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LES NAISSANCES NATURELLES

Ivrognerie, inconduite, proslitulion, toutes ces misères se tiennent dans la vie populaire et Tune conduit bien rapidement à l'autre. Si l'on veut se rendre un compte exact des conditions où vivent les classes pauvres et des tentations qui les assaillent, il faut traiter toutes ces questions, si délicates quelles puissent paraître. J'essaierai de le faire avec la réserve que le sujet comporte, mais avec la liberté qui est le droit de toute recherche consciencieuse.

L'année 1892 a donné en France 855 8/j7 nais- 'f^^l< sances. Sur ce nombre, 71 086 étaient des naissances>^ illégitimes. Ce chiffre élevé avait été dépassé pendant quelques années, les plus brillantes, disait-on.

du second Empire. Mais, à celle époque, le chiffre annuel des naissances dépassait un million. Depuis ces années, le chiffre lolal des naissances a décru sensiblement; celui des naissances illégitimes, après avoir également décru, a remonté de nouveau, avec une progression lente, bien qu'un peu intermittente; 67 329 en 1880, 70 078 en 1881, 71 305 en 1882, 7/i213 en 1883, 75 75Zi en 188Zi. Une légère décroissance s'est fait sentir depuis cette époque; mais le chiffre général des naissances a diminué en même temps de plus de 100 000. On se trouve donc aujourd'hui en présence d'un double fait : décroissance continue du nombre total des naissances; augmentation presque continue et en tout cas relative du nombre des naissances illégitimes. C'est là un symptôme fâcheux, qui semble indiquer une diminution à la fois de la vitalité et de la moralité nationales. Les chiffres que je viens d'indiquer donnent pour la France entière une proportion d'environ 8 p. 100. Mais cette proportion se répartit très inégalement sur la surface du territoire. Elle est de 2 à il p. 100 parmi les populations rurales, de 10 p. 100 parmi les populations urbaines, de 24 à -- 28 p. 100 à Paris. Paris présente donc ici une triste supériorité, et c'est encore à Paris que nous trouvons le terrain le plus favorable pour étudier, sous

les divers aspects qu'elle présente, la question de l'enfant naturel et de la séduction.

11 y a eu à Paris, en 1891, 18 2/i2 naissances illégitimes sur un chiffre total de 65 !^'^^ naissances. Mais ces naissances illégitimes se répartissent très inégalement entre les différents arrondissements. Les trois arrondissements qui comptent le moins do naissances illégitimes sont le XIl'^ (Bel-Air), où il naît 21,8 enfants naturels sur 100 naissances, le VU" (Invalides), où il en naît 20,9, et le XV1'= (Passy), où il en naît 20,1. Les deux arrondissements de Bel- Air et de Passy, situés aux deux extrémités de Paris, sont habités cependant par une population qui présente certains caractères de ressemblance. Cette population est en partie composée de gens aisés, petits propriétaires ou rentiers retirés des affaires. Ce ne sont ni des arrondissements où domine l'élément populaire ni des arrondissements riches. Quant au VIP arrondissement, c'est un arrondissement riche qui contient cependant un quartier très pauvre, le Gros-Caillou. Les trois arrondissements qui comptent, au contraire, le plus grand nombre de naissances illégitimes sont le IX" (Opéra), le VP (Monnaie) et le XX" (Belleville) avec 38 naissances illégitimes sur 100. De ces arrondissements deux, le IX° et le VP, coxiiptent parmi les moins chargés d'indi-

gents. Le XX" au contraire est un des plus pauvres. Toute corrélation précise qu'on s'efforcerait d'établir entre le degré d'aisance ou de pauvreté de la population d'un arrondissement et la moralité ou l'immoralité de ses mœurs serait donc sans fondement bien solide. Tout au plus pourrait-on se hasarder à dire que, si une certaine classe à Paris est particulièrement relâchée dans ses mœurs, ce n'est ni la classe riche ni la classe pauvre : c'est cette catégorie intermédiaire, qui s'élève un peu au-dessus de la condition populaire par son gain annuel sans atteindre cependant à l'aisance : employés des deux sexes, commis de toute espèce, ouvriers d'élite, etc. C'est cette catégorie qui peuple de préférence les arrondissements du centre de Paris, tels que celui de l'Opéra, de la Monnaie, du Palais-Royal, où l'on compte un si grand nombre d'enfants naturels. J'ai la conviction que la femme du peuple vaut presque toujours mieux que la demoiselle de magasin et l'ouvrier mieux que le commis. Mais la preuve en est assez difficile à fournir, et si les chiffres que je viens de relever semblent venir à l'appui de cette observation, je reconnais qu'il ne faudrait pas en exagérer la portée.

Cherchons maintenant, autant que cela est possible en si délicate matière, l'explication de cette

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surabondance d'enfants naturels à Paris. Je laisserai de côté les causes qui sont de tout temps et de tous pays : l'ardeur des passions, la grossièreté de l'homme, la faiblesse de la femme, et même celles-là qui sont plus spéciales aux classes populaires : la difficulté de la surveillance et une certaine brutalité de mœurs qui, sautant par-dessus les préliminaires, va volontiers droit au fait. Toutes ces causes réunies expliquent que la faute, pour parler le langage du peuple, soit beaucoup plus fréquente dans les classes pauvres que dans les classes riches. Les classes riches préfèrent l'adultère, comme tirant à moins d'ennuyeuses conséquences, et il en est ainsi par tout pays. Mais je voudrais m'arrêter un instant à certaines explications qui sont plus particulièrement françaises, et même parisiennes, parce que ces explications soulèvent d'assez graves problèmes de législation et de morale.

