CHAPITRE XXIL
REMÈDES
Le salaire et le respect mutuel entre ouvriers et patrons. — Commissions arbitrales, Tribunaux et Chambres de travail. — Obstacles aux spéculations déshonnêtes. — Rétablissement des corporations.
NOUS avons suffisamment exposé la question du salaire pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir encore. Toutefois l'ordre naturel des idées nous amène à quelques considérations, surtout au sujet des égards que l'ouvrier doit au patron envers lequel il a contracté une réelle obligation de reconnaissance. Et en effet, sans quelqu'un qui lui fournisse du travail et lui assure le salaire, où l'ouvrier trouverait-il de quoi vivre ? Si donc il ne s'assied pas matériellement à la table du patron comme les membres de sa famille, du moins c'est le patron qui lui fournit les moyens de dresser la sienne. Un second et plus grand motif de reconnaissance vient de ce que le patron risque souvent ce qu'il avance à l'ouvrier sous forme de salaire, car il pourrait se faire que, faute d'acheteurs, le produit demeure infructueux.
C'est pourquoi, si le patron ne peut en aucun cas perdre de vue le respect dû à la dignité personnelle du travailleur, que rehausse encore le caractère de chrétien (i), celui-ci ne peut ni
I. « Quant aux riches et aux patrons, ils ne doivent point traiter l'ouvrier en esclave : il est juste qu'ils respectent en lui la dignité d'homme, relevée encore parcelle de chrétien. Le travail, au témoignage commun de la raison et de la philosophie chrétienne, loin d'être un sujet de honte, fait honneur à l'homme, parce qu'il lui fournit un moyen de subsistance honnête. Ce qui est honteux et inhumain, c'est d'user de l'homme comme d'un vil instrument de lucre, de ne Testimer qu'en proportion de la vigueur de ses bras, — Le christianisme prescrit, en outre, qu'il soit tenu compte des intérêts spirituels de l'ouvrier et du bien de son âme. Il incombe aux maîtres de veiller à ce qu'il y soit donné pleine satisfaction ; que l'ouvrier ne soit point livré aux tentations corruptrices, et aux dangers de scandale; que rien ne vienne affaiblir en lui l'esprit de famille, ni les habitudes d'économie. Enfin, les maîtres ne doivent pas imposer à leurs subordonnés un travail au-dessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge ou leur sexe. » — Epist. Encycl. Rerum novarum.
ne doit jamais se dispenser de tenir compte des services notables qu'il en reçoit. Pour peu que les patrons et les ouvriers s'inspirent de ces principes, on verra renaître facilement entre eux les anciennes traditions de fraternité, qui seront le plus sûr rempart contre les dangers de tous genres, et surtout contre ceux que présentent les grèves. Et pour en revenir, à propos de ces dernières, à l'idée des Commissions^ dans lesquelles on pourrait appeler aussi des magistrats, elles auraient pour mission, non seulement de fixer la moyenne des salaires, mais encore de juger du plus ou moins de légitimité des motifs qui auraient induit ouvriers ou patrons à suspendre le travail.
A côté de ces Commissions il serait utile d'établir des tribunaux d'arbitres pour trancher les différends éventuels. Il serait également bon de nommer une Chambre de travail, qui observerait les fluctuations de l'offre et de la demande par rapport à telle ou telle industrie, et déterminerait le prix qu'on en peut espérer. Mais pour en retirer des résultats vraiment pratiques et efficaces, à côté de ces Chambres il conviendrait d'établir, à l'exemple de l'Amérique du Nord, des bureaux de statistiques commerciales, où il serait facile de se renseigner exactement sur le mouvement du travail dans le monde entier. Utilement éclairés par ces agences, manufacturiers et ouvriers ne seraient point exposés à entreprendre des travaux peu recherchés, ou peu rémunérateurs, ou déjà exécutés surabondamment ailleurs. Ce système, qui aboutirait merveilleusement à diminuer les conflits entre le capital et le travail, constituerait encore un puissant remède contre les spéculations malhonnêtes et risquées, qui, comme nous l'avons déjà remarqué, ne trouvent que trop d'appui chez les hommes de bourse.
« La spéculation, dit Jevons, est utile au public tant qu'elle tend à niveler les prix, et voilà pourquoi il est dangereux pour le bien public de permettre aux spéculateurs de provoquer artificiellement des inégalités de prix, dont ils sont les seuls à tirer profit. La prospérité de tant de millions de consommateurs et de producteurs dépend de la connaissance exacte de la quantité de bestiaux et de céréales existants ; ce ne serait donc pas une intervention incompatible avec la liberté que de demander quelques informations sur ces faits {^\ »
Nous l'avons indiqué suffisamment, ce dont il s'agit aujour-