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LE CABARET

Jusqu'au mois de juillet 1880, la profession de cabaretier était soumise à un régime exceptionnel et assez sévère. Aucun cabaret ne pouvait être [ouvert sans une autorisation spéciale, et cette autorisation pouvait toujours être retirée, non seulement pour contravention du fait même du cabaretier, mais encore pour scandale survenu dans son établissement, ce qui intéressait le cabaretier lui-même au maintien du bon ordre. Cette législation a disparu pendant la période de réaction soi disant libérale (de courte durée du reste) où ceux qui détenaient le pouvoir semblaient avoir pour unique préoccupation de se désarmer eux-mêmes. Le régime qui remplace aujourd'hui

celte législation a été spirituellement défini par un ancien préfet de police : le cabaret libre dans l'État libre. Plus d'autorisation, plus de fermeture administrative; la liberté et le droit commun. Plus heureuse que les associations religieuses, l'association des cabaretiers ou, pour l'appeler de son nom officiel, le syndicat des marchands de vin, ne connaît pas d'autre loi. Estimons-nous heureux que le privilège, à grands cris réclamé, de vendre du vin falsifié ne lui ait pas encore été accordé. Cette liberté nouvelle n'a point tardé à porter ses fruits. Il y avait à Paris, à la fin de 1880, de onze mille à onze mille cinq cents cabarets. Il y en a aujourd'hui de treize mille à treize mille cinq cents. Les cabaretiers proprement dits ne sont pas les seuls industriels qui se disputent la clientèle populaire à l'aide de boissons plus ou moins pernicieuses. 11 y faut ajouter encore les liquoristes, dont les assommoirs ont été si vigoureusement décrits par M. Zola; les limonadiers et les crémiers, qui vendent tout autre chose que de la limonade et surtout de la crème; enfin les traileurs, qui sont par nécessité débitants de boissons. Le nombre des débits de boisson à consommer sur place s'élève, d'après la dernière statistique, à 27 379. Dans une seule année (1891) il a été reçu 4 9ZiO déclarations d'ouverture de débits. Que ce nombre soit très

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exagéré par rapport aux besoins légilimes, cela est hors de doute. II suffit, pour s'en convaincre, de remarquer que dans certaines rues on trouve un de ces débits toutes les trois ou quatre portes : dix-sept sur soixante-cinq maisons rue de la Goutte-d'Or, quarante-cinq sur cent soixante-neuf maisons, boulevard de l'Hôpital : soit une proportion de plus du quart dans chacune de ces deux grandes artères populaires, que j'ai choisies au hasard, et qui sont situées l'une à Montmartre et l'autre aux Gobelins, c'est-à-dire aux deux extrémités de Paris.

En revanche, la clientèle se répartit fort inégalement entre ces établissements. Quelques-uns sont toujours pleins ; d'autres demeurent à moitié vides et doivent faire d'assez mauvaises affaires. Ce qui attire la clientèle, ce n'est pas la qualité plus ou moins bonne des boissons débitées; toutes se valent à peu près, et nous verrons tout à l'heure leur composition. C'est la mode, qui a ses caprices en bas comme en haut. C'est parfois la réputation d'une maison ancienne ou, au contraire, le hasard d'une enseigne nouvelle et bien choisie. Les propriétaires de ces établissements ont aussi recours à des moyens moins avouables pour les achalander. Tout le monde a entendu parler autrefois de la taverne du Bao-ne, dont les murailles étaient décorées de fresques

représentant les principales scènes de la vie des déportés à la Nouvelle-Calédonie. Mais cette ingénieuse idée n'a pas eu tout le su(;cès dont l'inventeur, un ancien héros de la Commune, pouvait se flatter. Quand je l'ai visitée, la taverne du Bagne était vide : les garçons, coiffés d'un bonnet rouge et la chaîne au pied, erraient mélancoliquement autour des tables désertes. Depuis lors, elle a dû fermer ses portes. Plus intelligent des goûts véritables de sa clientèle est assurément certain cabaretier d'une petite rue voisine du Faubourg Saint-Antoine, qui a couvert la muraille de son arrière-boutique de peintures représentant les sept péchés capitaux en action. Et cependant, il n'y avait pas non plus grand monde dans son établissement et il m'a parlé avec la tristesse d'un génie méconnu, tout en me faisant l'honneur de me raconter ses petites affaires et en m'expliquant que sa tille ayant fait un très bon mariage, il avait, sur les observations de son gendre, corrigé l'obscénité de quelques-unes de ses fresques.

