‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 60 sur 91 · I. Voici comment Léon XIII trace le rôle de l'État · texte numérisé non relu

I. Voici comment Léon XIII trace le rôle de l'État

«Quelle part d'action sommes-nous en droit d'attendre de l'Etat? Disons d'abord que par Etat nous entendons ici, non point tel ou tel gouvernement établi chez tel peuple en particulier, mais l'institution qui répond à la véritable conception de l'État, selon les principes d'une raison droite et qui ne peut qu'être en parfaite harmonie avec la doctrine catholique, comme nous l'avons nous-même exposé dans Notre Lettre Encyclique sur la constitution chrétienne des États. Ainsi les gouvernants doivent concourir en premier lieu au bien public d'une manière générale par l'ensemble des lois et des institutions publiques, dirigeant et administrant l'État de façon à ce que la prospérité publique et privée en résultent tout naturellement. Tel est, en effet,roffice de la prudence civile et le devoir de ceux qui gouvernent. Or, ce qui fait une nation prospère, c'est la probité des moeurs, la bonne constitution de la famille, la pratique de la religion et le respect

Ainsi, pour en venir à une question pratique, la liberté prise dans la plus large acception du mot, ne peut être considérée comme un but final et absolu auquel il faille sacrifier toute autre considération ; elle doit, au contraire, être regardée comme un moyen de faire obtenir à l'homme une somme convenable de progrès moral et matériel, grâce au vaste champ d'action qu'elle ouvre à l'activité de chaque individu. La liberté est un instrument merveilleux, mais pour donner de bons résultats elle demande à être maniée avec adresse, car, d'elle-même, elle ne possède aucune force.

Cependant, comme la liberté, même ainsi comprise, précisément parce qu'elle dépend de l'application et de l'interprétation de l'homme, peut facilement dégénérer et ouvrir la voie à la décadence ou à la licence, l'Etat a non seulement le droit mais encore le devoir d'intervenir pour la contenir dans de justes limites (^). Le principe absolu du laisser faire^ pour nous en tenir toujours au cas pratique, a compté sur l'égalité naturelle des hommes pour faire régner la justice dans la répartition de la richesse obtenue au moyen de la libre concurrence. Mais cette idée est fausse: car cette prétendue égalité naturelle n'existe pas ; au contraire, les hommes pris individuellement

de la justice, la modération et l'équité dans la répartition des taxes, le progrès de l'industrie et du commerce, une agriculture florissante et autres choses de même nature, qui toutes, plus elles augmentent, plus elles améliorent le sort des peuples. L'État peut donc, rien que par ces moyens, concourir puissamment au bonheur des prolétaires, comme à celui de toutes les autres classes, et cela de son plein droit, sans avoir à redouter aucun reproche d'ingérence ; car, rien n'est autant de la compétence et du devoir de l'État, que de servir l'intérêt commun. Et il est évident que plus se multiplieront les avantages résultant de cette action d'ordre général, moins on aura besoin de recourir à d'autres expédients pour remédier à la condition des travailleurs.

«Mais il faut en venir à une autre considération, qui entre plus avant dans notre sujet: c'est que l'État est un tout harmonieux qui embrasse également les classes les plus élevées et les plus modestes. Les prolétaires, au même titre que les riches, sont citoyens par droit naturel, c'est-à-dire qu'ils forment une des parties vivantes, dont se compose, par l'intermédiaire des familles, le corps entier de la nation , pour ne pas dire qu'ils en sont la partie dominante au point de vue du nombre.

« Ainsi donc comme il serait déraisonnable de pourvoir à une classe de citoyens et de négliger l'autre, il devient évident que l'autorité pubUque doit aussi prendre les mesures voulues pour sauvegarder le salut et les intérêts de la classe ouvrière. Si elle y manque, elle viole la stricte justice, qui veut qu'on rende à chacun ce qui lui est dû. » Epist. Encycl. Rer. Nov.

