Il n'est fils ni de l'ancien Crésus, ni du seigneur du moyen âge, mais de l'usurier qui a pris leur place sans devenir pour cela plus respectable. L'idée de l'argent produisant l'argent et du capital producteur de lui-même, est une absurdité qui n'existait pas anciennement ; voilà le vrai socialisme, voilà la vraie anarchie et c'est l'ouvrier qui en est victime.
Ce dernier au contraire aurait droit à gagner tout, dit Lassalle, en faisant siennes les théories de Ricardo et de Marx, et cela parce que la valeur d'un produit quel qu'il soit dépend de la quantité relative de travail qui a été nécessaire à sa production et non de la somme plus ou moins forte payée pour ce travail. La valeur donc n'est que travail, ou, si l'on aime mieux, la valeur n'est que le temps dépensé en travail mental ou manuel pour produire un objet déterminé (^). Toutefois
I. D'après Ricardo, la valeur du travail, comme celle de toute autre chose, est déterminée uniquement par le coûi de sa production ; or le coût de production du
tandis que Ricardo avait limité strictement sa loi aux biens qui admettent une multiplication ou reproduction indéfinie — la valeur normale des autres biens restant réglée suivant lui par leur rareté, — Lassalle a voulu étendre cette loi à tous les cas, en introduisant une distinction entre le temps du travail individuel et le temps du travail socialement nécessaire, distinction, du reste, que nous avons déjà vue chez Marx.
Lassalle, la précisant davantage, répète avec lui que ce qui constitue la valeur d'un produit, n'est pas le temps du travail effectivement dépensé et nécessaire à l'individu A ou B pour le produire, mais le temps requis par le travail d'un ouvrier de moyenne habileté, employant les procédés en usage au moment actuel. C'est pourquoi, si l'objet peut être produit, normalement parlant, en une heure, sa valeur équivaudra à cette heure de travail, même quand un individu quelconque y aura consacré quatre ou cinq heures, car il ne devait pas recourir aux méthodes plus lentes que la société a abandonnées.
Lassalle va jusqu'à affirmer que, si un individu emploie son temps à produire des biens qui, n'étant plus requis par la société, sont inutiles, ces biens n'ont aucune valeur ; les heures de travail ainsi dépensées ne valent rien, parce qu'elles ne représentent pas une valeur socialement nécessaire. Sans le vouloir, il arrive ainsi à reconnaître que le travail n'est pas le seul élément déterminant la valeur d'un produit, mais qu'il y entre bien d'autres éléments, le besoin qu'on en a par exemple, son abondance ou sa rareté, etc.
Mais Lassalle ne s'arrête pas à cette objection, il continue à affirmer que le travail est la source unique de toute valeur, de toute richesse, et que c'est seulement d'après lui que peut se fixer la valeur d'un produit.
Ce principe ainsi établi, Lassalle revient sur la nécessité indispensable de changer les lois qui règlent actuellement le
travail signifie le coût de la subsistance de l'ouvrier suivant les mœurs et les habitudes de sa classe au temps où il vit. Les salaires pourront augmenter pendant un temps au-dessus de ce niveau ou descendre au-dessous, mais tendront toujours à y revenir, et partant ne pourront s'établir d'une manière permanente en aucune autre façon. Quand ils augmentent, la classe ouvrière est portée par son aisance à conclure des mariages et vient à se multiplier, si bien que les salaires finissent par baisser. Quand ils baissent, alors les mariages diminuent et la mortalité s'accroit, de sorte que le nombre des ouvriers subit une diminution qui ramène les salaires au premier niveau. Telle est, d'après Ricardo, la loi économique des salaires naturels ou nécessaires, dans laquelle, comme en un cercle de fer, se trouve enfermé le malheureux ouvrier.
salaire, parce que celui-ci, au lieu d'être proportionné aux bénéfices produits,est tellement exigu, qu'il suffit à peine à assurer à l'ouvrier le strict nécessaire, à savoir la nourriture et le vêtement. Il voit à cette exiguité et à la diminution progressive des salaires, deux graves motifs. Le premier vient de ce que le capital, devant, pour ne pas être écrasé par la concurrence, produire à bon marché, et ne pouvant pas réduire le prix de la matière, réduit autant que possible le salaire.