D'autres vivent de leur complicité avec la prostitution ou avec le vol, prêtant complaisamment leur arrière-boutique aux rendez-vous ou leur salle de comptoir aux conciliabules. C'est ainsi que, dans le voisinage immédiat d'un de nos grands théâtres du boulevard, il existe un petit débit de liqueurs où se

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réunissent entre onze heures et minuit les détrousseurs nocturnes qui s'attachent de préférence à la chasse des bons bourgeois rentrant paisiblement du spectacle. Mais, si le désir d'étudier d'un peu plus près ce monde interlope vous pousse à vous glisser furtivement dans les rangs des consommateurs, vous en serez pour vos frais de curiosité. Votre présence déplacée ne tardera pas en effet à mettre en fuite la clientèle habituelle, et vous resterez seul en face du débitant, qui vous regardera naturellement d'assez mauvais œil. Ces désordres, dont la police profite, il est vrai, pour fortifier sa surveillance, ne sont pas l'unique fruit de la liberté du cabaret. Une autre conséquence plus grave encore est l'augmentation croissante de la consommation des boissons enivrantes. Quelques chiffres vont nous donner l'idée de cette augmentation.

Si nous remontons jusqu'à l'année 1872, nous voyons que, en cette année, la quantité de vins introduite dans Paris s'est élevée à 3 900 527 hectolitres et celle des alcools et liqueurs de toute nature à 59 659 hectolitres. Depuis cette époque, les entrées n'ont fait que progresser, mais dans des proportions bien différentes.

Pour le vin, la progression n'a rien d'anormal et s'expUque parfaitement par l'accroissement de la

population. Cette progression avait même subi un certain ralentissement à la suite des ravages causés dans nos vignobles par le phylloxéra; mais, les vins étrangers étant venus combler le déficit de la production française, elle a repris son allure régulière. La quantité de vin introduite, en 1891, a été de /iZi92 780 hectolitres, présentant ainsi une augmentation de 800 000 hectolitres en chiffres ronds sur les introductions de 1872, soit un peu plus du sixième de la quantité totale. Cet accroissement n'a rien d'excessif. Il n'en est pas de même pour les alcools. La quantité d'alcool introduite, en 1891, a été de 173 527 hectolitres, dépassant ainsi de plus de 100 000 hectolitres les introductions de 1872; en un mot, la consommation de Talcool a presque triplé depuis vingt ans. Il faut donc reconnaître que le goiit des liqueurs fortes s'est développé dans la population de Paris. Or ce goût, à entendre les hygiénistes et les moralistes, entraînerait des conséquences beaucoup plus fâcheuses que celui du vin. Hygiénistes et moralistes me paraissent même être devenus aujourd'hui un peu trop indulgents pour l'ivrognerie, qu'il est à la mode de réhabiliter par rapport à l'alcoolisme. Je sais que l'ivresse peut invoquer, pour se défendre, une tradition littéraire qui (sans remonter plus haut dans l'antiquité) xa.

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depuis Horace jusqu'à Déranger. Mais loule celte poésie, qu'elle tire sa source de l'ode antique ou de la chanson à boire moderne, constitue à mon sens un genre très inférieur, comme la popularité qu'elle peut valoir.

C'étaient ses cliants que disait leur ivresse. De son passage est-il un roi qui laisse Au pauvre peuple un si doux souvenir?

a dit Béranger en parlant d'Emile Debraux. On peut rêver, fût-on roi, de laisser au pauvre peuple d'autres souvenirs que des refrains d'ivrogne. Quoi qu'il en soit, il faut bien croire les hygiénistes lorsqu'ils affirment que l'abus de l'alcool exerce sur l'organisme une action beaucoup plus nuisible que l'abus du vin. L'alcool, par lui-même, est un poison. M. le docteur Dujardin-Beaumetz a étahU ce fait d'une façon irréfragable par une série d'expériences bien conduites, qui ont abouti à la mort de deux cent cinquante-huit chiens. Mais la puissance toxique des alcools varie suivant leur nature. Le plus inoffensif est l'alcool qui provient directement du vin, et que les savants appellent alcool éthyliquc. Malheureusement, depuis la diminution de la production de nos vig-nobles, l'alcool éthylique, ou, pour parler un langage plus vulgaire, l'eau-de vie de vin a complète-

ment disparu de la consommation populaire, à cause de son prix élevé. Elle a été remplacée par les eauxde-vie de marc de betteraves, de grain, de pommes de terre, dans lesquelles entrent les alcools dits propyliques, butyliques, amyliques, dont la puissance toxique est inliniment plus grande que celle de l'alcool éthylique. Les consommateurs d'eau-devie populaire s'exposent donc à un empoisonnement lent. Ce n'est pas tout. Ceux-là mêmes qui, pour échapper à ce danger, s'abstiendraient soigneusement de toute consommation alcoolique pour s'en tenir à l'usage du vin, ceux-là n'échapperaient pas encore à un empoisonnement inconscient. En effet, depuis que la diminution de notre production vinicole a favorisé en France l'introduction des vins étrangers, l'usage s'est généralisé d'additionner ces vins, préalablement étendus d'eau, d'une certaine quantité d'alcool pour en relever la force et le goût. C'est l'opération qu'on appelle le vinage, et qui mériterait d'être appelée autrement. Or, comme ce sont ces vins qui entrent précisément dans la consommation populaire, à cause de leur bon marché, l'homme le plus sobre se trouve, sans le vouloir, exposé à tous les dangers que présente l'ingestion de l'alcool. Aussi l'Académie de médecine, gardienne vigilante de la santé publique, s'est-elle émue de cet état de