Si ces études arides que je poursuis depuis plur sieurs années ont conservé quelques fidèles lecteurs, ils pourront se souvenir que, dans un chapitre de Misère et Remèdes, j'ai signalé combien était difficile la condition d'un grand nombre d'ouvrières parisiennes, de celles-là surtout qui, n'étant pas assez bien douées ou pas assez instruites pour s'adonner à certains métiers privilégiés, vivent exclusivement

du travail de leur aiguille ou d'une profession plus modeste encore. Lorsqu'à Paris le salaire d'une femme ne dépasse pas quarante sous par jour, ou descend même, ainsi que cela arrive trop souvent, jusqu'à trente sous, et que, sur ces trente ou quarante sous, elle doit pourvoir à sa nourriture, à son loyer, à sa toilette, à son chauffage, à ses menues dépenses, elle n'y peut assurément parvenir qu'avec des prodiges d'économie et de sagesse, singulièrement contraires à la nature sur l'heure des dix-huit ans. Lorsqu'on a étudié de près ces difiicultés, on comprend très bien celte idée répandue dans la classe populaire « qu'une femme ne peut se tirer d'affaire sans un homme ». Chercher cet homme est donc une des premières ërdés plus naturelles préoccupations de la jeune fille parisienne que sa condition modeste oblige à vivre du travail de ses doigts, et cela sans tenir compte des instincts les plus légitimes de sa nature qui l'y poussent également.

L'homme n'est pas très difficile à trouver, car il ne manque pas non plus à Paris de garçons qui, pour des raisons peut-être un peu différentes, sont de leur côté en quête de filles. Les occasions de se rencontrer ne manquent pas non plus, dans l'escalier de la maison où l'on demeure tous les deux, dans la rue où se trouve le magasin où l'on travaille, le soir

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sur les bancs de la promenade où l'on va prendre un peu l'air. Sur cette portion des grands boulevards qui s'étend depuis la Bastille jusqu'aux environs de la Porte-Saint-Martin et qui est bordée dans toute sa longueur de quartiers populaires, vous rencontrerez nombre de ces couples qui montent et descendent bras dessus bras dessous, absorbés dans leur conversation amoureuse. Souvent même je n'ai pu m'empêcher de remarquer que cette portion des boulevards présente un aspect à tout prendre beaucoup plus décent que celle comprise entre le Faubourg- Saint-Denis et l'Opéra. Comment se terminent cependant un trop grand nombre de ces idylles populaires?

11 est rare que la jeune fdle ne tende pas au mariage. Si elle est née de parents honnêtes, si elle a reçu quelques principes religieux, si sa nature est droite, c'est l'idéal auquel elle aspire. Mais bien souvent elle viendra se heurter à une première difficulté : à une répugnance systématique contre le mariage chez l'homme auquel elle aura donné son pauvre cœur. 11 existe, en effet, sur celte question du mariage un certain état d'esprit qui est spécial au travailleur parisien, à celui-là surtout qui, s'élevant par son intelligence et son salaire au-dessus du métier de simple manœuvre, lit, raisonne, pérore et

se façonne sur toutes choses des théories à lui particulières. Il est partisan de ce qu'on appelle dans les réunions publiques : l'union libre. A quoi bon, en effet, la bénédiction de l'Église? Il n'est pas croyant. Et quant à cette comparution de quelques minutes devant le maire de son arrondissement, à quoi sert-elle également? Il dit fièrement n'en avoir pas besoin pour remplir ses devoirs vis-à-vis de le femme qu'il aura choisie et des enfants qui naîtront de leur rapprochement. Yoilà les raisons qu'il donne à haute voix. Mais peut-être se dit-il à voix basse qu'il est bien dangereux d'aliéner trop jeune sa liberté et qu'il sera toujours temps de se marier si la femme qu'il aura prise lui plaît à l'user. Dans cette répugnance, je ne serais pas étonné que les arguments développés avec tant de succès depuis vingt ans par les partisans du divorce entrassent pour quelque chose. Puisque le mariage est un joug qui devient parfois intolérable et qu'il faut pouvoir rompre à tout prix, sa logique lui dit qu'il est bien plus simple de ne pas y engager son cou.

Souvent donc, l'homme, cet homme auquel aspire lajeune fdle, se refuse catégoriquement au mariage, et comme la vie de la pauvre enfant est diflicile, comme la solitude lui pèse, comme son cœur parle, elle finit par s'abandonner, se fiant à l'espérance qu'une fois

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rendue mère, elle obtiendra d'être épousée. Ainsi se constituent à Paris nombre de ménages irréguliers, et le cas est si fréquent que les statisticiens ont fini par le constater. « En fait, dit M. le docteur Bertillon, chef des travaux de la statistique municipale, il existe à Paris deux degrés d'association des sexes : celle qui est contractée régulièrement, sous l'œil de la loi, indissoluble dans notre pays et dans notre temps, et celle qu'on peut appeler association libre, sorte de coticiibinat régulier, qui s'est spontanément constituée pour échapper aux formalités, aux exigences et aussi aux conséquences de l'association légale. »

