‹ Socialisme et CatholicismeChapitre 73 sur 91 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

La cause première du socialisme. — Le mouvement philosophique allemand au conamencement de ce siècle. — Le système hégélien et la divinisation de l'humanité. — Élasticité de ce système. — La mission des quatre peuples : Oriental, Grec, Romain et Allemand. — Les transformations hégéliennes et leurs rapports avec le socialisme. — L'unité allemande et la tactique des socialistes hégéliens. — Mazzini, Proudhon et l'humanisme de Feuerbach. — La statolatrie et le concept utilitaire de la richesse. — La corruption de l'économie politique. — La fraternisation universelle et l'humanisation de l'État. — Hegel, Feuerbach, Marx. — Qui fera la révolution sociale ?

QUELLE est la cause première du socialisme? Varie-t-elle avec les temps, les lieux et les hommes, ou est-elle toujours et partout la même ? Quelle affinité a-t-elle avec les causes accidentelles et quelle proportion y a-t-il entre elles ? L'homme peut-il y apporter un remède efficace ? Telles sont les questions que nous nous proposons de résoudre, en terminant notre modeste travail et pour y parvenir, il suffit, à notre avis, sans remonter aux doctrines et aux manifestations du socialisme dans le passé, de borner notre étude au socialisme actuel dans sa forme la plus complète, c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà vu, tel qu'il s'est développé en Allemagne.

A vrai dire, si l'on considère les différentes et nombreuses accusations lancées par les socialistes contre l'organisation sociale actuelle, et la multiplicité des remèdes proposés par les économistes, il faudrait en conclure que le socialisme a plusieurs sources originelles.

Mais c'est là une erreur. Nous savons déjà quelles sont les causes accidentelles du socialisme : elles tirent leur existence des défauts de la situation économique actuelle. Mais la cause première, la cause efficiente, la véritable source de tout le

malaise social, est dans l'abandon des principes chrétiens ('),dans l'apothéose de l'humanité, en un mot, pour nous tenir toujoui's au monde allemand, dans la substitution de l'idéalisme hégélien et de l'humanisme de Feuerbach aux vérités surnaturelles, communiquées à l'homme par la révélation divine. Peut-être ne sera-t-il pas inutile, pour mieux expliquer notre pensée, de jeter un rapide coup d'œil, sur le mouvement philosophique allemand du commencement de ce siècle.

Schelling, marchant sur les traces de Fichte, avait dit que Dieu ne passe à l'état de personnalité vraie que dans ce mondeci, qu'il n'existe donc et ne se personnifie que dans l'homme.

L'idéalisme de Hegel a perfectionné le système en niant l'homme aussi, du moins en tant qu'individu (2). Il mit complètement de côté tous les attributs particuliers de l'homme, s'appliqua à considérer son être d'une manière purement abstraite, et soutint que cet être trouve sa personnification dans Vidée, et se manifeste au moyen de l'ensemble collectif de tous les hommes, ou pour mieux dire, dans l'humanité. Cette Idée-humanité devient ainsi la seule chose existante, réelle, universelle, l'alpha et l'oméga du monde entier. Elle est Dieu, elle est homme, elle est tout et se développe dans la pensée et dans la connaissance de l'homme, aussi bien que dans l'histoire des nations et du genre humain par un mouvement immanent dont Xldée est en même temps le sujet et l'objet (3).

1. « ... Le principe chrétien a été méconnu. Nous devons ce beau résultat aux lois scolaires. Les lois organiques accordent égale protection au Dieu des chrétiens comme à celui des Juifs, sans toutefois protéger tous les dieux. Je me sers de ces paroles en vue de la génération païenne qui tend à nous remplacer et qui pourrait bien en venir à nous proposer un jour l'adoration de Jupiter... Nous nous plaignons que dans l'école on ôte la foi à la jeunesse ; l'État chrétien et le sentiment chrétien ne peuvent subsister sans la liberté de l'Église chrétienne, et vous l'avez rendue et vous la rendez encore esclave. Vous vous étonnez que le scepticisme fasse des progrès dans toutes les classes sociales. Et le gouvernement ne fait rien pour éloigner ce malheur. 11 prend parti pour le Kulturkampf, c'est lui qui l'a fait naître, c'est donc lui qui est la cause de la perte du christianisme dans l'esprit du peuple... » Discours de Windthorst àia séance du parlement allemand, du 20 novembre 1880. Voir Journal de Bruxelles, 23 novembre

2. Guillaume-Frédéric Hegel naquit à Stuttgard en 1770. En 1805 il fut nommé professeur extraordinaire à l'université d'Iéna, puis à celle de Heidelberg et enfm à celle de Berlin, Ses principaux ouvrages sont : Différence entre les systhncs t/e Fichte et de Schelling — Phénoménologie de l'esprit — Philosophie de l'Histoire et Philosophie du Droit — Philosophie de la Religion — Logique. — Comme nous aurons occasion de le dire, les doctrines de Hegel, qui ne sont autres que les théories perfectionnées et retouchées de Kant, de Fichte et de Schelling, ont été la cause véritable du pervertissement des esprits en Allemagne et ailleurs. Hegel mourut en 1831.

3. Phé?ioménologie de l'esprit, philosophie de l' Histoire et philosophie du Droit.

L'histoire sacrée elle-même ne représente pour Hegel qu'une des phases de la constante évolution de Vidée, une des manières individuelles et psychologiques d'exprimer l'idée de Dieu et de la nature dans le style propre des temps passés, manières qui, pour être comprises actuellement dans leur vrai sens, demandent à être traduites dans la langue philosophique et critique des temps modernes (^). Les différentes religions en honneur ici-bas sont autant de formes de cette évolution, elles sont comme les phases et les degrés parcourus par l'esprit divin, afin de se manifester, tout entier, dans l'humanité et rien que dans l'humanité. Le christianisme est la plus sublime de ces déterminations de la divinité, et les dogmes de la Trinité et de l'Incarnation sont des voiles qui laissent entrevoir les transformations successives <ie l'esprit, transformations qui dureront jusqu'à ce que le christianisme, dégagé peu à peu de ses formes particulières, finisse par se confondre avec la philosophie, car celle-ci, de préférence à la religion, est le dernier terme du développement de Vidée ; puisque la religion ne s'adresse qu'à la foi, c'est-à-dire au sentiment, qui est chose passagère, tandis que la philosophie, au contraire, s'appuie sur le raisonnement; c'est donc une science dialectique, un fruit de la raison pure, une chose éternelle et immuable (2).

Avant d'aller plus loin, nous nous arrêterons pour faire observer que Hegel, en exposant son système, procéda toujours sans éclat et réduisit Dieu au rang de chose mortelle avec une telle apparence de respect pour le passé que son système, tout en partant de la plus grande et de la plus irrationnelle des négations, put faire l'impression d'être vrai, réel, juste, capable de résoudre les différends entre les diverses doctrines religieuses, scientifiques, morales et politiques de tous les siècles, puisqu'il affectait de respecter toutes les vieilles croyances, toutes les opinions,toutes les lois,et qu'il prétendait se borner à en chercher seulement l'explication transcendentale. En effet, il ne condamna rien comme absolument faux ou mauvais, il ne proposa rien comme immuablement vrai et bon ; il supprima, au contraire, la distinction entre le bien et le mal, la remplaçant par une autre distinction, entre ce qui est imparfait et inopportun et ce qui est plus parfait et plus opportun. Toute chose impar-

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