choses, et à la suite d'un très vigoureux et substantiel rapport de M. le docteur Rochard, elle a conclu à l'interdiction presque absolue du vinage. Mais comme Tindustrie vinicole déclare, de son côté, le vinage indispensable au transport et à la conservation de certains vins, il est fort douteux que cette opération, légitime en elle-même et dont l'abus seul est nuisible, puisse être supprimée. Les dangers que fait courir le vinage sont, au reste, beaucoup moins sérieux que ceux qui résultent de la consommation directe des liqueurs dont l'alcool est la base. Quelle est l'action de ces substances sur l'être humain? C'est ce que la science va nous apprendre.

Il ne faut rien exagérer, même les méfaits de l'alcool. C'est, de notre temps, une tendance habituelle des esprits que de chercher aux phénomènes les plus complexes une explication purement matérielle. Si les naissances diminuent, on assure que c'est la faute de l'alcool. Si les suicides augmentent, c'est la faute de l'alcool. Si la criminalité se développe, c'est encore la faute de l'alcool. L'alcool menacerait aujourd'hui toute une moitié de l'Europe du sort qu'ont subi les races océaniennes détruites autrefois par l'eau de feu de l'Europe. Tel est le sinistre pronostic d'un professeur distingué de science linancière, M. Alglavi, qui conclut en proposant de

constituer au profit de l'État le monopole exclusif de la vente de ce produit dangereux, de sorte qu'en fin de compte ce serait l'État qui, pour refaire ses finances, empoisonnerait ses propres sujets. Si les prémisses sont exactes, il faut convenir que la conclusion est singulière. Mais voici qu'un statisticien éminent s'est levé et a pris la défense de l'alcool. M. Fournier de Flaix a montré, à l'aide de tableaux très intéressants, que, dans les différents pays de l'Europe, il n'y avait aucune corrélation, d'une part, entre la consommation de l'alcool, et, d'autre part, entre le chiffre des naissances, celui des suicides et celui des crimes. C'est ainsi que la Russie et l'Allemagne consomment beaucoup plus d'alcool que la France; le nombre des naissances y est infiniment plus élevé. L'Italie consomme beaucoup moins d'alcool que la Suède et le Danemark; la criminalité y est beaucoup plus forte. L'Autriche et la France consomment à peu près la même quantité d'alcool; le chiffre des suicides est le double en France.

Je laisse à M. Fournier de Flaix l'honneur et la responsabilité de ses chiffres, mais sa conclusion ne m'a point surpris. La question du nombre plus ou moins grand des naissances est régi par des raisons de l'ordre moral les plus complexes et les plus délicates. Ce sont également des raisons morales qui

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influent sur l'augmentation des suicides et des crimes, bien qu'ici la part de l'alcoolisme soit certaine et relativement assez facile à déterminer. C'était donc faire tout à fait fausse route que de chercher à expliquer tous ces phénomènes par l'augmentation dans la consommation de l'alcool et on s'exposerait à de graves mécomptes en cherchant dans la répression directe ou indirecte de l'alcoolisme le moyen d'augmenter le nombre des naissances, de diminuer celui des suicides et des crimes. Bornons-nous à porter au compte de l'alcool , ce qui est déjà bien assez grave, toute une série de troubles dans l'organisme physique et dans l'équilibre moral que les hygiénistes sont unanimes à lui imputer et qui suffisent parfaitement à faire son procès.

Il faut distinguer l'alcoolisme aigu de l'alcoolisme chronique, c'est-à-dire, pour parler un langage moins scientifique, l'ivresse accidentelle de l'usage habituel des liqueurs fortes. Bien qu'il ne soit pas sans exemple que l'ivresse accidentelle ait amené parfois la mort, cependant pareille conséquence ne se voit pas fréquemment, il faut même dire à ce propos que le spectacle de l'ivresse manifeste et brutale est, somme toute, assez rare dans les rues de Paris. On peut dire que l'ivresse n'est pas, à proprement parler, un vice parisien. Les femmes

s'y adonnent beaucoup moins à la boisson que dans telle ou telle autre ville industrielle de France. Une femme ivre ne ferait pas dix pas sur la voie publique sans exciter un véritable scandale. L'homme luimême conserve jusque dans ses excès cette tenue relative qui, j'en ai fait souvent l'observation, est la marque caractéristique du peuple parisien; et il n'est pas très fréquent qu'on le voie s'avilir jusqu'à l'ivresse bestiale. Il est môme à remarquer que la consommation moyenne d'alcool par tète, à Paris, n'est que de six litres, tandis qu'elle est de sept litres à Lille, de huit à Reims, de quinze à Rouen et de seize au Havre. Mais on ne saurait nier que l'alcoolisme chronique, avec toutes ses terribles conséquences directes ou indirectes, ne soit fréquent dans la classe ouvrière de Paris.

