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CHAPITRE XXIV

REMÈDES

Participation aux bénéfices. — Limites et méthodes diverses. — Facilités d'acquisition des petites propriétés. — Liberté de tester. — Réforme des lois. — Modifications du système parlementaire actuel. — X-e développement agraire. — Instruction agraire au moyen des congrégations religieuses. — Les Frères de l'Instruction chrétienne. — Unions rurales. — Leurs buts multiples. — Réforme des crédits fonciers. — Les crédits agraires. — Les prix d'encouragement. — \J Homestead-exemption law. — Modification de la législation sociale actuelle.

AUX mesures déjà indiquées qui tendent au bonheur des ouvriers, il convient d'en ajouter encore une non moins utile que les autres : elle consiste à présenter un but efficace à leur activité, leur montrant qu'ils peuvent s'élever de la condition de simples salariés à une situation qui leur permette d'avoir part, dans une certaine mesure, au capital industriel du pays, et d'améliorer ainsi largement leur sort et celui de leurs familles.

Qui ne voit à quel point ce moyen rehausserait le niveau général de la classe ouvrière ? Bientôt se formeraient dans son sein des hommes intelligents et adroits, capables de servir de guide et d'encouragement aux autres, et qui, se souvenant d'être parvenus laborieusement et par degrés à un état de plus grand bien-être, sauraient en jouir sans s'adonner à l'oisiveté et sans renoncer à cette activité personnelle, à cette sobriété et à ce sage esprit d'économie qui a été le secret de leur élévation.

Il ne nous appartient pas d'énumérer ici tous les moyens propres à atteindre ce but vers lequel devraient converger toutes les forces morales et intellectuelles de la société ; nous en indiquerons cependant quelques-uns. Celui qui se présente le plus naturellement à l'esprit, c'est de faire en sorte que le

salaire permette de donner une plus large part à l'économie ; cependant, pour une foule de raisons faciles à comprendre — et dont la principale est qu'on se sent plus difficilement porté à l'économie quand elle ne devient possible qu'en épargnant de très faibles fractions de salaire — nous en préférerions un autre : la participation aux bénéfices. Participation que nous voudrions non obligatoire, mais venant spontanément de l'initiative des entrepreneurs ou des capitalistes, qui ne peuvent pas ignorer que ce serait là le moyen de donner aux ouvriers plus de zèle et de les stimuler à s'intéresser plus vivement au succès de l'entreprise. Il s'agirait donc de décerner une récompense aux meilleurs d'entre eux, en vue précisément des bénéfices résultant, pour chaque industrie, de la plus grande perfection et rapidité avec lesquelles ses produits seraient exécutés.

Quant aux industries organisées au moyen de sociétés par actions, nous irions jusqu'à proposer d'assigner, au bout d'un certain temps, à titre de récompense, aux ouvriers réputés les meilleurs, des actions de la société qui les emploie, pourvu, bien entendu, que celle-ci soit solide et consacrée à une industrie utile et rémunératrice, car autrement quelle valeur pourraient représenter les actions (i) ?

Avec ce système, comme nous l'avons indiqué un peu plus haut, on amènerait infailliblement l'ouvrier à se passionner pour le succès de l'entreprise qui le fait travailler (2). Mais cela exige d'une part que les ouvriers soient honnêtes, probes, laborieux; de l'autre, que les patrons, les entrepreneurs, les chefs d'atelier s'inspirent de sentiments d'humanité, de modération et de charité. A ce prix on verrait se reformer les liens qui unissaient autrefois les deux classes et l'on arriverait par là à faire renaître cette confiance qui est la condition de toute paix profonde et durable.

1. Puisque nous parlons ici des industries alimentées par des capitaux fournis au moyen d'actions, nous devons remarquer que les sociétés anonymes sont utiles et nécessaires dans tous les cas qui exigent de gros capitaux, car de cette sorte les risques sont partagés à l'infini et l'on peut ainsi tenter des entreprises raisonnables quoiqu'aléatoires auxquelles un particulier pris individuellement ne se déciderait qu'avec peine, et pour lesquelles du reste son capital ne suffirait pas. Les sociétés anonymes ne sont donc pas condamnables en soi ; elles ne le deviennent que quand elles s'appuient sur des capitaux imaginaires et sur des entreprises destinées simplement à dissimuler des vols et des fourberies.

2. En Belgique, en Angleterre et ailleurs, quand une société industrielle par actions possède de bons ingénieurs, ou d'habiles chefs d'atelier, il est d'usage, pour ne pas les laisser échapper, de les intéresser à l'industrie en leur offrant gratis un ceruiin nombre d'actions.

Ce serait toutefois une erreur que de vouloir réaliser cette participation, en faisant dépendre de la plus ou moins grande quantité des bénéfices de l'entreprise, la mesure des salaires et celle des bénéfices des ouvriers. Car de la sorte, l'ouvrier se trouvant associé aux pertes, risquerait souvent de voir non seulement le bénéfice lui échapper, mais encore sa part de salaire fortement compromise.