I. Socrate observe avec beaucoup de raison que nous avons pleine liberté d'accomplir les lois de la nature et de ne pas être contrariés sur ce point, mais il ajoute que nous ne sommes pas libres de faire le mal. « Etes -vous d'avis — dit-il — qu'on est libre quand on fait le bien et quand on est empêché de le faire, on ne l'est point? — Très certainement. — Donc, à votre avis, les intempérants ne sont pas libres? — Non, certainement, par Jupiter ! & Entretiens mémorables de Socrate, L. iv, C. V.

sont inégaux entre eux de mille façons, comme nous l'avons déjà observé ailleurs. Il en résulte donc que l'État ne peut accepter aveuglément ce principe relatif à la liberté, mais doit le régler en tenant compte des circonstances, de manière que chacun puisse coopérer au bien commun dans la mesure voulue (I).

Par conséquent si dans l'exercice du droit de propriété, ou dans les différentes espèces de contrats, ou dans les questions de concurrence, ou dans toutes autres de ce genre, le principe de la liberté absolue venait à tourner au préjudice d'une partie de la société, l'État devrait en limiter l'application, de manière que chacun pût librement se mouvoir dans sa sphère sans que le droit de l'un fût lésé par un droit excessif de l'autre (2).

Toutefois, qu'on ne tire pas de ces principes des conséquences plus larges que celles qui sont dans notre pensée. A notre avis — et ceci expliquera une fois pour toutes le sens que nous donnons à l'intervention de l'État — celui-ci ne doit jamais se substituer à l'intelligente responsabilité des individus, et s'il met des correctifs, des freins à la liberté, il doit le faire dans le seul et unique but de favoriser, non d'affaiblir l'industrie et l'activité privées, l'esprit d'économie et le sentiment de la respon-

1. « Quoique tous les citoyens sans exception doivent apporter leur part à la masse des biens communs, lesquels, du reste, par un retour naturel, se répartissent de nouveau entre les individus, néanmoins les apports respectifs ne peuvent être ni les méuies, ni d'égale mesure. Quelles que soient les vicissitudes par lesquelles les formes de gouvernement sont appelées à passer, il y aura toujours entre les citoyens ces inégalités de conditions sans lesquelles aucune société ne peut exister, sans lesquelles on ne peut même pas la concevoir. A tout prix, il faut des hommes qui administrent, qui fassent des lois, qui rendent la justice, en un mot, qui gouvernent la nation en temps de paix et la défendent en temps de guerre. Il est aisé à comprendre que ces hommes forment la partie principale de la nation, puisqu'ils contribuent au bien public de la manière la plus directe et la plus efficace, tandis que les artisans ne peuvent concourir à ce bien commun ni dans la même mesure, ni par les mêmes voies ; mais, eux aussi, cependant, quoique d'une manière moins directe, servent grandement les intérêts de la société. » Epist. Encycl. Rerum novarum.

2. « La liberté étant destinée à constituer l'homme dans la perfection de sa nature, doit avoir pour objet le vrai et le bien ; or, le vrai et le bien ne sont pas variables et soumis au caprice de l'homme, mais restent toujours les mêmes, et ne sont pas moins

immuables que l'essence même des choses

la vraie et désirable liberté est celle qui

consiste, pour l'individu, dans l'affranchissement du cruel esclavage de l'erreur et des passions, et pour la société dans un gouvernement sage qui fournisse aux citoyens de larges moyens d'améliorer leur sort, et mette l'État à l'abri de toute tyninnie étrangère. — Or, celte hberté honnête et digne de l'honmie, l'Église a été des premières à l'approuver, et elle a fait jusqu'ici tout ce qui était en son pouvoir pour que les peuples l'aient pleine et entière.» Epist. Encycl., Immortale Dei. — Di Civitatum Constitutiotu Christiana, — le"^ nov. 1885.

sabilité personnelle dans les classes en faveur desquelles il intervient. Il doit donc pour le bien des hommes les encourager à avoir confiance dans leur propre sagesse, et non pas les tenir pour toutes choses dans une dépendance aveugle des pouvoirs publics; il doit leur faciliter l'acquisition de la propriété privée, et non en proposer l'abolition ou la centralisation dans ses mains; il doit seconder les mobiles ordinaires, moraux et économiques des individus, et non recourir à la violence et à la coercition matérielle. En un mot, réformateur social et non pas socialiste, il doit aider de son mieux les classes ouvrières à atteindre leur but en ce qu'il a de juste et d'honnête, mais en se servant toujours de leur propre coopération ; autrement l'homme serait réduit à n'être plus qu'un automate; sa personnalité et sa dignité descendraient au-dessous de celle du sauvage (I).