L'alcoolisme n'est pas seulement la cause immédiate de certaines affections qui affectent plus particulièrement le système nerveux, et qui, suivant le degré, se traduisent par différents symptômes : depuis le tremblement de la main et des jambes jusqu'aux convulsions épileptiformes et aux accès de delirium tremens. L'alcoolisme est [encore la cause du développement et de l'aggravation de beaucoup de^maladies qui font dans les classes populaires de sérieux ravages. C'est ainsi que M. le docteur Lancereaux,

dans un savant rapport adressé au Congres international tenu à Paris en 1878 pour la répression de l'alcoolisme, n'hésite pas à attribuer à cette funeste habitude le développement de la tuberculose, qui entre pour une si grande part dans les décès de la population parisienne, soit que cette terrible affqction prenne la forme de la méningite, soit qu'elle adopte celle plus fréquente de la phtisie. Quoi qu'il en soit de celte opinion, qui a été, je crois, contestée, il est certain que les habitudes d'intempérance rendent beaucoup plus difficile la guérison de certaines affec- i tions et en amènent quelquefois la terminaison fatale. ' C'est ainsi que j'ai eu occasion de voir, par hasard, à l'hôpital Saint-Louis, un malheureux alcooHque qui y était entré, quelque temps auparavant, pour une blessure accidentelle à la jambe. La gangrène s'était mise dans la plaie, et les chairs verdâtres se détachaient par lambeaux de l'os, presque entièrement mis à nu. Aucune chance de guérison. Le malheureux était destiné à mourir de pourriture dans ce lit où il n'avait pensé se coucher que pour quelques jours.

Tout cela ne serait rien encore si les alcooliques ne transmettaient à leurs descendants des germes funestes. Les enfants de parents alcoolisés naissent particulièrement chétifs, malingres et prédisposés à

certaines affections, entre autres à la méningite et à l'épilepsie. A un certain moment, sur 83 enfants cpilepliques soignés à la Salpêtrière, 60 étaient nés de parents alcooliques. L'influence de l'alcoolisme sur cette terrible maladie n'est pas contestable, non plus que sur le développement de la folie. D'après des relevés très intéressants dressés par M. le docteur Lunicr, la proportion des cas de folie ayant pour cause l'alcoolisme varie, suivant les départements, de 6 à 29 p. 100. A l'époque où ces statistiques ont été dressées par M. le docteur Lunier, la proportion n'était pas des plus élevées dans le département de la Seine; elle ne dépassait pas 13 p. 100; mais, depuis lors, elle a augmenté sensiblement. En 1883, le nombre des cas de folie dus aux excès alcooliques atteignait 562 sur 3574, soit une proportion de 17 p. 100. Cette progression, rapprochée de la prodigieuse augmentation dans la consommation de l'alcool que nous avons constatée, est assurément des plus frappantes. La proportion est beaucoup plus forte pour les hommes que pour les femmes : Z|50 contre 112. Quant à la nature de la folie produite par l'alcoolisme, un très habile acteur de mélodrame en donnait, il y a quelques années, une représentation très effrayante, sans grand profit, je crois, pour la moralité des spectateurs. Je ne sais si cette représentation était très

exacte, et je crois que ce qui caractérise surtout la folie alcoolique, c'est l'hébétement et la paralysie. Mais, quelle qu'en soit la forme, cette conséquence funeste de l'abus des boissons alcooliques est indéniable, et les hygiénistes ont assurément raison de la signaler.

Faut-il maintenant pousser plus loin le procès contre l'alcool, et lui imputer une part dans l'augmenlalion du nombre des suicides? Il y a eu 8 ZilO suicides en 1890, soit environ 22 pour 100 000 habitants. Si l'on remonte à quarante ans en arrière, on voit que le nombre moyen annuel des suicides a été, pendant la période de 1851 à 1855, de 3 639, soit une proportion de 10 suicides pour 100 000 habitants. Le nombre des suicides a donc doublé. Mais, de notre temps (les pessimistes ne me contrediront pas), les raisons ne font guère défaut pour expliquer l'état d'esprit de ceux qui ont pris l'existence en dégoût :

Vitamque perosi

Projecere animas

Il n'est pas besoin pour cela de recourir à l'augmentation de la consommation alcoolique. Cependant l'alcool a aussi sa part de responsabilité dans le nombre des suicides. Sur les 8 ZilO suicides dont je

parlais tout à l'heure, il y en a 90li qui sont expliqués par l'alcoolisme, soit 12 p. 100 du chiffre total. En 18/i0, celte même proportion n'était que de 6 p. 100. C'était peu et ce n'est pas beaucoup encore sur l'ensemble des suicides, mais, cependant, c'est encore un grief à invoquer contre l'alcool.