M. Bertillon n'hésite pas, d'après des indications sérieuses, à fixer la proportion de ces ménages irréguliers à 1 sur 10, ce qui donnerait un chiffre énorme. Le nombre des ménages parisiens, comme on les appelle dans la langue populaire, est sensiblement plus élevé dans les quartiers populaires que dans les autres. Telle est du moins la conclusion qu'on peut tirer du chiffre des reconnaissances d'enfants. Tandis que le chiffre des reconnaissances par rapport aux naissances d'enfants naturels est très faible dans les arrondissements riches, tels, par exemple, que les Champs-Elysées et l'Opéra (ce dernier arrondissement présentant même la triste pai*ticularité d'èlre celui où il y a le plus de naissances

naturelles et le moins de reconnaissances), au contraire, dans les arrondissements populaires, tels que La Villette, Belleville, Montrouge, la proportion des reconnaissances d'enfants par rapport aux naissances est toujours très élevée. Cela tend à prouver que, dans les arrondissements riches, les naissances naturelles sont surtout le fruit de la débauche, tandis que dans les arrondissements populaires elles sont la conséquence du grand nombre des ménages irréguliers. La reconnaissance des enfants, tel est, en effet, assez fréquemment le devoir que s'impose le père, ou qu'il permet à la mère de remplir. Parfois même, au bout de quelques années, l'habitude ayant fortifié le lien, il consentira à un mariage qui légitimera les enfants ; et ces légitimations, sont, comme les reconnaissances, beaucoup plus fréquentes dans les quartiers populaires que dans les autres. Mais trop souvent aussi le père, las de voir s'accroître sa famille irrégulière, reprendra cette liberté qu'il n'a jamais voulu aliéner, et laissera la mère en proie avec ses enfants à toutes les horreurs de la misère : cruel et dernier châtiment d'une faute qu'elle n'a pas été seule à commettre, mais dont elle demeure seule à porter le poids. ,

Cette difficulté que je viens d'indiquer et qui est sérieuse, n'est cependant pas, il faut le reconnaître,

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générale. On trouve encore, dans le peuple, plus d'un brave garçon disposé à contracter mariage. Mais lorsque garçon et fille seront lombes d'accord sur le dessein de se marier, ils se trouveront en présence d'une autre difficulté dont l'existence m'a été révélée par le mot profond d'un concierge. 11 est bon parfois de faire causer les concierges. Celui-ci tenait la loge d'une grande maison presque exclusivement habitée par des ménages 'parisiens, et, comme je m'en étonnais : « Voyez-vous, monsieur, me dit-il, le mariage est un luxe pour les classes pauvres ». Oui, cela est vrai. Le mariage est un luxe : luxe de temps, luxe d'argent qui n'est pas à la portée de tous et cela, grâce à qui? J'oserai le dire : grâce aux auteurs du code civil.

Je sais que la témérité de ce langage est de nature à soulever, non seulement les jurisconsultes, mais encore tous ceux qui, considérant le code civil comme la pierre angulaire de la société moderne, traitent volontiers de réactionnaire, de hobereau et de sacristain (ce sont qualifications dont j'ai été parfois honoré) quiconque s'avise de découvrir dans ses articles quelques imperfections. A mon humble avis d'ignorant, le code civil est cependant une œuvre très sujette à discussion, comme toutes les œuvres

humaines, très belle assurément dans son ensemble,

si on considère la rapidité avec laquelle elle a été élevée, mais dont certaines parties ont cependant vieilli, et dont toutes les innovations n'ont pas été éf^alement heureuses. Or le titre du mariage est un de ceux où les auteurs du code civil ont le plus innové. Notre ancienne législation, dont les dispositions se confondaient en grande partie avec celles du droit canonique, considérait le mariage comme un acte intéressant avant tout les parties en cause. Aussi les laissait-elle agir à leurs risques et périls, en se bornant à exiger le minimum de garantie nécessaire pour que l'acte fût sérieux et public. Pour les mineurs seuls (et encore depuis le concile de Trente), le consentement des parents était exigé. Certains édits avaient été rendus contre les mariages clandestins, mais c'était tout. Le code civil a voulu changer tout cela. Il a voulu tout à la fois protéger l'inexpérience de l'homme contre la séduction de la femme, la crédulité de la femme contre la déloyauté de l'homme, et l'honneur des familles contre les intrigues de tous deux. A cet effet, il a cherché des garanties dans la complication des formaUtés. 11 a d'abord créé pour l'homme une minorité spéciale qui s'étend jusqu'à vingt-cinq ans et pour l'homme et la femme une minorité relative qui dure toute leur vie, puisqu'il aucun âge ils ne peuvent con-

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tracter mariage sans avoir demandé le consentement de leurs parents. De peur que le mariage ne soit opéré clandestinement, il a multiplié, en outre, le nombre des publications. Enfin, pour bien s'assurer qu'aucune de ces formalités ne serait oubliée, il a encore frappé de peines sévères l'oflicier de l'état civil qui en oublierait quelqu'une, de telle sorte qu'il a fait de lui un adversaire du mariage, la crainte qu'il a d'engager sa responsabilité le poussant toujours à susciter des complications inutiles.