Mais celui-ci — et c'est le second motif de sa modicité — quoique réduit déjà à des bornes aussi restreintes, subit une réduction ultérieure par suite de la loi de Xoffre et de la demande, par laquelle le travail finit par être assimilé à une simple marchandise, dont on débat le prix comme celui d'une denrée quelconque. Ainsi, si le travail disponible abonde et est urgent et si les offres sont rares, le salaire sera plus élevé ; si au contraire il y a peu de travail à donner et si beaucoup d'ouvriers se présentent pour l'exécuter, le salaire baissera, se réduira même à des proportions dérisoires.
Et cependant c'est de ce salaire que doivent vivre le prolétaire et sa famille ! Voilà, s'écrie Lassalle, le dernier résultat de la loi économique des salaires naturels ou nécessaires, de la terrible loi de fer de l'offre et de la demande, loi par laquelle les 96 centièmes de la population sont impitoyablement privés de la possibilité d'améliorer leur sort, ou de tirer même le plus petit profit de la croissante productivité de leur travail. Par cette funeste loi la liberté industrielle a été transformée en cruel esclavage ; l'ouvrier s'est trouvé séparé brutalement du reste d'une société qui, malgré ses torts, était encore humaine et personnelle; il est devenu simplement un objet, une marchandise qu'on achète le meilleur marché possible, et, en vertu de la concurrence, il a été et il est encore privé de la jouissance de ces produits qui sont exclusivement l'œuvre de ses mains. Lassalle cependant ne soutient pas absolument la propriété collective et ne veut pas qu'elle passe dans les mains de l'État, il se borne à demander à celui-ci des subventions en faveur des ouvriers organisés en associations productives, afin que leur condition devienne semblable à celle des capitalistes (^). Voilà ce qu'il désire pour le moment; mais son but final, nous
I. Ceci correspond à l'ancien projet de Louis Blanc, lequel toutefois voulait que les associations se formassent peu à peu et volontairement.
l'avons déjà vu, est bien différent. Ce qu'il veut, c'est que la valeur, autrement dit la richesse, reste dans les mains de ceux qui l'ont produite dans de bien plus grandes proportions que ce qui a lieu aujourd'hui. Aussi réclame-t-il une reconstitution complète du système industriel actuel et l'emploi de nouvelles méthodes pour déterminer la rémunération qui revient à la classe ouvrière, laquelle doit avoir une participation réelle au produit. Le capital doit devenir le serviteur du travail au lieu d'en être le maître ; les profits doivent disparaître ; l'industrie doit être régie plus par le principe d'association que par celui de propriété ; les instruments de la production doivent être, peu à peu, retirés des mains des particuliers et devenir une propriété collective ou même une propriété nationale. «Je veux, s'écrie Lassalle^ substituer un socialisme régulier et rationnel au socialisme anarchique et naturel qui régit actuellement tous les rapports sociaux. »
Mais ceci exige l'œuvre de plusieurs générations, et voilà pourquoi il fait appel à l'État, lui demandant de faciliter par des mesures directes et indirectes la transition de l'ancien ordre de choses au nouveau.
Il est maintenant facile de s'en rendre compte, les différences entre le système de Marx et celui de Lassalle ne sont ni nombreuses ni essentielles ; la principale est que le premier veut un seul propriétaire, l'État, tandis que le second se contente, au moins pour le moment, d'un État subvenant aux besoins de tous ; le premier traite la question d'une manière confuse et moins compréhensible, le second d'une façon plus claire et plus à la portée de tous; mais tous les deux sont parfaitement d'accord pour poser les prémisses d'où découle tout le système socialiste actuel (').
I. Quoique, à l'origine, une scission se soit produite entre les disciples de Marx et ceux de Lassalle, actuellement ils ne forment qu'un seul parti en Allemagne.