Il ne faut pas non plus exagérer l'influence de l'alcoolisme sur la criminalité. Me réservant d'étudier dans une autre partie de ce volume les causes et les formes diverses de la criminaUté, je me bornerai à reproduire ici les chiffres qui, au congrès tenu à Bruxelles en 1880 , ont été fournis par M. Yvernès, l'ancien et éminent directeur des travaux de statistique au ministère de la justice. D'après ces chiffres, le nombre des individus poursuivis devant les tribunaux correctionnels pour des infractions commises en élat d'ivresse s'est élevé en moyenne à 10 052, pendant la période quinquennale de 187Zi à 1878, sur 196 000 prévenus. En 1890 le nombre des prévenus traduits en police coreclionnelle s'est élevé à 229145; il n'y en a eu que 9 869 qui aient été en même temps poursuivis pour ivresse. Ce n'est pas donc pas à l'alcool qu'il faut attribuer l'augmentation de la petite criminalité. Quant à la grande criminalité, la seule indication que donne la statistique est que sur 129 meurtres commis en 1890,

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il y en a 3 qui ont eu pour molif des querelles de cabaret ou de jeu. C'est trop sans doute, comme c'est trop de 9800 délits occasionnés par l'ivresse sur près de 230 000 poursuites; mais, ici encore, comme dans la diminution du nombre des naissances, comme dans l'augmentation des suicides, ce sont les causes morales de toute sorle qui prédominent et l'alcool n'est pas si coupable qu'on veut le faire. Mais ses crimes indéniables sont déjà assez grands pour qu'il vaille assurément la peine, comme on s'en préoccupe fort, de chercher un remède à ce qu'on appelle de ce mot nouveau : l'alcoolisme. C'est ici malheureusement que la question se complique.

Pour être en mesure d'indiquer le meilleur remède aux progrès de l'alcoolisme, il faudrait pouvoir établir avec certitude quelles sont les causes prédominantes de cette passion funeste; mais ces causes sont complexes. Sans doute il y a dans tous les rangs de la société, et en particulier parmi ceux dont l'origine, l'éducation, les habitudes premières ont épaissi les sens, un nombre plus ou moins grand d'individus qui sont perpétuellement en quête de sensations violentes, grossières, et qui cherchent dans ces sensations un plaisir passager. L'ivresse étant de tous ces plaisirs celui qui se trouve le plus facilement sous leur main, ils s'adon-

nent à la boisson et comme le vin ne produit pas assez rapidement cet état de surexcitation, comme celui qu'ils peuvent boire est d'ailleurs aussi mauvais que cher, ils s'adonnent à l'alcool sous les diverses formes que l'habileté du commerce des boissons sait lui donner. Peu à peu le goût devient habitude, et l'habitude besoin. Ceux-là sont des alcooliques de parti pris pour lesquels on ne saurait avoir trop de sévérité. Mais à côté de ceuxlà, combien n'entrent au cabaret que pour demander au stimulant de la boisson un supplément à l'insuflisance de leurs forces? Combien y viennent fuir les préoccupations, les tristesses, parfois un chagrin cuisant, et se précipitant dans les excès comme d'autres dans les divertissements, ne cherchent d'abord dans l'ivresse que la distraction? Combien enfin, sans tomber aussi bas, viennent au cabaret tout simplement comme l'homme du monde va au club, pour y retrouver des amis, pour y lire le journal, et y contractent des habitudes de boisson qui peu à peu deviennent un besoin! Sans doute cela est profondément regrettable, mais faut-il s'en étonner beaucoup? Non quand on songe au logis que l'ouvrier quitte, à ces chambres sans air, mais non pas sans odeur, glaciales en hiver, brûlantes en été, où des enfants piaillent, où des langes sèclicnt, où la

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femme, souvent avec raison, gronde ou gémit. Et ainsi nous nous trouvons ramenés en présence de celte terrible question du logement populaire dont j'ai parlé (non pas le premier assurément) dans un volume sur VEnfance à Paris et qui a depuis lors donné lieu à de bien intéressants travaux, au premier rang desquels il faut citer ceux de M. Picot, puis ceux de MM. Dumesnil, Delaire, Cheyssou, Marjolin, d'autres encore. Mais elle n'a pas encore reçu cette solution « digne de la République » qu'à la tribune du Corps législatif un homme d'État, mort aujourd'hui, promettait, un peu pompeusement peut-être, d'apporter prochainement.