Quel a été le résultat de toutes ces précautions? C'est qu'en voulant empêcher la bigamie, qui est un cas pendable mais rare, le code favorise le concubinage, qui est un cas moins pendable, mais plus fréquent. C'est que l'union libre a remplacé le mariage clandestin, sans que riionncur des familles s'en trouve beaucoup mieux pour cela. On ne saurait s'imaginer, en effet, à combien de complications viennent dans la pratique se heurter un garçon et une lîlle qui ont conçu cette idée si simple : se marier. Suivons, par exemple, un de ces jeunes couples à la destinée desquels nous nous sommes intéressés depuis que nous les avons rencontrés, se promenant de conserve, sur le boulevard. Le garçon a vingt-quatre ans. Il est ouvrier maçon, originaire d'un village de la Corrèze, et, après avoir

passé trois ans sous les drapeaux, il vient travailler à Paris pendant la belle saison. Il a encore son père et sa mère qui sont au pays. La jeune fille a vingt et un ans; elle est née à Paris, elle a perdu son père et sa mère et il ne lui reste plus que sa vieille grand'mère maternelle qui demeure en province. Voilà une situation dans laquelle il n'y a rien d'anormal. Promesse étant échangée entre eux, ils conviennent de se rendre ensemble à la mairie de leur arrondissement pour se mettre en règle. Il faudra d'abord qu'ils choisissent un jour de semaine, car le bureau des mariages est fermé le dimanche, ce qui leur fera perdre une demi-journée de travail. Il est vrai . qu'ils auront la compensation de faire une prome- . nade ensemble. Là, ils communiqueront leur dessein à un employé qui leur répondra la phrase sacramentelle : « Avez-vous vos papiers? — Quels papiers?» répondront-ils naturellement, et voici ce qu'on leur expliquera. La jeune fille devra produire : P son acte de naissance; 2" un certificat constatant qu'elle a plus de six mois de résidence à Paris; 3° l'acte de décès de son père ; li" l'acte de décès de sa mère ; 5° l'acte de décès de son grand-père paternel; 6° l'acte de décès de sa grand'mère paternelle; 7'' l'acte de décès de son grand-père maternel ; 8" le consentement de sa grand'mère maternelle

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constaté par un acte notarié. Si elle était encore mineure et qu'elle eût perdu tous ses ascendants, il lui faudrait non seulement le consentement de son tuteur, mais encore celui de son conseil de famille réuni et délibérant ad hoc. Quant au jeune homme, il devra fournir : 1° son acte de naissance; 2° le consentement de son père et celui de sa mère par un acte notarié ; 3° ses papiers militaires, c'est-à-dire la preuve que sa position militaire lui permet de se marier librement, ou sinon le consentement du conseil d'administration du régiment auquel il appartient.

Est-ce tout? Non. Avant qu'il soit passé outre à la célébration du mariage, il leur faudra encore produire : 1° un certificat de publication dans chacun de leurs arrondissements respectifs s'ils ne demeurent pas dans le même; 2° un certificat de publication dans la commune où demeurent le père et la mère du garçon ; 3° un certificat de publication dans la commune où demeure la grand'mère de la jeune nile. Et qu'on ne s'imagine pas que je complique les choses à plaisir. Il y a telle circonstance et non des plus étranges où six, sept et jusqu'à huit certilicats de publication peuvent être nécessaires, de même qu'il y a aussi des cas très ordinaires, — père absent, enfant naturel, — où les formalités de consentement sont bien plus difficiles à remplir encore.

Mais en voilà déjà bien assez pour mettre nos jeunes gens dans l'embarras et les jeter dans le découragement. Que de démarches à faire? Que de lettres à écrire à des maires qui ne répondent guère, à des notaires qui répondent encore moins. Et^uis tout cela coûte de .l'argeijt; car en province les notaires ne font rien pour rien, et, de plus, tous ces actes doivent être fournis sur papier timbré. Une loi de 1850 permet bien d'obtenir gratuitement les pièces nécessaires au mariage, mais il faut pour cela présenter un certilicat d'indigent délivré par le commissaire sur certificat du percepteur et visé par le juge de paix. Encore trois démarches; puis, on a beau n'être pas riche, on n'aime pas beaucoup à faire constater ainsi son indigence. Il faut compter aussi avec les frais d'église et avec les frais de toilette. Un mariage à la mairie, c'est bien sec, et la moindre messe coûte de l'argent. Quant aux frais de toilette, le marié aura bien la ressource de s'adresser à une de ces maisons de confection pour hommes dont la spécialité est de louer des vêtements propres (( pour mariages ou pour deuils ». Mais la mariée! C'est bien dur de se marier dans sa robe de tous les jours. On était en blanc lorsqu'on a fait sa première communion. Puis les camarades se moqueraient de - vous si on n'avait pas de fleurs d'oranger. Cepen-

dant, au milieu de ces démarches, de ces retards, de ces perplexités, le temps s'écoule, la belle saison passe, et la couturière, dont la morte saison a épuisé les ressources, voit arriver avec effroi le moment où le maçon va s'en retourner au village emportant ses économies de l'année. Qui sait s'il reviendra et s'il n'épousera pas là-bas une de ses payses? Le courage de la résistance finit par lui mancpier, et le dénouement de cette longue attente sera celui-ci : un soir oij le maçon aura ramené la couturière chez elle, il montera jusqu'à sa chambre et elle n'aura pas le courage do le renvoyer. Le lendemain, l'un des deux apportera chez l'autre ses modestes effets personnels, et voilà un ménage parisien constitué. A qui la faute? Au maçon assurément et à la couturière, mais peut-être bien aussi aux auteurs du code civil.