I. «Il n'est pas juste, avons-nous dit, que l'individu ou la famille soient absorbés par l'Etat; mais il est juste que l'un et l'autre aient la faculté d'agir avec liberté aussi longtemps que cela ne porte pas atteinte au bien général ni au droit du prochain. Les gouvernants doivent toujours protéger la communauté et ses membres ; la communauté, parce que la nature en a confié la conservation au pouvoir souverain, de telle sorte que le bien commun n'est pas seulement ici la loi suprême, mais la caus^ même et l'unique raison d'être de l'autorité publique : ses membres, parce que la philosophie et l'Evangile s'accordent à enseigner que la nature ne réclame pas l'organisation des gouvernements dans l'intérêt des gouvernants, mais dans celui des sujets. D'rdUeurs, tout pouvoir vient de Dieu et est une participation de son autorité suprême ; dès lors ceux qui en sont les dépositaires doivent l'exercer à l'instar de Dieu, dont la paternelle sollicitude ne s'étend pas moins à chacune des créatures en particulier qu'à tout leur ensemble. Sidone, soit les intérêts généraux, soit l'intérêt d'une classe en particulier, se trouvent, ou lésés, ou simplement menacés, et qu'il soit impossible d'y remédier ou d'y obvier autrement, il faudra de toute nécessité recourir à l'Etat. — Or, il importe au salut public et privé que l'ordre et la paix régnent partout ; que toute l'économie de la vie domestique soit réglée d'après les commandements de Dieu et les principes de la loi naturelle ; que la religion soit honorée et observée ; que l'on voie fleurir les mœurs privées et publiques ; que la justice soit religieusement gardée et que jamais une classe ne puisse opprimer l'autre impunément ; qu'il croisse de robustes générations, capables d'être le soutien et, s'il le faut, le rempart de la patrie. C'est pourquoi, s'il arrive que les ouvriers, abandonnant le travail ou le suspendant par les grèves, menacent la tranquillité publique ; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on foule aux pieds les sentiments religieux des ouvriers, en ne leur facilitant point l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; que la promiscuité des sexes, ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines ua péril pour la moralité ; qui les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument appHquer, dans de certaines Umites, la force et l'autorité des lois. Les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secours des lois ; c'est-à-dire que celles-ci ne doivent ni s'avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers. » Epist. Encycl., Rerum novarum.

Pour tout résumer dans une image, l'État, selon nous, doit se comparer à un bon père de famille dont les fils ne sont plus en bas âge, mais savent raisonner tout seuls, quoiqu'ils aient toujours besoin d'un guide qui en certains cas redresse leur jugement. C'est là, ce nous semble, le point essentiel qui nous sépare des socialistes; eux aussi veulent que l'État soit un père de famille, mais un père absolu et exigeant, dont les fils sont déclarés a priori incapables d'atteindre jamais l'âge de raison.

Ce point établi, arrivons à l'énumération des remèdes à employer. L'un des principaux, c'est que l'ouvrier soit protégé contre le risque d'être frustré de ce qui est sa propriété, c'est-à-dire de sa capacité de travail et du temps qu'il y emploie. L'État pour le garantir de ce côté doit reconnaître l'existence juridique des associations ouvrières qui ont un véritable caractère de spontanéité, en veillant toutefois à ce qu'elles ne tendent jamais à engendrer des luttes de castes, mais au contraire à rapprocher les citoyens les uns des autres, afin que supprimant les trop nombreux intermédiaires qui sont toujours nuisibles, ils apprennent à se connaître, à s'apprécier, à s'entr'aider, étroitement unis par des liens mutuels de fraternité chrétienne (^). Un autre remède d'importance capitale est l'interdiction du travail du dimanche if), et nous entendons par

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