Si encore la faute en était à la République ! Mais je crains qu'il faille s'en prendre à la question elle-même, qui est si difficilement soluble. Certes, par la création de sociétés instituées sur le modèle des building socielies anglaises ou américaines, l'initiative privée peut faire davantage encore qu'elle n'a fait jusqu'à présent, et il faut en attendre beaucoup. D'utiles exemples ont été donnés à Paris par la Société philantropique, par la Société des habitations économiques, et si ces exemples étaient suivis, de grands progrès pourraient être réalisés. Mais il est certaines espérances qu'il en coûte de ne

pouvoir partager, surtout lorsqu'elles sont exprimées avec une émotion éloquente. « Le vice et la misère recherchent les ruelles sales et sombres, disait naguère M. Cheysson dans une remarquable conférence sur les habitations ouvrières; ils se plaisent sur ce terrain qui leur est propice et s'y développent comme le champignon sur le fumier. Mais faites circuler l'air à grands flots dans ces tristes quartiers ; ménagez un écoulement souterrain à ces eaux putrides qui transforment le ruisseau en un égout découvert; disposez de spacieux trottoirs en avant des maisons, plantez-y des arbres ; lavez le pavé de la cour ; blanchissez les façades , assainissez la maison; aussitôt, comme ces oiseaux de nuit que chasse la clarté du jour, le désordre, la saleté, les épidémies se réfugient dans d'autres cours des miracles. L'assainissement du ruisseau et du grabat a eu son heureux contrecoup dans l'ordre moral et a réagi sur la tenue des habitations et des habitants. Elle a rendu la dignité à la famille et le charme au foyer, qui sait désormais retenir le père à son retour du travail et le dispute victorieusement au cabaret. » Sans doute la famille qui demeurera dans cette maison assainie, blanchie, ouvrant sur un trottoir spacieux et planté d'arbres, disputera victorieusement le père au cabaret. Mais sera-ce bien le même

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père et la même famille? Hélas! non. Celle qui vivait dans la maison noirâtre et dans la ruelle infecte, chassée par un loyer plus élevé, aura été probablement traîner sa misère dans quelque autre cour des miracles, à la porte de laquelle elle trouvera quelque nouveau cabaret. On n'aura fait dans bien des cas que déplacer le problème au lieu de le résoudre. Sans en désespérer il ne faut donc pas accorder trop de confiance à ce remède un peu lointain : l'amélioration du logement de l'ouvrier. On peut dire cependant que tout lieu de réunion où il peut agréablement passer quelques heures de loisir fait une concurrence efficace au cabaret. De là le bienfait des cercles et des bibliothèques. 11 n'est pas jusqu'aux squares plantés d'arbres et jusqu'aux bancs établis sur les promenades publiques qui n'aient aussi leur utilité. C'est un spectacle qui console de l'encombrement des cabarets de voir, par une belle soirée de printemps ou d'été, aux Buttes Chaumont ou au square des Arts-et-Métiers, un homme et une femme du peuple assis dehors et prenant le frais, tandis que leurs enfants jouent à leurs pieds. Mais, outre ces remèdes détournés, il en est de plus directs dont l'efticacité a été mise à l'épreuve, tant à l'étranger qu'en France, et auxquels il vaut la peine de s'arrêter.

On peut diviser les remèdes contre l'alcoolisme en deux catégories : lesremèdes£ersuasife etjes remèdes répressifs : les uns bénins, administrés en douceur, en prend qui Aeul; les autres plus énergiques, et sur l'efficacité desquels on ne consulte point l'avis des malades. Les premiers sont peu usités en France, il existe bien à Paris une société de tempérance, composée d'hommes fort distingués, mais son action ne consiste guère qu'à publier un bulletin mensuel où sont rassemblées d'intéressantes observations, médicales et autres, sur les dangers de l'alcoolisme, publication instructive sans doute, mais à laquelle, je le crains, les alcooliques ne sont pas abonnés en nombre suffisant. Il y a une quinzaine d'années, l'Académie de médecine a pris la peine de rédiger un vigoureux avis, en vingt-neuf articles, contre les dangers de l'alcoolisme ; mais cet avis a dû trouver également peu de lecteui's dans les cabarets. Pour combattre l'alcoolisme, on a eu également recours à l'enluminure. C'est ainsi que, dans certains asiles de nuit (à Genève en particulier), on expose sous les yeux des clients de l'asile deux gravures en couleurs représentant, l'une, l'estomac ouvert d'un homme sain, l'autre, celui d'un alcoolique. Mais comme l'estomac ouvert, même d'un homme sain, n'est pas très agréable à contempler, je

doute que ceux-ci attachent leurs yeux sur ces gravures assez longtemps pour discerner les taches violacées qui marbrent l'estomac de l'alcoolique. Ce sont là des moyens inoffensifs, mais peu efficaces.