Tout cela est bel et bon, pourra-t-on me dire; mais à quoi concluez-vous? Car enfin, toutes ces formalités ont leur raison d'être, et vous ne prétendez pas qu'un jeune homme et une jeune fille puissent contracter mariage à tout âge sans le consentement de leurs parents et sans publication préalable. Assurément non, mais je prétends deux choses : la première, c'est que le mariage étant un acte éminemment moral et social, les auteurs du code auraient

dû avoir en vue de le favoriser plutôt que de l'entraver. Or en multipliant les précautions contre les mariages clandestins, qui sont l'aventure et l'exception, ils ont rendu singulièrement difficile le mariage au grand jour, qui est la banalité et la règle. La publication à la seule résidence des deux contractants suffirait parfaitement dans la grande majorité des cas, et, quant au danger de la bigamie (quelques histoires réjouissantes en font souvent foi), toute la paperasserie prescrite par le code ne suffit pas à l'éviter. La seconde chose que je prétends, c'est que le mariage intéressant avant tout les deux parties contractantes, c'est de leur libre consentement surtout que cet acte devrait dépendre. A partir de vingt et un ans, le code laisse à un jeune homme et à une jeune fille le droit de faire toute sorte de sottises sans qu'aucune autorité puisse les en empêcher. \ Pourquoi leur refuser celui de faire un acte qui peut sans doute être une sottise aussi, mais qui, le plus généralement, est à leur honneur? Si toute latitude leur était laissée quant au mariage, on verrait peutêtre quelques jeunes gens du monde épouser des femmes qui n'en sont pas (le fait est-il donc déjà I sans exemple?) ; mais, en revanche, on verrait beaucoup moins de braves filles du peuple dans l'impos- \ sibilité de trouver un mari.

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J'admets cependant que celte liberté absolue à partir de vingt et un ans paraisse trop hardie : on pourrait la reculer pour l'homme jusqu'à vingt-cinq ans, mais une fois que le jeune homme et la jeune (îlle seraient tous deux majeurs quant au mariage, il les faudrait dispenser de ces formalités du consentemenT ou des actes respectueux qui pèsent sur eux toute leur vie, en ne laissant aux ascendants d'autre droit que celui de former opposition, droit que la loi leur reconnaît aujourd'hui. 11 est vrai que ce serait « toucher au code civil ». Mais le code civil n'est pas une arche sainte, et ce fétichisme, qui ne permet pas de porter la main sur lui, n'est pas en honneur dans tous les pays où il règne. C'est ainsi qu'en Belgique un projet sur la réforme du code civil est actuellement pendant devant les Chambres, et ce projet apporte précisément des modifications assez sérieuses à la législation sur le mariage en vue de le faciliter. C'est un très savant jurisconsulte belge, M. Laurent, qui est l'auteur de ce projet, et l'on me permettra d'abriter ma hardiesse derrière son autorité'.

11 faut que la difficulté de contracter mariage (je parle des grandes villes et de Paris en particulier)

1. Au cours de celte législature quelques timides propositions ont été déposées pour faciliter le mariage ; mais aucune n'a encore été votée ni même prise en considération.

soit bien réelle, pour que la charité privée ait senti qu'il lui fallait intervenir. Tout le monde connaît de nom la société de Saint-François- Régis , fondée en 1826 par M. Gossin et qui a pour but de faciliter le mariage civil et religieux des indigents du diocèse de Paris. Ce qu'on sait moins, c'est que les conférences de Saint-Vincent-de-Paul des diverses paroisses de Paris s'entendent entre elles pour nommer par arrondissement un comité qui s'occupe du mariage des indigents. Il y en a dix-sept dans Paris '. Toutes les fois qu'on trouve la charité aussi active, on peut être assuré qu'elle est aux prises avec un mal sérieux. A Paris, le grand nombre des filles mères lui donne fort à faire. Heureuses, en effet, sont encore celles dont je parlais tout à l'heure qui, tout en étant dans une situation irrégulière au point de vue de la loi et de la morale, peuvent cependant nommer le père de leurs enfants. Mais combien, si on les interrogeait, feraient cette réponse célèbre : « C'est un monsieur que je ne connais pas ! » Leur chute est due à une rencontre, à un caprice, parfois à une brutalité. On s'est rapproché pour un jour, pour une heure; on se quitte le lendemain, chacun repre-

1. Il s'est formé également il n'y a pas longtemps une société pour favoriser le mariage purement civil; mais je doute que son action soit très efficace.

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liant sa route sans pensée de se retrouver jamais. Mais tandis que de cette aventure l'homme n'a gardé ! qu'un fugitif souvenir, pour la femme c'est le point de départ de toute une série de détresses et dej déchéances desquelles elle ne se relèvera peut-être jamais. Lorsque son état devient apparent, la vie de chaque jour est pour elle une succession d'humiliations et de diflicultés : ouvrière, elle sera exposée aux lazzi de ses compagnes; servante, aux reproches de ses maîtres, alors que compagnes lui auront souvent donné l'exemple de l'inconduite et que maîtres seront en partie responsables de sa faute par leur absence de toute sollicitude et surveillance. A Paris, on rencontre en effet parmi les fdles mères une quantité prodigieuse de domestiques. Bientôt viendra le moment où, le travail lui étant devenu impossible, elle se verra renvoyée de l'atelier ou de la maison qui l'employait. Avec quelle impatience elle attendra l'époque où la Maternité, ce grand refuge de la faiblesse féminine, lui ouvrira ses portes! Mais celles qui ne sont point originaires de Paris n'y sont reçues qu'à la dernière heure, et les Parisiennes ellesmêmes jamais avant le neuvième mois. Que faire cependant jusque-là? Mourir de faim. C'est ici que la charité intervient, discrète, silencieuse, comme honteuse de ce qu'elle fait. Combien y a-t-il de personnes