Pour éviter ces inconvénients plusieurs méthodes ont été proposées ; celle qui a nos préférences et qui nous semble le mieux répondre à son but, consiste à fixer outre un minimufn de salaire — et nous avons dit lequel — une participation aux bénéfices ou profits, basée sur le prix de vente et sur la quantité des produits vendus (^).

Mais, nous le répétons, en tout cela nous voudrions toujours l'action spontanée, libre des patrons, sans que les ouvriers aient droit à une ingérence directe dans la fixation des bénéfices, autrement de graves inconvénients seraient à craindre pour les uns et pour les autres et la participation perdrait malheureusement le caractère de récompense qui en est la véritable base. Aussi importe-t-il d'en bien comprendre le sens et de la mettre en pratique en l'adaptant aux lieux, aux temps, aux personnes et aux différents métiers, et alors elle deviendra réellement une institution telle que la dépeint Babbage (2), une institution qui développe et encourage les aptitudes de chaque ouvrier, le forçant pour ainsi dire à prendre à cœur les progrès et les résultats de son industrie, en lui montrant que sa part de bénéfice éventuel est en raison directe de la valeur du produit.

Ce système offre encore un autre avantage ; il supprime, ou du moins rend incomparablement moins fréquentes les causes de coalition. Ouvriers et capitalistes seront en effet si étroitement associés, l'intérêt commun, leurs difficultés et leurs peines seront si bien comprises de part et d'autre, qu'au lieu de se mettre sur un pied d'hostilité, comme cela n'arrive que trop souvent, ils se rapprocheront les uns des autres, s'uniront de

1. La participation aux bénéfices peut avoir lieu de trois manières : la première, quand la jouissance est immédiate, c'est-à-dire que le dividende des bénéfices est distribué de suite ; la seconde, quand la jouissance est différée, c'est-à-dire que le dividende est distribué à une époque future, mais déterminée ; la troisième, enfin, quand la jouissance est mixte, c'est-à-dire quand le dividende, ayant pour objet de subvenir aux besoins présents et futurs, est distribué en partie de suite, en partie plus tard.

2. Économie des machines et des manufactures, 3^ éd., ch. xxvi.

plus en plus, afin de résister efficacement aux ennemis communs et de se tirer de leurs communs embarras.

Mais ici les faits valent mieux que les raisonnements, et les faits démontrent que toutes les fois que la participation a été introduite et pratiquée avec de sages précautions, les résultats ont toujours été excellents; en effet, tout en améliorant le sort des ouvriers, elle a suscité en eux un tel attachement pour les établissements industriels auxquels ils appartenaient, que ni les grèves ni les mouvements révolutionnaires n'ont été capables de leur faire abandonner leur poste (ï).

Un autre moyen non moins efficace dans le cas présent consiste à faciliter à l'ouvrier l'acquisition de la propriété privée. Léon XIII, après avoir observé que si l'ouvrier reçoit un salaire suffisant, il songera, s'il est sage, à réaliser des économies pour les consacrer à l'achat de quelque petite propriété, suivant en cela le conseil de la nature, ajoute : <K II importe donc que les lois favorisent l'esprit de propriété, le réveillent et le développent autant qu'il est possible dans les masses populaires. Il en résulterait de grands avantages ; et d'abord, une répartition plus équitable des biens nationaux. La violence des révolutions politiques a divisé le corps social en deux classes et a creusé entre elles un immense abîme. D'une part, un groupe, qui, maître de l'industrie et du commerce, exploite à son exclusif avantage les sources de la richesse et exerce aussi une grande influence sur la marche de l'État. De l'autre, une multitude misérable et faible, à l'âme ulcérée et toujours prête aux désordres. Eh bien! que l'on stimule l'industrieuse activité de cette multitude par la perspective d'acquérir des propriétés stables et l'on verra se combler peu à peu l'abîme qui sépare l'opulence de la misère et s'opérer le rapprochement des deux classes (2). »

1. Dans les dernières grèves des ouvriers typographes, la maison française Chaix a constaté que parmi ses ouvriers - 600 environ - 30 seulement de la classe flottante et par conséquent non encore admis à la participation, avaient quitté l'établissement. D'autres industriels affirment qu'aussitôt après la Commune, pas un seul des ouvriers participant ne manquait à l'appel, et même que les ateliers furent considérés par eux comme une propriété commune sur laquelle ils veillèrent attentivement durant toute la période révolutionnaire et incendiaire. Il a été encore observé par plusieurs chefs d'ateliers qu'ils gagnent au moins 30 % sur les bénéfices distribués aux ouvriers par la seule économie que ces derniers font sur une partie du matériel qu'ils ont coutume d'employer. V. \J Union Économique, ler nov. 1880.

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