Beaucoup plus énergiques sont les moyens d'action adoptés par les sociétés de tempérance anglaises ou américaines, dont les procédés sont tout autres. Les membres de ces sociétés prêchent d'exemple et s'abstiennent de toute boisson fermentée : vin, eaude-vie, etc. De là le nom de leelotallers qu'on leur donne, parce qu'en fait ils s'abreuvent uniquement de thé, ou encore celui un peu archaïque de 7iephalistes, tiré du breuvage antique appelé nephalies, dans la composition duquel il n'entrait point de vin. En France, ces excès de tempérance nous font sourire, mais nous avons tort, car, avant de sourire, il faut comprendre. Les membres des sociétés de tempérance anglaises ou américaines ont à convaincre une population à laquelle l'usage du vin, boisson de luxe, est complètement inconnu, et qui ne consomme que du whisky ou du gin. L'excuse invoquée par ces consommateurs habituels de liqueurs malsaines, c'est que, pour soutenir leurs forces, ils ne peuvent passe contenter d'eau claire, et c'est pour répondre à cet argument que les membres des sociétés de tempérance se privent volontairement non seulement de

liqueurs, mais même de vin, et se condamnent à l'eau claire ou au thé, ce qui est à peu près la même chose. Les donneurs d'avis qui s'appliquent leurs conseils à eux-mêmes sont, par tous pays, gens assez rares pour mériter toute sorte de respect, surtout quand il s'agit de conseils donnés par les riches aux pauATes. Mais le procédé en lui-même est-il efficace? Oui, s'il faut en croire une intéressante communication adressée au congrès de Bruxelles, mais surtout pour assurer la longévité de ceux qui sont membres de sociétés de tempérance. C'est ainsi qu'une société anglaise d'assurance sur la vie ayant créé une section spéciale d'assurés néphalistes, il résulterait des tables de mortalité dressées pour cette section que la durée moyenne de la vie, chez les néphalistes, serait assez sensiblement plus longue que chez les assurés ordinaires, et, partant, il serait possible de distribuer tous les ans aux assurés néphalistes un boni de 15 pour 100 plus élevé que celui distribué aux autres assurés. Mais, tel n'étant pas exactement le but des sociétés de tempérance, il y a surtout lieu de se demander si leur action est efficace pour restreindre la consommation de l'alcool et prévenir l'ivrognerie. Ce point capital est assez difficile à élucider. En Angleterre, tout au moins, malgré le grand nombre des néphalistes, qui s'élèvent à k 500 000, la con-

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sommation de l'alcool ne paraît pas avoir diminué, et elle y demeure plus élevée qu'en France. Mais on peut dire que, sans l'action de ces sociétés, elle serait plus considérable encore. Il est certain, en effet, que, dans les pays où elles sont instituées, ces sociétés exercent une influence et, pour tout dire, une tyrannie morale assez forte. J'en ai eu personnellement une preuve curieuse. Assistant un jour, dans une ville importante des Etats-Unis, à un banquet donné par le gouverneur de l'État, je fus frappé de voir qu'il n'y avait sur la table que des carafes d'eau glacée, et comme je demandais la cause de cette privation inusitée, il me fut répondu que les sociétés de tempérance étaient très fortes dans l'État, et que le gouverneur ayant besoin de leurs suffrages aux prochaines élections, il n'avait pas osé braver leur mécontentement en offrant du vin, même à des étrangers ses hôtes. 11 est vrai qu'en s'adressant à voix basse aux gens de service, il n'était pas impossible d'obtenir individuellement une petite bouteille, et comme à la fin du repas le nombre des petites bouteilles était assez grand, j'en tirai cette conclusion qu'il existe avec la tempérance des accommodements.

C'est l'inconvénient de ces remèdes un peu excessifs i de n'être pas toujours très sincèrement appliqués et de favoriser un peu l'hypocrisie. En revanche, les /

sociétés de tempérance ont l'avantage de préparer Topinion et de soutenir les courages, lorsqu'il s'agit de faire adopter par les pouvoirs publics quelques mesures législatives contre l'alcoolisme. Quoi qu'on en ait, c'est à cela qu'il faut arriver, et l'expérience ne permet pas de méconnaître qu'en cette matière la répression est infiniment supérieure à la persuasion. Pour excuser celte opinion réactionnaire, je m'cmpressserai d'abord de m'abriter derrière l'avis publiquement exprimé par l'Académie de médecine. Ce grand corps s'est prononcé à l'unanimité en faveur d'une application plus sévère de la loi contre l'ivresse, et du rétablissement du décret de 1852 sur la profession de marchand de vin. La répression de l'ivresse peut, en effet, s'exercer de deux façons : soit contre les ivrognes, soit contre les cabaretiers. Elle peut aussi n'atteindre bien sérieusement ni les uns ni les autres. Peut-être en France est-ce un peu le cas.