à Paris qui connaissent l'existence de l'asile Sainte- Madeleine ou le dortoir spécial de l'établissement de la rue Saint- Jacques *? Celles-là même dont la délicate charité a créé ces œuvres utiles ne veulent pas que la destination en soit trop connue '. Mais l'épreuve n'est pas finie, c'est à peine même si elle commence. Le séjour à la Maternité, à moins d'accidents exceptionnels, prend fin au bout d'une dizaine de jours. C'est la règle qu'imposent le petit nombre des lits et le grand nombre des demandes d'admission. A peine a-t-elle recouvré la force nécessaire pour se tenir debout, que la fille mère va se retrouver dans la rue, sans foyer, sans pain, avec un enfant sur les bras. Que va-t-elle faire? J'écarte les tentations criminelles qui peuvent assaillir son esprit : l'infanticide ou le suicide. L'infanticide est le crime de celles qui, après avoir dissimulé leur grossesse, se flattent aussi de dissimuler la naissance de leur enfant. Plus fréquent dans les campagnes qu'à Paris (toute proportion gardée), et précisément à cause de la difficulté plus grande, pour une fille de la campagne, de dissimuler sa situation, le crime est presque toujours concomi-

1. 11 n'y a pas longtemps, un asile municipal a été créé tout exprès avec beaucoup de publicité, pour recevoir les femmes enceintes pendant cette période d'attente. Ces femmes étant presque toutes des filles mères, on peut se demander si cette sollicitude exceptionnelle ne devient pas pour elles un encourasement.

tant à la naissance. Il est infiniment rare qu'une mère se débarrasse d'un enfant auquel elle a donné les premiers soins. Quant au suicide, c'est presque toujours la résolution désespérée qu'inspire à une jeune fille l'infidélilé, et la Seine, ce grand tombeau des amours parisiennes, reçoit plus d'amantes que de mères. Mais, à peine rendue à elle-même, une première tentation s'offre à l'esprit et en quelque sorte sous les pas de la fille mère : c'est l'abandon. Je ne parle pas ici de l'abandon romanesque et légendaire sur les marches d'une église ou sous les arbres d'une promenade, avec un signe de reconnaissance attaché au cou ou fixé aux langes de l'enfant, mais de l'abandon officiel et pour ainsi dire encouragé. A deux pas de la Maternité se trouve l'hospice des Enfants assistés, et si le tour est fermé depuis longtemps, le bureau d'admission est toujours ouvert. Beaucoup de bonnes âmes et quelques bons esprits regrettent la suppression des tours. Je ne saurais partager ces regrets. La suppression des tours augmente, dit-on, le nombre des infanticides. Je l'accorde, bien que cola ne soit nullement prouvé. Mais leur rétablissement augmenterait assurément le nombre des abandons. Or, si l'infanticide est un crime, à tout prendre assez rare puisqu'il n'y en a en France que 150 à 200 par an sur plus de

800 000 naissances, l'abandon est un crime aussi, un crime au point de vue moral tout au moins et beaucoup plus fréquent, puisqu'on compte en France de 10 000 à 11 000 abandons par an. Dans ce chiffre, Paris entre pour plus du cinquième. Or c'est déjà beaucoup que l'État se rende complice de ce crime en acceptant les enfants qu'il plaît aux mères de lui jeter sur les bras. Encore ne faut-il pas le blâmer si, avant d'accepter ce fardeau de leurs mains et d'endosser celte paternité fictive, il cherche à les rappeler à leurs devoirs maternels et s'il leur fournit les moyens de l'accomplir en faisant ce que devrait faire le père véritable, c'est-à-dire en leur allouant des secours. C'est ainsi que fonctionne aujourd'hui le service des enfants assistés, et c'est là un moyen terme entre la trop grande facilité et la trop grande rigueur, qui, dans la pratique, donne de bons résultats et auquel il convient de s'en tenir.

Le chemin du bureau d'admission est bien connu des fdles mères à Paris. Sur h 506 enfants qui ont été abandonnés à Paris en 1891, 2 843 ont été présentés par le père ou par la mère elle-même et 1 908 ont été apportés dans le mois qui a suivi leur naissance. Cette première période qui suit les relevaillcs est donc particulièrement dangereuse, pour l'enfant comme pour la mère. La perspective des secours