La loi française contre l'ivresse date de 1873. Adoptée après de longs débats, celte loi est fort judicieuse. Elle punit également l'homme qui se met en état d'ivresse manifeste et celui qu'on pourrait appeler son complice, c'est-à-dire le cabarelier qui continue de servir à boire à l'homme déjà ivre. Tout au plus pourrail-on trouver que les pénalités qu'elle prononce sont un peu faibles. La peine n'est que de

un à cinq francs d'amende, et ce n'est que dans le cas d'une troisième condamnation, survenant dans les douze mois après la seconde, que la peine peut être portée de six jours à un mois de prison, avec privation de certains droits civils et politiques, et fermeture de l'établissement pour un mois si la peine a été prononcée contre un cabaretier. Cette loi avait reçu, dans les premiers temps qui ont suivi sa promulgation, une application assez énergique. Le chiffre des condamnations prononcées, tant à l'amende qu'à la prison, s'est élevé, en d875, jusqu'à 91 238. Il est vrai que c'était sous le régime de l'ordre moral. En 1878, ce chiffre est descendu à 71985. En 1890, dernière année judiciaire dont les résultats statistiques aient été publiés, ce chiffre est descendu à 62 0/i2. La consommation de l'alcool ayant sensiblement augmenté, ainsi que le nombre des cabarets, il est bien diflicile de ne pas conclure de cette diminution apparente à une plus grande mollesse dans la répression. En Angleterre, les condamnations prononcées pour ivresse avec désordre atteignent près de 300 000 par an, et tout en tenant compte que l'ivresse est un vice plus anglais que français, on ne peut s'empêcher de penser que la répression est plus énergique. Les condamnations prononcées par le tribunal de simple police du

déparlement de la Seine se sont élevées en 1890 à /il38. C'est le département qui présente le chiffre de condamnations le plus élevé. A Londres, le chiffre des condamnations atteint presque kO 000. Une indication que la statistique française ne donne pas et qui serait cependant très intéressante, c'est la proportion des condamnations prononcées contre les cabaretiers. 11 est à présumer que cette proportion est excessivement faible, à Paris surtout. Le cabaretier est une puissance devant laquelle le sergent de ville se sent bien peu de chose. Mieux vaut de nos jours être débitant de boissons qu'agent de la force publique. Cependant la surveillance et la répression s'exerceraient, j'en suis persuadé, d'une façon beaucoup plus efficace si, au lieu de s'acharner sur les ivrognes, elles s'exerçaient sur les cabaretiers. A ce point de vue et à d'autres encore, l'abrogation du décret de 1852 a été une lourde faute dont on subira longtemps les conséquences. Il est à remarquer que cette tendresse pour les cabaretiers est toute spéciale à la France et constitue une anomalie dans la législation comparée. C'est dans les pays les plus libéraux, les plus démocratiques que sont prises les mesures les plus sévères contre les cabaretiers. Ainsi, dans certains États de la grande confédération américaine, en particulier dans le

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Maine (un bien petit État, il est vrai), la vente fle^i liqueurs spiritueuses est purement et simplement interdite. En Angleterre, une loi de 1872, qui porto contre les ivrognes des pénalités bien autrement sévères que nos lois françaises, soumet à une autorisation préalable la profession de débitant de li(|ueurs, et impose à leur industrie des restrictions que notre libéralisme français ne supporterait pas, entre autres l'obligation de ne pas ouvrir les dimanches jour de Noël et le Vendredi saint, avant une heure de l'après-midi et de trois à six heures du soir. Encore cette législation ne suffit- elle pas aux sociétés de tempérance, qui réclament, sinon l'interdiction complète de la vente des boissons alcooliques, du moins une loi rendant cette interdiction facultative au gré des municipalités. Le mouvement des esprits est dans ce sens, et il est probable que de nouvelles restrictions seront prochainement introduites dans la législation des cabarets. La profession de cabaretier est soumise à la réglementation dans presque tous les pays d'Europe. Seule la France se distingue par cette liberté singulière sur laquelle il serait vraiment temps de revenir.

La multiplication du nombre des cabarets n'a pas seulement pour conséquence de multiplier les cas d'ivresse : on peut dire avec raison que celui qui a la

passion de boire trouvera toujours moyen de satisfaire cette passion. Mais lorsque l'homme qui vit du travail de ses mains rencontre à chacun de ses pas un lieu où il peut dépenser son argent en compagnie de ses camarades, il est impossible que la pensée d'y entrer ne lui vienne pas plus souvent. Ce qui est funeste au peuple de Paris, c'est l'habitude du cabaret, ce sont les visites fréquentes au comptoir du marchand de vin : le matin, avant l'entrée à l'atelier ou au chantier; dans l'après-midi, après le repas et à la fin de la journée de travail ; le soir, entre le dîner et le coucher. 11 n'est pas rare qu'un ouvrier qui se considère lui-même comme sobre et rangé entre au cabaret quatre fois par jour, et cela sans compter, les journées entières consacrées parfois aux tournées, ou bien les longues heures passées à deviser politique et à réformer la société, en écoutant la lecture de quelque compte rendu de réunion publique. Demandez son avis à la ménagère : elle vous dira gue le cabaretier c^est l'ennemi de l'épargne, l'ennemi de la famille. Pendant longtemps les pouvoirs publics l'ont traité un peu comme tel; aujourd'hui ils le traitent en ami et en allié. Quels que soient les motifs qui les déterminent, n'a-t-on pas le droit de dire que, sur ce point, ils manquent à leur devoir?

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