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qu'elle peut obtenir de l'Assistance publique ne suffit pas toujours à soutenir son courage. Pour obtenir ce secours, il faut encore du temps, des démarches, et, pendant cette attente, le premier asile fait parfois défaut. La charité privée l'a bien compris et elle est interA^enue. 11 y a longtemps déjà qu'un homme dont le nom demeure attaché à beaucoup d'idées justes en matière de bienfaisance, M. de Gérando, a fondé un asile spécialement destiné, dit le Manuel des œuvres, « à recevoir les jeunes filles victimes d'une première fan le et que leur état d'abandon expose, à la sortie de l'hôpital, à tous les dangers de la corruption et de la misère ». Mais si grand est le nombre de ces malheureuses que cet asile n'était pas suffisant. Les fondateurs de l'Asile de nuit pour femmes et enfants s'en sont bien vite aperçus. A peine leur maison de la rue Saint-Jacques était-elle ouverte, que les convalescentes de la Maternité y affinaient, heureuses d'y trouver, pour elles et leur enfant, une hospitalité de trois jours, et une soupe matin et soir. Quel moyen cependant de les renvoyer, comme le règlement l'exigeait, après un séjour d'aussi courte durée, alors que quelques-unes d'entre elles auraient eu à peine la force de se traîner dans la rue en quête d'un gîte qu'elles n'auraient pas trouvé? Une première donation a permis

à la Société philanthropique de créer dans son asile de la rue Saint-Jacques un petit dortoir spécial où l'on a conservé ces malheureuses aussi longtemps que leur état de faiblesse le commandait; une seconde donation plus libérale encore et un appel heureux à la charité publique l'ont mise en mesure d'ouvrir une maison distincte à l'inauguration de laquelle M. Pasteur n'a pas dédaigné de présider et qui reçoit, dans des conditions meilleures encore, un beaucoup plus grand nombre de femmes.

Cette maison a reçu l'appellation heureuse de l'Asile maternel. En effet, c'est bien en mères qu'il faut traiter désormais ces fdles. Là est l'espérance, là est le salut, dans le devoir accepté et dans l'amour naissant. Sur ces natures assez généralement douces et molles, les bonnes influences s'exercent aussi facilement que les mauvaises. Accoutumées jusque-là aux rudesses de leurs amants, aux mépris de leurs camarades, elles sont surtout sensibles à la sympathie, aux égards; et rien n'est aisé comme de réveiller en elles, pour un temps du moins, le sens endormi du devoir. Il a été fait beaucoup de bien moral dans cette maison par les sœurs qui la dirigent, par les femmes qui la visitent. Pour celles que les hasards de la situation ou de la fortune ont mises à l'abri de certaines tentations, la meilleure des charités est de

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savoir compatir à celles qui ont été plus faibles ou moins heureuses. Dans ce combat contre le vice, la charité fait donc son devoir. Mais en laissant ainsi la fille mère sans secours et sans droits, la loi fait-elle également le sien? C'est une question à la discussion de laquelle il est impossible de se dérober.

Dans les pages qu'on vient de lire, il a été beaucoup question de la mère, de sa faute et de ses devoirs. Mais le père, où est-il? Où il est? Ne le demandez pas à ces malheureuses pensionnaires de l'Asile maternel que vous voyez assises sur une chaise de paille, leur enfant sur leurs genoux, affaissées sous le poids non de l'humiliation ou du remords, mais de l'anxiété. Ce n'est pas elles qui pourraient vous le dire. Sur dix de ces femmes, je gage que neuf ne pourraient pas donner l'adresse du père de leur enfant. Et, cependant, ce père, il est quelque part; que ce soit un boutiquier ayant mis à mal sa servante, un domestique ou un employé de magasin ayant séduit sa camarade, un ouvrier ayant contracté liaison avec sa voisine de palier, il vit, de son côté, assez grassement peut-être, et ce que la charité publique et privée font pour la mère de son enfant, lui assurer un asile et des secours momentanés, c'est à lui apparemment qu'il appartiendrait d'y penser. Mais j'avais tort tout à l'heure de dire

qu'il est quelque part. Il n'est nulle part, puisqu'il n'existe pas. Eu droit, l'enfant naturel n'a pas de père : jwolem sine pati'e crealam. En fait, il n'a pour prendre soin de lui que sa mère.

On ne saurait s'imaginer, à moins d'avoir vu les choses de près, quelles ont été, dans la vie populaire, les conséquences inattendues de cet axiome du code : la recherche de la paternité est interdite. En posant ce principe nouveau, contraire à celui de l'ancien droit, les auteurs du code ont voulu mettre obstacle à certaines recherches dont ils redoutaient le scandale. Mais ils n'ont point entendu, apparemment, dispenser l'homme de l'obligation naturelle que lui impose la paternité véritable. L'homme ne l'a point compris ainsi : par cet axiome, il s'est cru affranchi de toute responsabilité, de tout devoir. L'enfant, c'est l'affaire de la mère, ce n'est pas la sienne. De quoi vient-on l'ennuyer avec ce marmot? Il n'est pas marié : donc il n'a pas d'enfant.

Chose étrange ! ces aphorismes monstrueux de l'égoïsme et de la débauche sont si bien devenus maximes courantes dans la morale des grandes villes (dans la campagne, il n'en est point tout à fait ainsi) que les mères elles-mêmes ont fmi par les accepter. Ce qui frappe et ce qui émeut le plus quand on provoque leurs confidences, ce ne sont point leurs

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plaintes, c'est au contraire leur résignation. Elles savent qu'elles n'ont rien à réclamer; elles paraissent trouver cela tout simple, et parlent sans amertume de celui dont elles auraient cependant singulièrement à se plaindre. Cette acceptation si docile de la condition si dure qui est faite à la femme par la loi a beaucoup plus contribué à porter la conviction dans mon esprit que les vengeances du revolver ou du vitriol. Il faut que le désordre moral créé par l'axiome du code soit bien grand, puisque celles-là même qui en souffrent le plus n'en paraissent pas choquées. Cette conviction, qui, dans l'étal actuel des esprits, est entachée d'un peu de paradoxe, pour ne pas me servir d'un autre mot, est cependant partagée par des autorités considérables. M. Le Play, le premier, a pris le code à partie sur ce point dans son célèbre ouvrage sur la Reforme sociale. Ses disciples ont tenu bon, et la revue qui leur sert d'organe publie souvent sur ce sujet de solides études. L'école de la Réforme sociale avait même trouvé un auxiliaire brillant et des plus secourables en M. Alexandre Dumas, qui s'était prononcé en faveur de la recherche de la paternité dans une brochure retentissante. Mais depuis lors il a paru vaciller quelque peu dans son sentiment. Cependant l'opinion demeure incertaine, et, il en faut convenir,

hostile en majorité. De ces dispositions hostiles on a eu la preuve lorsqu'une proposition, bien prudente et bien mesurée pourtant, soutenue devant le Sénat par M. Bérenger, avec la double autorité de son nom et de son talent, a dû être retirée par lui.

Oserai-je dire que quelques-uns des défenseurs de la thèse l'ont peut-être un peu compromise en compliquant la question, très simple en elle-même, par des considérations qui lui sont étrangères et qui ont trait à la condition de l'enfant naturel dans la société? En Aboyant dans la recherche de la paternité un moyen d'assurer à l'enfant naturel ce qui lui fait nécessairement défaut, un nom, une famille, et, le cas échéant, une fortune, ils ont indisposé cette partie de l'opinion bourgeoise qui se croit un peu chargée de prendre la défense de la famille. Ces bourgeois, en effet, et je suis du nombre, trouvent que la littérature théâtrale et romanesque fait la part un peu trop belle à l'enfant naturel. A lui toutes les vertus du cœur, tous les dons de l'esprit; au fds légitime toutes les médiocrités et toutes les bassesses. Puisqu'il en est ainsi, qu'on ne le force pas du moins à partager ce qui lui appartient : le nom et la fortune.

Je ne suis pas convaincu, d'ailleurs, qu'on rendît à l'enfant naturel un véritable service en le dotant

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d'un père récalcitrant et d'une famille hostile. La reconnaissance d'un enfant doit demeurer un fait volontaire; dès qu'elle serait judiciaire, elle perdrait pour lui ses principaux bienfaits et créerait même une situation intolérable si elle le faisait entrer de force dans une famille régulièrement constituée. Mais, à côté de l'enfant, il y a la mère. Lorsque la survenance d'un enfant a causé dans la vie d'une femme une détresse peut-être irrémédiable, est-il admissible qu'en vertu d'un principe du code, l'auteur de cette détresse s'en lave absolument les mains? Là est la question et point ailleurs. La jurisprudence elle-même, plus humaine que le code, ne l'a point toujours pensé. Avec d'infinies précautions et habiletés pour tourner, il faut bien le dire, la prohibition si formelle de l'article 3/iO du code civil, la jurisprudence a fmi par admettre que la séduction suivie de grossesse, et précédée d'une promesse de mariage, pouvait donner lieu à des dommages-intérêts, car elle voit dans l'abandon de la mère et de l'enfant l'inexécution d'une obligation contractée. Mais les devoirs qu'un homme contracte envers la jeune fille qu'il a rendue mère ne peuvent-ils pas être rangés dans la catégorie de ce que le code appelle « les engagements qui se forment sans convention? » Il ne s'agirait, au fond, que d'élargir

l'exception que la loi elle-même a introduite au cas où la survenance d'enfant a coïncidé avec le rapt, et la question serait résolue. 11 n'y aurait qu'à maintenir le principe en le tempérant par celte addition : ((^Néanmoins la séduction suivie de grossesse pourra donner ouverture à une demande d'aliments en faveur de l'enfant » et sans accorder pour cela à l'enfant naturel un droit au nom et à la fortune de son père.

Quant à la double objection tirée de l'impossibilité de la preuve et des dangers du scandale, ce sont là des obstacles qui n'ont rien d'insurmontable. Si la preuve physiologique est impossible, la preuve morale est facile : le doute, comme dans toutes les instances, tournerait contre la demanderesse. Quant au danger des actions scandaleuses, je répéterai ici ce que je disais à propos du mariage. De même que le danger de voir des fils de famille épouser des danseuses ne vaut pas l'inconvénient de rendre le mariage trop difficile aux gens qui n'ont ni argent ni loisir, de même l'inconvénient d'exposer quelques débauchés, jeunes ou vieux, à des recherches de paternité calomnieuses, ne vaut pas celui d'encourager l'égoïsme et la débauche des hommes. D'ailleurs, contre ce danger, les précautions sont faciles à prendre. La plus efficace serait le serment préa-

lable impose à la femme avant l'ouverture d'instance, et la poursuite pour faux témoignage en cas (le déclaration calomnieuse. A ce jeu, les coquines regarderaient. Mais qu'un homme puisse venir, en plein tribunal, invoquer un article du code pour s'exonérer d'une obligalion morale incontestable, c'est un scandale aussi, et le vieux jurisconsulte Loysel avait raison lorsqu'il posait, dans son langage un peu brutal, ce principe que les auteurs du code ont malheureusement rayé non pas seulement de nos lois, mais de nos mœurs : « Qui fait l'enfant le doit nourrir! »

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